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la Franc Maçonnerie au Coeur

la Franc Maçonnerie au Coeur

Un blog d'information, de conversations sur le thème de la Franc Maçonnerie, des textes en rapport avec la Franc Maçonnerie, comptes rendus et conseils de lectures.

Publié le par jean françois
NOE

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La dernière partie de l'enquête ........

 

III - MELKISEDEQ UNE FIGURE MECONNUE DE LA FRANC-MACONNERIE

Sur cet aspect de notre sujet, dont on voudra bien reconnaître qu’il en est de plus simple, on nous pardonnera d’avoir à nouveau pris le parti de la clarté : nous traiterons donc de la présence affichée de Melkisédeq dans les Rites et rituels maçonniques avant de considérer les apports implicites du personnage dans la démarche maçonnique et enfin nous rechercherons la présence de ces apports dans un Rite, le Rite Français puisque c’est celui que nous connaissons le moins mal.

A - Les références explicites à Melkisédeq en Franc-maçonnerie

Nous n’avons pas eu la possibilité, et sans doute aurions nous reculé devant la tâche, d’examiner les quelques 1200 degrés ou grades maçonniques que Jean-Marie Ragon[1] prétendait avoir répertoriés dès le début du dix-neuvième siècle bien que finalement il ait limité ses études réelles à 52 !

Pour autant les textes accessibles ont permis un constat surprenant : il existe finalement très peu de références directes à Melkisédeq.

Quelles sont-elles ? En réalité de deux sortes, celles qui concernent les Rites qui entendent affirmer leur caractère spécifiquement religieux, chrétien surtout ; celles qui ont trait à des Rites qui utiliseront Melkisédeq pour ouvrir les Loges au delà, particulièrement de la culture chrétienne. S’ajouteront à ces deux axes quelques avatars dont tous ne sont maçonniques que pour les esprits mal informés ou mal intentionnés.

 

1°) Melkisédeq et l’héritage chrétien et chevaleresque en Franc-maçonnerie

Pour éviter tout malentendu il est nécessaire de faire préalablement allusion au Rite dit de Swedengorg qui a eu une profonde influence sur le Rite suédois dont la pratique est généralisée dans les états nordiques de l’Europe. En réalité il se trouve que Swedenborg[1] ne fut jamais maçon et que les sociétés qu’il suscita ne sont pas des Loges quoiqu’en dise Ragon et bien qu’elles soient organisées de manière similaire ; ce sont des sociétés de pensée, dont certaines encore actives et qui ont servi de modèles à une certaine para-maçonnerie, notamment aux Etats-Unis et ont, nous l’avons dit, inspiré le Rite suédois sur le plan de la mystique et des références à la chevalerie templière.

Il est vrai que dans l’un de ses ouvrages, « Arcanes célestes » Swedenborg présente une interprétation de la Genèse et cite Melkisédeq dans le contexte de la construction de l’Eglise de la Nouvelle Jérusalem mais les vues très particulières de ce mystique n’apportent rien à notre sujet et si nous nous avons choisi de le mentionner c’est plutôt pour faire pièce à une tendance avérée des Maçons à s’approprier le plus grand nombre possible de penseurs reconnus !

En revanche les personnages que nous rencontrons maintenant ont incontestablement influencé profondément certaines familles maçonniques et d’ailleurs ils sont bien connus des initiés puisqu’il s’agit de Martinès de Pasqually[1], de Louis-Claude de Saint Martin[1] et de Jean-Baptiste Willermoz[1] ; le premier cité inspirant les deux suivants et le troisième constituant un Rite en ajoutant à leurs idées et aux siennes sont goût pour les systèmes et la logique.

Mais ici est-il besoin de le préciser nous ne considèrerons les travaux des uns et des autres que dans leur seule relation à Melkisédeq.

C’est vers 1760 que Martinès de Pasqually crée l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’univers. La mission de cet ordre est de participer à la rénovation d’un christianisme primitif ; l’ordre a donc un caractère sacerdotal et cultuel de façon à pouvoir enseigner la Théosophie et les pratiques théurgiques qui permettront aux disciples de se réintégrer dans l’état primitif et spirituel qui fut celui d’Adam avant la chute. Mais il n’est pas possible d’espérer recouvrer cette Lumière originale divine sans le soutien et l’aide de médiateurs, de réconciliateurs : et parmi ceux-ci l’un des plus notables est Melkisédeq.

Jean-Baptiste Willermoz est profondément influencé par cette doctrine et souligne dans une « Instruction » datée du 17 janvier 1774 que la Réconciliation passe obligatoirement par des êtres qui sont véritablement des « Temples spirituels » et il cite ceux qui paraissent accessibles : ainsi à coté d’Adam, Hénoch, Moïse, Salomon, Zorobabel et Jésus nous trouvons Melkisédeq.

Louis-Claude de Saint Martin apporte quelques précisions dans une « Instruction » en date du 9 novembre 1775 : il existerait « trois sortes différentes d’Elus… parce que tout ce qui existe s’est manifesté par le nombre 3 » et parmi les « Elus de première classe… sans cesse conduits par la Sagesse divine qui agissait par eux » on distingue Melkisédeq.

Nul n’ignore que le Rite Ecossais Rectifié, organisé et mis en état par Jean-Baptiste Willermoz est profondément imprégné, encore dans sa pratique actuelle, de ce postulat d’une nécessaire médiation entre l’homme tombé et Dieu ; c’est que même si Melkisédeq n’est plus nommément cité, le fondement du Rite demeure l’indispensable réconciliation qui ouvre la voie de la réintégration. Relevons qu’ici nous retrouvons tous les attributs de notre personnage : pont et seuil, juge et médiateur…

Mais ailleurs Melkisédeq sera prétexte ou moyen d’une démarche très différente !

 

2°) Melkisédeq, ou la porte ouverte aux non-chrétiens

 

En 1780 apparaît à Vienne, en Autriche puis par essaimage en Allemagne du nord, un Ordre des Chevaliers et Frères de Saint Jean (l’évangéliste) en Europe qui assez paradoxalement sera plus connu sous le nom plus simple d’« Ordre des Frères Asiatiques »[1]. Le cinquième et dernier degré de ce Rite est celui de Prêtre Royal et fait directement références à Melkisédeq et aussi à la kabbale.

Mais ce qui nous intéresse au premier chef est que cet Ordre va créer en son sein des « Loges de Melkisédeq » ! Dont la matricule devait être constituée totalement ou très majoritairement de frères juifs. Le Livre sacré était ouvert à la Genèse et non à l’Evangile de Jean qui bien sûr ne figure pas dans la Thora.

L’idée qui présidait à cette curieuse innovation était de permettre et de faciliter l’accès des Juifs en franc-maçonnerie. Certes l’ordre maçonnique se proclamait depuis 1723 et la publication des Constitutions d’Anderson, le centre de l’union, le point de rencontre d’hommes que tout normalement séparait. Mais du principe à son application concrète l’écart peut être infranchissable. En réalité il restait très difficile sinon impossible, tout particulièrement dans la Maçonnerie continentale, notamment dans les Etats allemands, à un juif d’être reçu en loge. Les exemples abondent, y compris d’ailleurs en France mais la question était particulièrement sensible en Allemagne où la très ancienne communauté juive était importante à la fois dans le monde économique et culturel.

 

Les loges de Melkisédeq furent-elles un succès ? en réalité non car chacun campa sur ses positions : les adversaires de l’initiation des juifs refusèrent de recevoir ceux-ci en visiteurs (même d’ailleurs si ces visiteurs étaient porteurs d’un passeport émis par une loge aussi « chrétienne » que possible !) ; et dans les loges de Melkisédeq on ne fit pas autrement en retour ; sans doute à l’époque les initiateurs de cette tentative, les frères (par le sang et par l’initiation) Hans-Henrich et Hans-Carl Von Ecker und Eckhoffen imaginèrent-ils que créer des loges spécifiques seraient plus efficaces que de tenter de forcer la porte des Temples existants mais il semble qu’on soit en présence d’un modèle parfait de la fausse bonne idée, rejetée finalement par toutes les parties intéressées et tout particulièrement par les frères juifs qui n’avaient pas fait un si long chemin pour se voir proposer un nouveau ghetto !

 

3°) Quelques rares apparitions du roi de justice

 

Décidément Melkisédeq joue un rôle fort modeste et parfois curieux dès lors qu’on cherche à le voir en toute clarté.

Et ce n’est pas sa présence chez les Illuminés de Bavière qui va si l’on peut dire « redorer son blason ».

Comme les deux inventeurs des Loges de Melkisédeq, Weishaupt[1] était bavarois. Le 1° mai 1776 il crée les Illuminés de Bavière qu’il structure sur le modèle maçonnique. L’ordre comporte au moins à son stade final d’organisation 12 grades et le sixième est celui de Melkisédeq Prêtre royal. Les Illuminés de Bavière ne sont pas un ordre maçonnique et d’ailleurs Weishaupt avait une piètre opinion de la franc-maçonnerie ; si nous en parlons brièvement c’est certes du fait d’un grade se référant à Melkisédeq mais surtout peut-être parce nombre de frères, faute d’avoir été avertis et mis en garde font souvent un amalgame regrettable avec l’illumination qui est une notion maçonnique reconnue et avec l’illuminisme que professèrent particulièrement les initiateurs du Rite Ecossais Rectifié.

Au demeurant les Illuminés de Bavière s’orientèrent rapidement vers une forme d’activité politique fondée sur le noyautage des institutions pour des motifs et au profit de visées qui paraissent peu clairs[1] avant de disparaître semble-t-il vers 1789.

En revanche, parfaitement maçonnique est le Rite Ancien et Primitif en trente degrés dont le plus élevé et dernier porte le nom de Grand Prêtre de Melkisédeq.

L’histoire de l’« Antient and Primitive Rite »[1] est intéressante car elle  illustre très bien les transformations subies par les Rites maçonniques au fil des « délocalisations » : au départ le Rite de Memphis et Misraim en 90 degrés qui de France passe aux Etats-Unis. Lors d’un voyage à New-York en 1871 John Yarker, un maçon anglais quelque peu sulfureux et en délicatesse avec son obédience reçoit une patente du frère Seymour lui donnant pouvoir d’installer et de développer le Rite égyptien en Angleterre. Une fois n’est pas coutume John Yarker estime qu’un Rite avec autant de degrés n’est pas viable et il réduit donc les 90 degrés à 30 ! Et ce trentième degré est celui de « High Priest of Melchizedeck. » John Yarker rompra finalement avec la Maçonnerie régulière en 1873 mais on peut dire que c’est alors que débute véritablement la « carrière » maçonnique de notre homme dont on pense que ni un grade ni un degré des systèmes existants alors ne lui a échappé, mais évidemment toujours  au travers d’organisations, loges et obédiences considérées comme non régulières et dont quelques unes furent en réalité ses propres créations !

Le bilan est bien vite fait : Melkisédeq est pratiquement inexistant dans les Rites et rituels maçonniques et lorsqu’il est clairement visible c’est le plus souvent dans des situations ou des postures marginales.

Pourtant si on se réfère à nos développements précédents, qu’ils concernent le monde des religions ou celui de l’ésotérisme il nous a paru bien souvent que nous traitions de notions parfaitement connues des francs-maçons et qu'on pourrait croire tirées des  rituels usuels.

En réalité cette très, trop, grande discrétion de Melkisédeq réunie avec ce que nous savons désormais de ses significations nous invitent clairement à chercher les marques de sa présence non plus dans ses manifestations déclarées mais dans son influence profonde.

 

B - Melkisédeq éclairant la démarche maçonnique

 

De l’ensemble de notre présentation il ressort que Melkisédeq est un initiateur qui transmet les moyens qui permettent l’accès à la Tradition.

Il se trouve que cette proposition pourrait être une définition acceptable de la Franc-maçonnerie dès lors qu'on conçoit la Tradition comme une émanation persistante de la volonté divine.

Sachant en outre que Melkisédeq est représentatif au travers de ses attributions de certaines des vertus chères aux francs-maçons, qu’à travers les dons fait à l’autre (bénédiction, pain et vin) il manifeste son amour d’autrui et qu’enfin le fondement de son action est la gloire et le service du Très-Haut, il est clair que ce personnage ne croise pas incidemment et par hasard le chemin du Franc-maçon mais qu’au contraire il peut être considérer comme un modèle et un exemple.

Encore faut-il dépasser le stade de la seule affirmation et démontrer la réalité de notre affirmation !

 

1°) Melkisédeq et l’initiation

 

  1. Le respect des formes

L’histoire qui nous est raconté dans la Genèse est très simple : un patriarche Abram a obéi à la voix de son Dieu qui lui ordonnait de partir à la conquête d’une terre lointaine.

Une lecture attentive du Livre sacré nous donne une première information intéressante : Abram écoute Dieu qui lui parle mais il n’y a pas de dialogue ! En réalité Abram ne peut échanger avec Dieu, il n’a pas la parole, les mots indispensables ! C’est un premier parallèle avec le nouvel initié qui lui aussi a entendu l’appel, a obéi mais ne peut et ne doit pas parler tant qu’il demeurera apprenti. C’est le temps de l’écoute et de la formation qui selon la Bible durera pour Abram 24 ans ! Au terme de cette longue période Abram deviendra Abraham, Saraî son épouse Sarah et apparaîtra Isaac : la formation achevée l’initié change de monde (et pour ce faire de nom) et devient productif.

La rencontre de Melkisédeq et d’Abram constitue donc bien un Rite d’initiation et le récit atteste que celui qui veut ou doit accéder à telle ou telle position doit préalablement et dans les formes requises obtenir les qualifications exigées.

Par ailleurs l’initiation dont il s’agit ici n’est pas celle qui introduit à une situation ou à une fonction mais elle est bien une ouverture à la voie spirituelle : Abram n’a nul besoin d’être reconnu comme chef de son peuple car c’est Dieu qui l’a qualifié pour ce rôle et nous en avons plusieurs preuves secondaires : il vient de mener une guerre victorieuse contre des rois par exemple ; mais encore il y a le fait probant de son union avec Saraî qui est sa sœur : dans l’antiquité (comme aujourd’hui) l’inceste constitue un tabou majeur à la seule exception des mariages entre frères et sœurs au sein des familles royales dans l’optique de garantir la légitimité  et la pureté de la lignée ![1] C’est donc plus dans sa fonction sacerdotale qu’il faut interpréter l’action de Melkisédeq, et donc il faut comprendre que c’est la voie spirituelle qu’il ouvre à Abram. De la même façon que le candidat à l’initiation maçonnique doit devoir chercher une dimension spirituelle en frappant à la porte du Temple, faute de quoi sa démarche n’a aucune signification réelle et son initiation demeurera à jamais virtuelle.

Un deuxième aspect doit être remarqué : une initiation exige un certain formalisme, porteur de sens.

Et tout d’abord elle ne s’impose et doit même être demandée : c’est Abram, de retour des combats qui va librement à la rencontre de Melkisédeq ; de manière identique c’est un homme libre qui fait acte de candidature à l’initiation maçonnique.

Ensuite vient le don du pain et du vin qui à ce moment de la rencontre n’est pas directement une préfiguration de la Cène mais un geste d’accueil et d’intégration d’ailleurs répandu dans toutes les cultures anciennes et même encore proches de nous : au nouvel arrivant et sur le seuil de la demeure le don du pain, du vin et souvent aussi du sel signifiait qu’il pouvait entrer, qu’il n’était désormais plus un étranger ; n’est—t-im pas un Compagnon celui avec qui on partage le pain ?![1]

Mais le don du pain et du vin n’est pas ici un geste qui s’inscrit dans une dimension matérielle car il est accompagné, lié aux bénédictions faites : bénédiction d’Abram qui est désormais pleinement un élu, bénédiction de Dieu dont la volonté de compter Abram parmi les siens est accompli. Or encore une fois tout ceci est parfaitement en phase avec la démarche du candidat Maçon : lui aussi aura été accueilli par le groupe et aura pris ses obligations vis à vis de Dieu et sera donc désormais engagé pleinement dans sa démarche spirituelle.

Comme Abram maintenant qualifié pour poursuivre sa mission, le nouveau frère est « armé » pour persévérer dans son long cheminement. La mission d’Abram et celle du Maçon vont très au-delà de la seule apparente aventure terrestre, l’une et l’autre rencontrent des obstacles innombrables (dont l’apprenti est averti à peine le premier voyage fait) mais tout ceci est une autre histoire !

C’est qu’il est une autre donnée essentielle de l’initiation qu’il faut également abordée : celui qui initie doit être dûment qualifié pour le faire ! Et il faut tout également que celui qui doit bénéficier de l’initiation présente les dispositions adéquates. C’est ce que la Franc-maçonnerie appelle la régularité[1] au sens premier du terme : est régulier ce qui respecte des règles pré-établies.

Si Melkisédeq est un initiateur authentique et peut valablement transmettre (encore un mot qui parle aux maçons) c’est parce qu’il possède au plus haut degré les qualifications requises : mandaté par El Elyon dont il est le Prêtre, il est sans généalogie, autrement dit sans début ni fin et donc pleinement détenteur de la Connaissance, Maître ainsi des histoires particulières à chaque destinée et donc habilité à distinguer parmi tous l’élu du très-Haut. On comprend qu’Abram n’ait pas hésité à s’incliner devant le roi de Salem et à lui payer la dîme de tout ; nous retrouvons d’ailleurs un peu plus loin dans la Bible une autre forme d’initiation, plus âpre celle-ci puisque l’initié n’est finalement pas très sûr de la personnalité de l’initiateur : c’est le combat entre Jacob et l’Ange à l’issue duquel Jacob deviendra Israël mais conservera dans son corps la trace de la lutte (Genèse, 32, 39) ; ici rien de tel et en sa qualité d’envoyé du Très-Haut, particulièrement qualifié puisque roi, Prêtre et prophète, Melkisédeq est réellement l’initiateur par excellence : il a tout reçu de la Source même !

Mais en matière d'initiation la qualification n'est pas requise du seul initiateur, elle concerne tout autant le candidat qui, mal inspiré, ne pourrait jamais transformer l'initiation virtuelle reçue en une initiation réelle.

Nous avons souligné qu'il appartenait au futur initié de démontrer sa volonté d'entrer dans le cercle des élus mais la bonne volonté ne peut en l'espèce suffire : il faut que le candidat soit jugé apte à la réception, c'est à dire porteur des qualités de cœur et d'intelligence qui sont indispensables pour bénéficier véritablement des «  bienfaits » de l'initiation.

Et c'est bien à ce propos que Melkisédeq est à nouveau directement en rapport avec l'initiation : Roi de justice, il symbolise parfaitement le juge que seront les enquêteurs pour ce qui est du plan externe mais plus encore le candidat lui-même, en son for intérieur ; pour appréhender les motivations profondes du profane rien n'est plus utile que les attributs de Melkisédeq : le glaive qui tranche entre le vrai et le faux ; la balance qui mesure l'exprimé et le non-dit ; il s'agit bien de sonder les reins et les cœurs ! Et la figure de Melkisédeq s'impose bien dans ce rôle ; si naturellement d'ailleurs que dans la statuaire de la cathédrale de Chartres notre personnage représenté sous les traits de Sem, auquel nous avons dit qu'il était parfois assimilé voit ses attributs complétés par le manteau qui protège, qui « couvre » écrirait un maçon, et par l'encensoir qui symboliquement représente à la fois l'esprit montant vers le ciel, au delà de ce que la seule raison peut saisir et la Vertu qui permet l'accès à la spiritualité.

Initier en respectant formes et règles indispensables : voilà qui correspond parfaitement à la démarche maçonnique. Mais initier à quoi ? Que s'agit-il de transmettre, qui puisse là encore nous ramener à Melkisédeq ?

 

  1. Melkisédeq et le message initiatique

 

Lors de la rencontre de Melkisédeq et d'Abram, le premier était clairement mandaté pour confirmer au second l'alliance précédemment conclue entre Dieu et Noé. Le Très-Haut avait d'ailleurs auparavant renouvelé l'alliance entre Lui et Abram lorsqu’il avait commandé à ce dernier de mener son peuple vers une terre nouvelle, un royaume à créer. Un parallèle peut s'établir avec l'obligation faite par la Franc-maçonnerie régulière à tout candidat d'affirmer sa foi en un Grand Architecte de l'Univers qui est Dieu : l'initiation ne sera pas une découverte du divin et de la spiritualité mais bien le renouvellement d'un lien préexistant sous-tendu par la volonté d'en développer tous les aspects et toutes les potentialités.

C'est pour Abram comme pour le maçon le renouvellement de l'Alliance et même plus précisément mais la nuance est d'importance, le renouveau de l'Alliance.

Ce qui doit ici retenir notre attention concerne une notion déjà rencontrée et examinée : sans généalogie, Melkisédeq symbolise une Alliance qui n'appartient pas au Temps et relève du divin,  contractée en réalité entre le Créateur et la création ; c'est très exactement ce qu'exprimait le cardinal Daniélou lorsqu'il soulignait que la succession des Alliances n'avait pas d'autre but que de permettre de retrouver l'Alliance unique et perpétuelle établie entre Dieu et sa création.[1]

Comment ne pas retrouver dans l'expression de cette Alliance la religion naturelle prônée par les premiers organisateurs de la maçonnerie spéculative ? Religion naturelle qui dépasse les expressions particulières à chaque culture et à chaque époque. L'Alliance est bien la manifestation de la religion universelle fondée sur l'Un, ce Un vers lequel tout doit tendre et revenir et que nous avons déjà rencontré sous le nom de Tradition primordiale.

L'intervention de Melkisédeq place la mission d'Abram dans le cadre du chemin à parcourir vers la Tradition primordiale, or c'est bien cette quête de la Tradition primordiale qui est le fil conducteur de l'initié. Evidemment il n'est pas question de vouloir retrouver un « avant » mythique, un eldorado merveilleux ou un éden enchanteur ! Cette recherche là, la Sagesse et le bon sens suggèrent de la laisser aux passéistes qui confondent tradition et immobilisme. Comme Abram, l'initié reçoit un signe et bénéficie d'un « éveil » qui lui donne d'exister et fait en sorte que désormais pour lui « il y ait quelque chose plutôt que rien ».[1]

Mais le personnage de Melkisédeq fait plus que signifier à l'initié que le but ultime de sa quête est la découverte de la Tradition primordiale, il lui indique sans ambiguïté le chemin à suivre, la voie d'accès à prendre ; souvenons nous : il est porte, seuil, pont.

Melkisédeq est roi de Salem, dont il est admis généralement qu'il s'agit de Jérusalem, la ville sainte par excellence pour les trois grandes religions du Livre.

Ville sainte mais aussi, à moins que ce ne soit par conséquent, le Centre dans le sens du lieu où se tient la Présence divine. Envoyé du Très-Haut et lié à Lui de toute éternité ce roi sans généalogie apparaît plus comme le souverain d'une Jérusalem céleste que comme le Maître d'un royaume terrestre. Or le chemin que parcourt l'initié est bien celui qui mène de la Jérusalem d'en bas où en sa qualité de bâtisseur il participe à la construction du Temple à la Jérusalem céleste où le Temple n'a plus de raison d'être.

Melkisédeq fait ici fonction de modèle, de « patron » comme celui qu'utiliserait une couturière pour son ouvrage. Et de fait la mise en oeuvre du rituel est une méthode pour faire de chaque initié un nouveau Melkisédeq : par exemple l'initié devra travailler dans un temps et un espace sacrés et s'abstraire des contingences de la matérialité, symboliquement au moins, s'il veut progressivement construire non pas un Temple de pierre mais un Temple intérieur.

La ville dont Melkisédeq est roi est le Centre symbolique vers lequel les initiés doivent converger. De ce fait nous nous retrouvons tous sujets du roi de Salem et à ce titre chacun devient le « peuple élu » en même temps que l'universalité de Melkisédeq enlève évidemment tout caractère ethnique, géographique et de religion particulière à cette qualité.

Le maçon qui se construit, en un temps et un espace sacrés acquiert la capacité de transmettre à son tour l'initiation et par là il reprend, à son niveau, ici et maintenant, le rôle de Melkisédeq ! Il devient aussi dans cette situation « un Prêtre à jamais selon Melkisédeq » car si la Franc-maçonnerie n'est pas une religion son caractère essentiellement religieux ne peut être nié ! Ne nous affolons pas, -« n'ayez pas peur » s'exclamait le pape Jean-Paul II- Le sacerdoce des initiés concerne la religion « naturelle »[1], celle des Constitutions de 1723 du pasteur Anderson.

Ainsi que ce soit dans les formes ou quant au fond Melkisédeq est étonnamment proche de l'initiation maçonnique ; il devrait donc être une figure très présente à l'esprit des initiés ; nous savons qu'il n'en n'est rien et nous pouvons affirmer que c'est d'autant plus anormal et peu compréhensible que notre personnage est aussi particulièrement proche des thèmes symboliques les plus essentiels de la démarche maçonnique; c'est ce que nous essayons de montrer maintenant.

 

2°) Melkisédeq et la symbolique maçonnique

 

Nous nous bornerons à traiter trois exemples de convergences entre le personnage de Melkisédeq et des symboles majeurs de la franc-maçonnerie ; il s'agit en effet moins de tout dire que de dire clairement et ainsi créer chez le lecteur l'envie de faire ses propres rapprochements.

  1. Le pain et le vin, la vie et la mort

 

Lors de leur rencontre Melkisédeq offre à Abram le pain et le vin. L'un et l'autre sont symboles et promesses de vie. La Franc-maçonnerie reprend cette même offrande dans ce même sens dans plusieurs de ses rituels, par exemple lors de la consécration d'une loge ou de la dédicace d'un Temple ; les significations sont bien identiques chez Melkisédeq et chez les maçons : dans un cas comme dans l'autre il y a promesse d'un avenir riche et bénéfique; en fait les offrandes lors des cérémonies maçonniques apparaissent comme une reprise des gestes de Melkisédeq et les interprétations des gestes de ce personnages sont parfaitement cohérentes avec les intentions des rituels maçonniques : ainsi l'offre du pain et du vin est-elle celle de produits liés au travail de l'homme ; de même elle reflète la volonté de s'en tenir au meilleur, le jus débarrassé de la pulpe, le grain séparé du son ; elle symbolise encore la conjugaison d'une matière travaillée à l'eau, source de vie par excellence. Et comment aussi ne pas saisir que le pain et le vin sont une leçon de Sagesse, la Sagesse qui enseigne que le but est d'unir les contraires et d'éviter les excès : le pain qui n'est pas mangé durcit et devient impropre à la consommation ; le vin qui est bu trop tôt n'a ni force ni goût.

Nourriture terrestre, nourriture céleste, c'est tout un au travers du geste de Melkisédeq et des rituels maçonniques ; il s'agit toujours de permettre la vie, mais une vie porteuse de sens.

« Si le grain ne meurt »[1] il n'y a pas de pain, si le raisin n'est pas arraché au cep il n'y a pas de vin. Il n'y a pas de renaissance s'il n'y a d'abord la mort.

Melkisédeq, sans généalogie, pas plus que le Christ Dieu/fils de Dieu, n'appartiennent à l'Histoire considérée comme le déroulement de la vie de l'univers ; cependant l'un et l'autre interviennent directement dans notre devenir. Le premier en rappelant à Abram la mission que le Très-Haut lui a confiée de mener les peuples vers la terre promise. Le second en ouvrant les perspectives célestes aux hommes qui découvrent alors que la terre promise est au delà de la vie terrestre : « mon royaume n'est pas de ce monde ».[1]

Ces messages très clairs doivent être  parfaitement audibles par ceux qui ont bénéficié de la Lumière: la raison d'être de l'initiation est l'accès à la vraie vie, non pas une vie dans la matérialité mais une vie dans le monde spirituel. Le franc-maçon connait parfaitement la route à suivre : sortir de la caverne, de la gangue matérielle, tailler sa pierre et se découvrir, mourir à lui-même pour renaître.

Ensuite, chacun, selon sa conception de Dieu le Très-Haut, devra de toute manière être Prêtre à jamais. C'est la clé donnée à Abram par Melkisédeq : parce que la matérialité est une composante de l'univers il ne s'agit pas de la méconnaitre mais d'en tirer le matériau nécessaire pour façonner la montée, échelle des anges, escalier des Compagnons qu'importe, qui donne accès, le monde d'Abram réalisé, au monde de l'Un, de Un-Le Tout.

Dès lors que le maçon a compris en quoi le pain et le vin symbolisaient la vie, la mort, la renaissance, il peut pleinement réaliser que de Melkisédeq au Christ l'offrande faite prenait une densité nouvelle, immensément plus forte : c'est que la même offrande portée par le Christ concerne une dimension qui n'est plus celle de l'univers matériel, le Christ aussi est roi de Salem mais de la Jérusalem céleste. Et les rituels maçonniques intègrent d'ailleurs cette évolution en développant le symbolisme de l'offrande du pain et du vin aux grades et degrés de Sagesse !

 

  1. Attributs de Melkisédeq et vertus maçonniques

Le dictionnaire Larousse nous apprend que la Vertu est une disposition, une façon d’être, qui mène au Bien et il est convenu de détailler le principe ainsi défini en sept vertus particulières. Thomas d’Aquin dans sa « Somme Théologique » (Ia, Iia) distinguent « les trois qui élèvent l’homme vers sa nature surnaturelle profonde et viennent d’un principe extérieur », et les quatre qui l’aident à parfaire sa nature d’homme » qui elles sont données par la nature.

Les trois premières sont dites théologales ; ce sont la Foi, l’Espérance et la Charité (au sens d’Amour) qui prennent source dans le Verbe divin (théo : dieu et logos : verbe) et ne peuvent donc être acquise par l’homme par ses seuls efforts mais sont dispensées par Dieu au travers de la Grâce.

Ce concept est évidemment familier aux initiés et  plus particulièrement à ceux qui bénéficient de certains degrés ou grades au delà de la maîtrise mais déjà implicite dans la maçonnerie des grades symboliques.

Or c’est très précisément ce don des vertus théologales que Melkisédeq figure parfaitement : Prêtre à jamais il représente la Foi vivante ; offrant le pain et le vin il fait un acte d’Amour en même temps que la double bénédiction donnée, l’une à Abram l’autre vers le Très-Haut confirme l’Espérance dans sa signification  profonde: il ne s’agit ici d’espérer au sens usuel du terme mais de voir confirmer que se réalisera la promesse contenue dans l’Alliance ; lorsque c’est Dieu qui s’est engagé l’Espérance est Certitude.

L’initié comme Melkisédeq est désormais, avec les trois vertus théologales, roi, Prêtre et prophète ; il est donc à son image, au seuil et lien entre les mondes, entre la terre et le ciel. Ce à quoi en fait tendait tout son cheminement initiatique.

Mais nous avons en quelque sorte commencé par la fin ! Avant de parvenir à ce niveau d'initiation² la route est longue et bien encombrée d’obstacles. Et d’abord faut-il sans doute à l’initié trouver la force de pratiquer les quatre autres vertus.

Les vertus dont il s’agit sont la Prudence, la Justice, la Tempérance et la Force ; elles sont dites « cardinales » car ce sont les vertus essentielles, éminentes, à double titre : chacune d’elle synthétise de multiples vertus « ordinaires », elles sont d’une certaine manière des « familles de vertus » à la façon dont la science regroupe la multitude des créatures en genres, groupes, familles… et pour l’initié elles sont un caractère particulier : elles forment spirituellement une croix dont il appartient à l’initié de former le centre, de lier ensemble ces vertus qui couvrent, comme les bras de la croix, l’horizontale et la verticale ; en ce situant au centre l’initié peut espérer figurer la quintessence. Et en cela on conviendra que ces vertus méritent pleinement d’être « cardinales ».

Il suffit de parcourir les rituels maçonniques pour y trouver en abondance des références aux vertus ; après tout le maçon a pour mission première de construire des cachots pour les vices et d’élever des Temples à la vertu ! Faute de se consacrer à cette tache il ne peut espérer progresser.

Et ce n’est pas une surprise de constater que Melkisédeq indique là encore clairement la voie à suivre.

Notre personnage est roi de justice. Et il nous permet de faire une distinction essentielle entre deux moments de la notion de justice et donc de notre démarche symbolique. C’est que dans un premier temps la justice est conçue comme une réponse à un manquement.[1] Dieu, et les hommes après Lui définissent chacun pour ce qui les concerne, ce qui est permis ou ne l’est pas ; les Constitutions d’Anderson, dans l’édition de 1738 précisent ainsi qu’est valablement maçon celui qui respecte la loi de Noé (en fait transmise de Dieu par Noé à l’humanité).[1]

Mais dans l’ancien testament la justice est « distributive » : lorsqu’au point de vue de Dieu l’Alliance est mise à mal, les sanctions tombent (pleuvent si on pense au déluge) sur les peuples, les rois, les dynasties et au premier chef sur le Peuple Elu puisque il est le premier bénéficiaire de l’Alliance. L’importance de Melkisédeq pour la compréhension de cette Justice divine est qu’il est, une fois encore et parce que sans généalogie, antérieur, qu’il précède cette justice distributive et qu’il relève et révèle la justice donnée à l’Humanité par Jésus/Dieu : dans la Nouvelle Alliance la Justice est propre à chaque individu, désormais responsable et en charge de faire son salut. Et ce concept ramené à la situation de l’homme signifie qu’il n’est plus question d’une justice fondée sur la crainte du châtiment, mais sur la volonté de pratiquer une vertu dont le fondement est l’Amour ; rien de l’ancienne Loi n’est aboli mais un nouveau commandement apparaît « aimez-vous les uns les autres » et tout est changé ! Mais nous indique Melkisédeq le message est éternel, renouvelé sans doute mais éternel et l’initié qui prétend construire des Temples à la vertu se détermine comme disciple du roi de justice ; il appartient au peuple élu puisqu’il appartient à la communauté universelle dont Melkisédeq est le roi, le Prêtre et le prophète et il se rattache à travers lui à l’alliance Première, à la Tradition Primordiale.

Le lien ainsi établi avec la vertu de justice implique en réalité les autres vertus cardinales. En effet la Tempérance est nécessairement un corollaire de la Justice, elle est la vertu de la juste mesure ; de même que la Prudence, qu’on dit mère de toutes les vertus, est par nature associée à la Justice tandis que la Justice sans la Force n’est qu’une illusion, sachant bien sûr qu’il n’est pas ici question de la force brutale et dominatrice mais de la rigueur que l’Amour doit opposer au mal.

Mais notre roi de justice est souverain de Salem, la paix et il est fondamental que soient ainsi liées la justice et la paix car de ces deux vertus naissent l’harmonie et la sérénité.

Dans un monde dans lequel la dimension spirituelle peu avoir des difficultés à s’affirmer l’initié peut donc très clairement trouver dans le personnage de Melkisédeq une référence imageant le but qu’il a fixé à sa démarche ; avec cet éclairage le personnage est désormais moins énigmatique, moins mystérieux puisque en fait c’est à lui que nous travaillons à ressembler.

Evidemment c’est une grande ambition ; surtout si on garde à l’esprit que ces vertus qu’il incarne pour nous guider appartiennent au monde d’après la Chute : les vertus se définissent par rapport au manquement de l’Homme ; avant la Chute elles n’avaient aucun sens ni raison d’être ! Et une fois encore Melkisédeq est bien un seuil et un pont : entre le monde matériel et le monde spirituel puis au delà…

Mais nous n’en n’avons pas fini avec Melkisédeq et la symbolique maçonnique.

 

  1. Melkisédeq et la Foi du Franc-maçon.

Dès son initiation le maçon apprend que le nombre 3 est sacré et qu’il devra en approfondir les sens et les enseignements aux différents grades ou degrés qu’il atteindra.

En ce qui concerne Melkisédeq c’est Jean Tourniac[1] qui souligne le lien entre le roi de justice et la symbolique du trois, dans son livre « Melkisédeq ou la Tradition primordiale ». La thèse de l’auteur est que le nom Salem, la ville dont Melkisédeq est roi, ne signifie pas seulement paix mais aussi « complet, totalité » selon la règle qui veut qu’en hébreux les lettres et les mots ont des sens multiples. Dès lors notre personnage doit être dit « roi complet, souverain total » c’est à dire détenteur des trois pouvoirs : roi, Prêtre et prophète. Des rôles assumés dans une mission de lien, de pont entre la création et le Créateur par un envoyé sans généalogie.

Rien ici que nous n’ayons déjà rencontré : Melkisédeq est le pont qui permet aux traditions spécifiques de se rattacher à la Tradition primordiale ; il est ainsi la figure de l’Unité à travers les manifestations.

Mais justement parce que nous savons déjà tout cela il ne nous est plus possible de ne pas faire le rapprochement avec la symbolique maçonnique.

L’objectif premier poursuivi par l’initié est sa propre réunification, étape impérative dans la quête qu’il poursuit ; corps âme et esprit doivent se retrouver en une unité primordiale qui est son propre centre et c’est ce que souligne clairement la référence à Melkisédeq, roi « complet » et roi de la ville qui symbolise le Centre ; c’est une fois parvenu au centre, une fois unifié et donc Maître de lui-même que l’initié pourra poursuivre sa route.

Dans la maçonnerie de tradition Unité signifie indubitablement Divinité. Et une fois de plus Melkisédeq confirme sans ambiguïté de quelle Divinité il s’agit. La première édition des Constitutions en 1723 avait suscité, plus sur le continent d’ailleurs qu’en Angleterre, des questions auxquelles l’édition de 1738 répondaient : le Dieu des Francs-maçons, Grand Architecte de l’Univers était celui de Noé. De fait ce Dieu bien présent mais dont le catalogue des prescriptions tenaient en quelques articles pouvait incontestablement permettre à tous les hommes de bonne volonté de recevoir l’initiation et de construire leur Temple intérieur ; d’autant que le symbolisme des trois premiers grades ou degrés se fondent sur le Livre sacré de l’Ancienne Alliance. Mais dès lors que l’initié meurt pour renaître à la vie spirituelle, la proximité de la dimension divine exige une connaissance plus personnelle de la divinité réalisée par la Nouvelle Alliance.

La Nouvelle Alliance c’est le christianisme mais un christianisme universel dans le sens qu’il devait maintenir l’accès à la Maçonnerie pour tous les hommes de bonne volonté. De plus il convenait de sauvegarder la notion de mouvement, de progression qui donnait son sens à l’engagement maçonnique

Pour parvenir à satisfaire à ces deux impératifs la solution était bien d’aller de Melkisédeq à Jésus-Christ !

Certes les pères fondateurs de la Franc-maçonnerie, pas plus que les créateurs des grades et degrés, n’ont pensé, voulu et organisé ce lien entre le roi de Sagesse et le bon pasteur mais ce lien n’en n’est pas moins parfaitement visible pour qui sait voir.

Dans l'esprit des premiers maçons spéculatifs il y a clairement la volonté de redécouvrir et de revenir à un christianisme primitif, antérieur aux Eglises, continuant l’Ancienne Alliance mais la complétant par la loi d’Amour apportée par la Nouvelle Alliance.

Et du coup nous retrouvons sans erreur possible Melkisédeq : Prêtre à jamais, envoyé de Dieu, dispensateur des nourritures terrestres (le pain, le vin) et des nourritures spirituelles (les bénédictions), représentant de la Tradition primordiale. Melkisédeq préfiguration du Christ mais inapte à créer une Loi nouvelle puisque non  Dieu mais envoyé par Dieu ; la Révélation relève de Dieu seul à qui il appartient d’en permettre la publication et il n’y a Loi nouvelle -Bonne Nouvelle- et nouvelle Alliance que parce que Jésus est Dieu.[1] La progression est évidente et correspond au chemin que doit parcourir l’initié : se construire pour acquérir l’aptitude à accéder à la Tradition primordiale c’est à dire à la Source spirituelle ; mais l’initié ne peut espérer y parvenir sans passer différents seuils ni sans l’aide de plus grand que lui : d’où la rencontre dans un premier temps avec Melkisédeq avant de parvenir à la quintessence symbolisée par la rose sur la croix et qui évidemment représente le seuil nouveau auquel aboutir pour débuter l’étape ultime dans le monde spirituel. En fait le chemin mène du serviteur de l’Unique à l’Unique Lui-même. Et aux deux extrémités du parcours Melkisédeq et Jésus ouvre le chemin à tous puisque l’un et l’Autre symbolisent l’universalité cependant à des niveaux différents.

Il appartient à chacun de déterminer à quel endroit il se situe sur la très longue route qui relie Melkisédeq à Jésus ; ce n’est bien sûr pas le propos de ce travail mais au moins espérons-nous avoir montré combien Melkisédeq devrait être une figure centrale de la démarche maçonnique ; combien aussi la poursuite de la quête au delà de la maçonnerie symbolique était un impératif absolu : les trois premiers degrés ou grades sont très riches et conduisent à une transformation de l’individu mais c’est seulement lorsque cet individu transformé comprend qu’il lui appartient désormais de « faire quelque chose » de ses acquis nouveaux qu’il débute le vrai périple.[1]

Mais pour clore ce, sans doute, trop long travail il serait intéressant de retrouver Melkisédeq dans un Rite même si nous savons déjà qu’il n’apparaîtra pas en pleine lumière.

 

 

3°) Melkisédeq et le Rite Français

 

Ce dernier développement présente d’incontestables avantages par rapport aux précédents : d’abord d’être le dernier ce qui annonce au lecteur fatigué un prochain repos ; ensuite d’être essentiellement, mais non uniquement cependant, orienté vers l’examen du Rite Français : ceux que ce Rite n’intéresse pas peuvent donc s’épargner sa lecture ; enfin il constitue en revanche une invitation au travail : à chacun de suivre dans le Rite qu’il pratique la piste de Melkisédeq.

Au premier abord le problème paraît d’ailleurs vite réglé : sauf erreur le nom de Melkisédeq n’apparaît jamais dans les textes du Rite Français.

Mais si la démarche maçonnique, plurielle dans ses approches, est unique dans ses fondements il n’en n’est pas moins vrai qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père : les rencontres entre Melkisédeq et la Maçonnerie faites précédemment concernent tous les Rites mais ont sans doute dans chacun des développements spécifiques !

 

  1. Melkisédeq et la spiritualité du Rite Français.

Quels sont les traits propres au Rite Français ? c’est Edmond Mazet qui les dessine avec le plus d’acuité et de clarté lorsqu’il dit que « la spécificité du Rite Français c’est de ne pas en avoir » et que n’ayant pas subi d’influences extra-maçonniques ce Rite constitue « à ce titre pour ainsi dire la Maçonnerie à l’état chimiquement pur » ce qui implique que le Rite Français « n’a pas de doctrine explicite, exprimée » ce qui bien sûr ne doit pas être confondu avec une absence d’enseignement, bien au contraire car la spiritualité du Rite « enracinée dans la tradition judéo-chrétienne a deux fondements très simples : la fraternité des hommes, la paternité de Dieu, celle-ci étant elle-même le fondement de celle-là ».[1]

Et voici que réapparaît Melkisédeq : envoyé du Père et représentant de la Tradition primordiale, qui confirme à Abram sa mission de fondateur d’une tradition qui deviendra le judéo-christianisme ; mission validée par l’offrande fraternelle du pain et du vin et le geste d’amour de la bénédiction.

La rencontre reflète encore un aspect caractéristique du Rite Français : la simplicité. Voici deux rois qui se rencontrent, l’un est l’envoyé du Très-Haut, l’autre mène son peuple, y compris au combat, sur ordre de Dieu ! En d’autres temps et lieux un tel  rendez-vous entre de bien plus modestes souverains a donné le Camp du drap d’or !

Cette simplicité traduit des aspects auxquels le Rite Français est profondément attaché et qui constituent en quelque sorte ses assises et ses fondations ; ce sont la fraternité entre   les hommes en général et les initiés en particulier, d’où découle l’égalité entre tous et la liberté de chacun. Evidemment selon que ces valeurs soient liées à une démarche spirituelle ou orientées vers la société elles constituent les piliers d’un cheminement initiatique ou les fondements d’une vision politique, au demeurant plus recommandable que tout autre ; mais ce n’est pas le sujet.

En revanche Melkisédeq dans sa manifestation est une traduction fidèle de ces principes fondamentaux.

La fraternité se traduit par l’offrande du pain et du vin et la bénédiction ; ne nous répétons pas.

L’égalité est soulignée par la réponse d’Abram à Melkisédeq : il offre la dime, non comme gage de vassalité puisqu’il est lui aussi mandaté par Dieu mais bien pour marquer l’acceptation du rôle qui lui est dévolu. Abram fait ici un geste d’humilité, une vertu essentielle au Rite Français.

La liberté est démontrée justement par l’acceptation d’Abram ; les deux rois ont une mission : l’un de redire à l’autre que Dieu lui a confié une mission, l’autre de confirmer qu’il accepte cette mission.

Mais l’un et l’autre sont les envoyés de Dieu et ont parfaitement conscience que « c’est en vain que les hommes prétendent construire si le Grand Architecte ne daigne construire Lui-même ».

Mais ce Dieu paternel dont parlait Edmond Mazet qui est-Il ? En tous les cas pas le Dieu d’une Eglise : Melkisédeq et Abram servent le Dieu unique, l’un l’appelle El Elyon, l’autre El Shaddaî et nous Maçons le connaissons sous le nom de Grand Architecte de l’Univers mais c’est un Dieu antérieur à toute organisation églésiale.

Plus tard apparaîtra le sacerdoce et la prêtrise des lévites ; c’est ce sacerdoce qui  est établi « sur le modèle d’Aaron » et non pas à la manière de Melkisédeq ; et il faudra encore persévérer pour retrouver les fonctions royale et prophétique: ce sera l'objet des grades de Sagesse que nous ne pouvons traiter ici. Alors aura lieu la rencontre avec le Prêtre par excellence, selon l’ordre ou à la manière de Melkisédeq : le Christ dont le sacrifice ultime et le don du pain et du vin spirituels confère à jamais le sacerdoce à chaque initié.

L’esprit du Rite Français traduit bien la destinée initiatique de l’homme de bonne volonté telle qu’elle est déterminée par le chemin qui partant de Melkisédeq arrive au Christ qui est, ou représente selon les points de vue, l’ultime pont à passer pour parvenir à l’Un.

Entre ces deux moments un très long chemin : l’initiation ouvrait la voie et il a fallu se construire par l’étude des symboles et la connaissance de soi puis mourir au monde profane et exprimer son renoncement à la mort spirituel.

Mais peut-être bien un chemin qui comme le labyrinthe mène à coup sur au but et finalement requiert d’abord de la constance et de l’humilité (ce qui n’est déjà pas rien).

Peut-on aller plus loin dans la rencontre entre Melkisédeq et Rite Français ? En tous les cas il n’est pas interdit d’essayer !

 

  1. Le Rite Français et les attributs de Melkisédeq

Il n’est bien sur pas question de procéder à une exégèse minutieuse et exhaustive du Rite Français dans ses possibles relations avec les attributs de Melkisédeq ; il y faudrait une somme et l’aptitude à l’écrire ! Nous essaierons plus simplement de vérifier la présence des attributs et caractère de notre personnage dans les grades symboliques. Précision donnée que nous éviterons les développements : il faut bien laisser un peu de travail au lecteur.

  • Au premier grade : le thème de la justice, Melkisédeq est roi de justice, est abordé sous plusieurs angles au grade d’apprenti ; tout d’abord lorsque le candidat est incité à faire preuve de générosité ; la charité qui est demandée, libre de toute ostentation, vise à réparer l’injustice faite par le destin aux démunis, à ceux qu’il faut soutenir chaque jour c’est à dire avec une constance sans faille. Mais la justice dans son acception de sanction à un manquement est clairement exprimée lorsque le néophyte découvre les glaives pointés vers lui et que le Vénérable le prévient du sort réservé au parjure. Ces mêmes glaives traduisent dans le Rite un troisième aspect de la notion de justice : celui de l’égalité ; il est ainsi enseigné au nouveau frère que dès sa naissance à la Lumière il porte au même titre que tous les autres initiés le glaive de la justice ; il est donc l’égal de tous mais tout particulièrement dans sa responsabilité vis à vis de la justice. Peut-être pourrait-on d’ailleurs sans trop solliciter les idées rappeler que Melkisédeq est roi de Salem, de la paix, et que le fondement de la paix c’est la justice, cette justice qui peut légitimement recourir au glaive.
  • Au deuxième grade : Le Compagnon travaille désormais à la construction du Temple ; il a quitté les carrières où il a appris à dégrossir la pierre et désormais il est un bâtisseur et participe à la construction du Temple de Jérusalem, la ville dont Melkisédeq fut roi et où règne désormais Salomon. Mais parce que le Compagnon bénéficie d’une plus grande lumière l’exigence de justice a cru en proportion : c’est ce que souligne la règle qui figure dans trois  des cinq voyages du Compagnon tandis que l’équerre que porte le Vénérable « nous avertit que toutes nos actions doivent être réglées sur la droiture et sur la justice ».[1] Symbole de sa progression le Compagnon a acquis le droit de s’exprimer et bénéficie de la présence permanente de l’étoile flamboyante « emblème du grand architecte de l’Univers ».[1] Est-il permis de penser que le Compagnon se trouve d’une certaine manière dans la position d’Abram après la rencontre avec Melkisédeq ?
  • Au troisième grade : nous pouvons répondre à la question posée à la fin du paragraphe précédent par l’affirmative, la preuve en est qu’Abram pourra désormais recevoir son nouveau nom, Abraham, de la même manière qu’après l’élévation l’impétrant s’entend dire « comme Maître, vous vous appellerez Gabaon ».[1]

Mais le troisième grade est d’une nature différente des deux premiers puisqu’il est le premier seuil à franchir pour sortir de la matérialité ; on a parfois dit qu’il était en fait le premier grade de Sagesse.

La notion de justice prend donc à ce grade une amplitude particulière, on a envie d’écrire qu’elle acquiert une dimension en rapport avec la grandeur du roi de justice.

L’élévation à la maîtrise débute en fait par un procès : le candidat est soupçonné « d’ une faute grave » et « d’avoir participé à la perfidie de Compagnons scélérats », il est sommé de démontrer son innocence mais c’est moins la manifestation d’une justice inquisitoriale (dont on sait qu’elle est singulièrement injuste) que l’expression de la foi en l’homme qui sous-tend le Rite Français : très vite l’aspirant comprend qu’il est parfaitement libre parce que pleinement responsable : « nous ne pouvons pénétrer les replis de votre cœur. Soyez vous-même votre juge. »[1] Ainsi le nouveau Maître au Rite Français se voit-il doté, pour ce qui le concerne personnellement, de l’attribut majeur de Melkisédeq : la justice.

L’usage de la justice vis à vis de lui-même constitue finalement la substance première du troisième grade ; un examen plus complet de ce thème nous entraînerait trop loin mais évoquons cependant quelques pistes : se juger, avec l’aide de la Lumière, c’est se connaître. Et la connaissance de soi, si elle impose sans doute un surcroît conséquent de travail, débouche sur l’ordre en soi-même, cet ordre « qui avait été établi parmi les ouvriers » et « devait nécessairement assurer la tranquillité ».[1] Mais la tranquillité n’est pas autre chose que la traduction de la Paix dans le quotidien et pour ainsi dire à hauteur d’individu. Ainsi le Maître doit-il juger la contribution qu’il apporte à la Paix, sa paix intérieure et agir de telle sorte que demeure l’harmonie. Pour une part notable Gabaon aurait tout aussi bien pu s’appeler Melkisédeq roi de Salem.

Gageons que nous trouverions dans les grades de Sagesse les liens entre Melkisédeq et l’initié.Mais ceci sort du cadre de nos développements.

 

CONCLUSION

Melkisédeq pourrait indubitablement faire figure de modèle parfait pour tout maçon véritablement en quête d’un cheminement spirituel : initiateur, lien et pont, porteur de l’enseignement et « transmetteur » de la Tradition, présent et au delà de toutes les formes spécifiques de spiritualité, voué à jamais au sacerdoce le plus élevé… porteur des Vertus les plus hautes… etc. Une clé unique pour ouvrir ces portes si bien  fermées que sont les cœurs et les âmes des initiés.

Et pourtant Melkisédeq demeure sinon inconnu du moins parfaitement méconnu !

Pourquoi ? Inspirerait-il de la crainte puisque envoyé du Très-Haut ? La Franc-maçonnerie dont on dit pourtant qu’elle a été « déchristianisée » voudrait-elle s’en tenir à la figure d’un Christ en réalité très « humanisé » et oublier les apports fondateurs de l’Ancienne Alliance ?

Ou bien les initiés ont-ils oublié que par nature ils n’appartiennent plus à ce temps et à cet espace mais sont devenus des Prêtres à jamais selon l’ordre de Melkisédeq et désormais comme lui « sans généalogie » ?

Pourtant Melkisédeq mérite bien d’être regardé comme le Maître parfait, celui qui est de « l’ordre des témoins et non de celui des docteurs »[1] car le témoin est celui qui partage ce qu’il a vécu alors que le docteur prescrit ce que lui ont enseigné les livres.

Bertrand Segonzac.

 

(avec l’accord de l’auteur, article publié précédemment dans les Cahiers de la GLAMF)

 

Merci encore à Bertrand, pour ce travail dense, documenté et abordable. Pour ceux qui souhaitent une impression papier, me faire une demande par mail à l'adresse suivante : guerryjf@gmail.com

 

JFG.

 

 

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