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la Franc Maçonnerie au Coeur

la Franc Maçonnerie au Coeur

Un blog d'information, de conversations sur le thème de la Franc Maçonnerie, des textes en rapport avec la Franc Maçonnerie, comptes rendus et conseils de lectures.

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Exercices en infra-physique, pour une nouvelle philosophie de la nature

Rejetant tout système, Le toucher du monde, Techniques du naturer, écrit par David gé Bartoli et Sophie Gosselin, propose une pensée sensible qui accueille l’événement Gaïa sans l’ériger en force transcendante. En rendant compte des inventions techniques du naturer, cette oeuvre d'éco-philosophie est une réponse au besoin existentiel de vivre et de s’inscrire dans les plis d’une Terre animée.

SOURCE REVUE NUMÉRIQUE TERRESTRE UNE APPROCHE INNOVANTE DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE.

 

MOTS CLÉS : SE TRAMER, APPROCHER, TRACER

 

Jean-François Guerry

 

Dans l’impressionnant livre de Sophie Gosselin et David Gé Bartoli Le toucher du monde. Techniques du naturer (éditions Dehors, 2019), l’enjeu déclaré n’est rien moins que de réinventer le rapport au monde. Le monde ? Partout, il y a la nature, or la nature n’est pas la totalité substantielle et rationnelle mais ouverture et mouvement illimité du naturer (p. 16). Pour penser le mouvement du naturer – sa poussée, sa sécrétion, son se tramer – il convient de saisir en quoi il n’est rien d’autre que la technique. Mais on ne comprendra cela qu’en déplaçant aussi la question de la technique. « Le déplacement qu’il s’agissait pour nous d’opérer consistait à repenser la technique non plus depuis le postulat de la supériorité de la dimension intelligible, mais depuis la prise en compte de la dimension sensible. Ce déplacement oblige à reconsidérer ce que nous entendons par sensible en le pensant par-delà toute opposition dialectique avec l’intelligible. Le sensible est d’abord puissance de toucher et d’être touché : puissance-matière qui ne peut être pensée à partir des catégories ontiques (relatives à ce qui est donné) mais seulement selon les termes de l’approche pathique (attentive à ce qui arrive, à ce qui se passe, à l’événement » (p. 378). Pour porter cette technique touchante en paroles, Gosselin et Bartoli ont démantelé une longue tradition de la philosophie de la technique et formulé nombre de nouveaux concepts, à la fois lumineux et pourtant souvent arythmiques (parce que contre-linguistiques, comme le se tramer). Qu’est-ce qui motive ce travail tectonique ?

Jean-Luc Nancy a écrit dans Corpus que « toute la philosophie de la nature est à refaire, si la “nature” doit être pensée comme l’exposition des corps » 1. Si Nancy a créé une pensée extraordinairement féconde de l’être singulier pluriel des corps articulés depuis leur “ex-peau-sition”, il n’a pas pour autant développé la philosophie de la nature dont il énonce ici la nécessité. Par le mot « éco-technie » 2, il fait certes signe vers la possibilité de penser la nature à travers la technique, mais comme cet « éco » désigne probablement davantage l’éco-nomie que l’éco-logie, l’éco-technie ne débouche finalement pas sur la techno-nature elle-même – sur la nécessité de penser la nature comme technique et la technique comme nature.

Sur fond de cette attente mise en mots par Nancy, il est réjouissant de découvrir la philosophie de la nature enfin refaite par Sophie Gosselin et David Gé Bartoli dans leur livre extraordinaire Le toucher du monde. Techniques du naturer. Ce livre ne s’adresse pas spécialement à Nancy mais développe une réflexion et une création libre se mouvant dans un paysage intellectuel beaucoup plus vaste, peuplé de grands noms de la pensée française du 20ème siècle (Blanchot, Derrida, Foucault, Deleuze, Guattari, Jullien, Bailly, Deligny), ainsi que de l’anthropologie et de l’art. D’un côté, pour exposer l’être-des-corps, Le toucher du monde s’inspire de la phénoménologie, notamment de l’idée, formulée par Merleau-Ponty, du chiasme du touchant-touché qui fait la chair (p. 248-253). De l’autre côté, pour déjouer les tentations naturalistes de la phénoménologie, Gosselin et Bartoli se réfèrent à Derrida et surtout à sa pensée du pharmakon de l’écriture (p. 71-78, 158-159), de la khôra (p. 316-317) et de la spectralité (386), termes qui suggèrent que ce qui apparaît n’est pas tant la chose même que son signe, qui tire son sens non pas directement du réel mais depuis une activité inconsciente de mémoire et d’imagination. Enfin, pour dépasser la négativité de la déconstruction, Gosselin et Bartoli suivent la leçon de Deleuze, Guattari et aussi de Nancy en développant tout un réseau de nouveaux concepts – naturer, tramer, approcher, tracer, intensible, infraphysique… – qui permettent de tracer, puis d’inscrire, ce qui se propose comme une nouvelle expérience de la nature.

UNE ÉCO PHILOSOPHIE

UN NOUVEL AGENCEMENT DE CONCEPTS

Le résultat est un agencement de concepts qui laisse voir l’être d’une nouvelle façon. Le toucher du monde reflète la même pulsion métaphysique qui a généré, depuis le début du 21ème siècle, de nombreux traités de métaphysique (y compris dans la philosophie analytique) et de nouveaux systèmes métaphysiques (notamment ceux qu’on regroupe sous le titre de réalisme spéculatif ou d’Ontologie Orienté Objet, dont par exemple Forme et objet de Tristan García 3). Certains de ces systèmes témoignent d’un souci écologique (Levi S. Bryant 4) et tous sont conscients du statut spéculatif des systèmes métaphysiques d’aujourd’hui, ce qui fait que souvent ils côtoient la littérature et l’art. Si on lit Le toucher du monde sur ce fond comme un traité d’ontologie contemporaine, il se distingue clairement de ces systèmes en ce que, se nourrissant d’un terrain post-phénoménologique et post-structuraliste, il refuse de s’établir en une ontologie mais se veut plutôt, comme le dit Jullien, une « opération de désontologie » (p. 317) ; et il refuse d’ériger un système métaphysique qui lui paraîtrait instrumentaliste et totalitaire, mais se comprend plutôt comme une « infra-physique capable d’accueillir l’événement d’une advenue et l’espacement sous-jacent depuis lesquels ils se déploient » (p. 91). Rejetant tout système, il n’est pas non plus une machine conceptuelle, mais vraiment un paysage où des traces et « chevêtres » de pensée se croisent sans fin pour rendre possible quelque chose qui est peut-être une éco-philosophie. Car tout autant qu’une infraphysique, ce livre est une réponse au besoin existentiel de se rapporter au monde naturel.

Jusqu’à très récemment, il a fallu un certain courage pour écrire une philosophie de la nature motivée par un souci écologique. Surtout en France, l’écologie a longtemps été rejetée de la philosophie par des humanistes qui y voyaient une continuation du totalitarisme nazi (parce que les premiers grands traités de l’écologie philosophique étaient allemands ?) ou par des esthètes urbains qui y voyaient juste des rêveries new age californiennes, en sorte que seuls quelques solitaires comme Michel Serres y prêtaient attention. Mais on pourrait aussi dire que ce rejet fut la grande erreur de la pensée française du 20ème siècle autrement si fructueuse. Aujourd’hui, nulle personne qui suit un tant soit peu les sciences de la vie et de la terre ne peut ignorer les très grandes menaces environnementales auxquelles il faut réagir : le réchauffement climatique, la sixième extinction, mais aussi d’autres catastrophes comme par exemple le plastique qui étouffe les systèmes aquatiques, et l’agriculture intensive qui appauvrit les sols.

Aujourd’hui, heureusement, les réactions ne manquent plus, surtout celles, scientifiques, politiques, artistiques ou citoyennes – ou celles des jeunes des mouvements comme Fridays for Future ou Extinction Rebellion. Mais il est également impératif de faire face à la situation philosophiquement, de trouver des outils, des techniques de penser, et finalement aussi des assises dés/ontologiques. Voilà ce que font Bartoli et Gosselin, offrant une « infra-physique » à la mesure du monde où la nature bouge sous les pieds. Ils sont motivés par des soucis éthiques, dont ils signalent surtout la bio-technologie (p. 380-384), le transhumanisme (p. 384-387) et la crise écologique (p. 387-390), et dont la dangerosité tient en partie aux limitations de la conception de la technique sur laquelle ils évoluent. C’est donc autant pour des raisons politiques que pour des raisons philosophiques qu’il est important de révéler ce qui dans la conception traditionnelle de la technique soutient l’époque calamiteuse – et comment penser la technique autrement.

Plutôt que de chercher la structure idéale du monde, Bartoli et Gosselin exposent sa structure technique. Ils pensent la technique, contrairement à ses interprétations traditionnelles, instrumentalistes ou systémiques, comme le mouvement du naturer. La nature se fait lorsque les corps se rapportent les uns aux autres « techniquement ». Envisagé comme le mouvement même de la nature, la technique se pense comme la techné la plus originaire où la technique et l’art sont encore unies. La techné originaire s’exprime bien sûr aussi dans la rationalité instrumentale et dans l’idéalité scientifico-politique, mais Le toucher du monde privilégie surtout à ses autres expressions, notamment dans l’art et dans les pratiques des peuples indigènes. Cette pluralité des sources est importante, car elle permet à Gosselin et Bartoli de contourner la tentation de s’appuyer trop lourdement sur un mythe (par exemple de Gaïa) en attirant plutôt l’attention sur l’infinité des traces et des inscriptions diverses.

UNE ÉCO PHILOSOPHIE

NATURE ET NATURER

Le livre Le toucher du monde se divise en trois grandes parties intitulées par des verbes transitifs : se tramer, approcher, tracer. On peut lire ces termes comme les réponses que donnent Gosselin et Bartoli aux trois grandes questions classiques de l’être, de la connaissance et de l’œuvre.

La philosophie de la nature de Gosselin et Bartoli expose l’être comme nature, et la nature, non pas comme unité substantielle ou rationnelle, mais comme un mouvement infini du naturer. Le naturer se déploie en se tramant : « Le se tramer est tout entier pris dans le mouvement du naturer, qu’il faut comprendre non comme un ordre immuable de propriétés et de lois, mais l’infinité des variations sensibles du corps » (p. 28). Se tramer est la poussée terrestre liée aux rencontres, accidents et aléas de la terre (ibid.). Tout comme la nature n’est pas un être mais l’infinité de corps, le naturer n’est pas une force souterraine mais l’infinité des écarts entre les existants : « Il n’y a de monde que depuis l’épreuve du naturer, en tant que le naturer ouvre la possibilité d’une multiplicité des mondes. Un monde consiste (prend consistance) à travers la co-advenue des existants depuis une puissance sous-jacente constituée d’une infinité de traces, c’est-à-dire d’amorces de différenciation et de formation de la matière » (p. 59). « C’est dans les écarts de la nature […] que quelque chose se trame » (p. 34).

Gosselin et Bartoli ne pensent pas la technique selon le paradigme moderne (instrumentaliste ou systémique) mais comme l’articulation qui accompagne le mouvement du naturer : « La technique n’est donc plus ici pensée relativement au faire d’un agent mais comme articulation d’une trame d’espaces et de temps se déployant à travers les corps depuis la persistance d’une poussée impersonnelle. Cette trame d’espaces et de temps articule une inscription à même les écarts du naturer. » (p. 127). La nature est donc conçue « comme mouvement persistant du naturer, comme infinité d’écarts, d’événements et de variations sensibles qui s’ouvrent depuis la possibilité d’un se tramer, d’une poussée arachnéenne. » (Ibid.) La technique n’est donc pas un moyen du corps mais un mouvement de se tramer qui, avant toute intention et conscience, naît dans la nuit intime des corps, les traverse et peut éventuellement prendre la consistance d’une trame qui s’enchevêtre à d’autres trames (p. 56-57). Lorsque le monde se trame, la technique s’inscrit ainsi dans son mouvement. L’existence est technique, et la technique consiste en ce que les existants s’ouvrent les uns aux autres, co-adviennent, habitent les uns près des autres à l’écart des autres : font monde (p. 127).

« L’enjeu consiste à libérer le mouvement du naturer de toute tentative de capture » (p. 58) en sorte que « la singularité d’un existant ne se confond donc pas avec l’individualité pensée comme unité indivisible ». Il faut plutôt penser l’existant selon une constellation qui « articule un double mouvement d’individuation et de dividuation, double mouvement qui articule une inscription » (p. 87). Pour que ce double mouvement puisse avoir lieu, il faut résister à la localisation et la clôture des corps, et les ouvrir aux traces latentes précédant l’invididuation, aux autres absents (“spectraux”), bref, les ouvrir au dehors. Voilà ce que fait l’infraphysique. Elle est une pensée qui s’expose au dehors, à l’écart, à la forme ou à l’image en train de se prendre – à la dimension préindividuelle du monde (91-93, 130).

La deuxième partie, Approcher : de la connaissance ontique à la co-naissance pathique démonte le concept traditionnel de connaissance tout en tissant à sa place une pensée de co-naissance qui, bien que déjà nommé par Claudel (p. 144), acquiert ici un statut philosophique complet. Suivant la définition de Heidegger, selon qui la technique n’est pas un instrument mais une forme de savoir, Bartoli et Gosselin interprètent la question de la connaissance comme question de la technique et ils présentent celle-ci à travers son histoire. Ce point de vue ouvre une autre histoire de la technique, où la question de la technique ne revient pas à réaliser des objectifs humains mais à voir le monde en train de se tramer ; regard redoublé par différentes façons de faire voir ce tramage à travers diverses techniques d’exposition et de présentation. Il n’est donc pas étonnant que la démonstration ne cesse de montrer les limites de l’interprétation scientifique de la technique en se référant plutôt aux techniques de la peinture, depuis Lascaux via Léonard jusqu’à Turner et Dubuffet.

Gosselin et Bartoli commencent leur histoire de la technique par les techniques de chasse que Bataille découvre dans les peintures pariétales de Lascaux. Dans ces dessins, disent-ils, dessiner l’animal n’est pas le capturer une deuxième fois dans son image mais « bien plutôt accueillir l’écart irréductible entre le chasseur et sa proie, écart qui se déploie dans les contours toujours mouvants de la nature » (p. 133). Comme le dit Bailly, dans ces images « le visible recèle le caché » qui est « pour ainsi dire l’intimité du visible » (134). Gosselin et Bartoli poursuivent : « La nuit est l’écart insaisissable en lequel la vie peut sans cesse se renouveler. Depuis la nuit de sa cachette, l’animal tisse les relations avec les êtres qui l’entourent. Au creux de l’écart, il peut se réinventer, redéployer un nouveau mouvement, un nouveau geste. […] [Car] à travers l’événement que marque l’irruption de l’animal, c’est l’événement même du naturer qui se donne à sentir, l’événement de son advenue incommensurable. Et la beauté […] » (p. 135).

UNE ÉCO PHILOSOPHIE

TECHNIQUES

Dans le monde préhistorique imaginé ici, les techniques de la chasse et du dessin visent la proie dans sa proximité, dans sa fuite et sa disparition victorieuse. Le fil conducteur de l’histoire de la technique-connaissance racontée par Gosselin et Bartoli est cet écart entre le chasseur de la connaissance et sa proie où, presque paradoxalement, plus l’écart diminue, moins le chasseur connaît sa proie et plus l’écart se creuse, plus le chasseur connaît la proie telle qu’elle se montre – le chasseur connaît alors la difficulté d’approcher les trames de sa vie. Dans un premier temps, ce paradoxe s’illustre dans la lecture que font les auteurs du monde grec, d’abord de l’époque homérique où, « de rite initiatique qu’elle était, la chasse se transformera en acte de guerre, d’une guerre livrée contre le non humain, dans une dialectique qui n’aura de cesse d’opposer l’homme à l’animal, le civilisé à la nature sauvage » (p. 136) et ensuite de l’époque classique qui réduit la technique définitivement à un moyen. « La réduction de la technique en un ensemble de moyens déterminés par une fin est indissociable d’un processus de neutralisation de la dimension pathique du geste technique, dimension qui seule permettait d’accueillir à la fois la dimension imperceptible du naturer et son caractère événementiel. » (p. 140). Cette neutralisation s’affine dans le travail de Platon, comme le montrent Gosselin et Bartoli par une lecture, fort à propos, de la métaphore de la technique de la pêche à la ligne présentée dans le Sophiste, où Platon fait une distinction entre la technique sophistique permettant une chasse matérielle et le savoir philosophique permettant une chasse immatérielle des idées.

La différence entre ceux qui réduisent l’écart et ceux qui le perçoivent se rejoue à l’époque moderne, notamment entre les scientifiques et les peintres. La méthode de la connaissance scientifique depuis la Renaissance jusqu’à nous est la méthode expérimentale : « N’y a-t-il pas paradoxe à dire que la science moderne découvre la rationalité immanente à la matière en la transformant ? C’est en effet ce paradoxe que réalise la méthode expérimentale moderne. Celle-ci consiste à construire des expériences afin de vérifier des démonstrations, des lois, c’est-à-dire des rapports universels et nécessaires échappant aux variations indéfinies de la matière. » (p. 174-175). Les conséquences sont énormes : l’espace et le temps deviennent une dimension quadrillée hors-sol (p. 197), les corps sont virtualisés (p. 198), et finalement la science elle-même, de connaissance de la nature, devient techno-science qui s’accepte comme une technique de simulation des processus naturels et comme une production des corps (comme le montrent bien Hottois et Stengers, p. 243-246).

La peinture moderne, au contraire, s’est souvent confrontée à l’écart dans le visible en tant que celui-ci est imprégné d’invisible. C’est ce qui caractérise déjà la technique du sfumato qui rend les contours imprécis, inventée par Léonard de Vinci : « Si Léonard reprend à son compte l’approche mathématique et mécanique de la nature défendue par Alberti, approche qui prépare l’avènement de la science moderne avec Galilée, il ouvre aussi, à travers l’invention du sfumato, le frayage d’une autre voie, d’une voie qui échappe à la mathématisation et mécanisation de la physis. » (p. 161). Le sfumato n’est pas une image indistincte mais le « déploiement de la physis en tant que spectralité » (p. 164). Parmi les peintres qui auront étudié la présence spectrale de la nature, Gosselin et Bartoli nomment surtout Turner et Dubuffet : « Turner tente de se situer, à l’instar de Dubuffet, au plus près du moment d’éclosion, c’est-à-dire de laisser advenir, à la surface de la toile, le “moment technique” du naturer » (p. 237). Ce n’est pas une technique apte à représenter la nature mais la découverte de la technique qu’est la nature, ce qui se produit à même l’infinité des traces lors du « passage des traces aux tracés dans et depuis l’espacement de l’articulatoire » (p. 240). Ce que les peintres touchent ici, les philosophes le connaissent aussi : Agamben l’appelle puissance et Merleau-Ponty l’appelle l’élément de la chair.

Cette apparition de la « nature » qui se donne en se dérobant, mais qui laisse quand même retracer ses traces, signale le passage de la connaissance à ce que Gosselin et Bartoli appellent co-naissance : « ce que nous tentons de penser comme co-naissance vise […] à ouvrir un monde capable d’accueillir et d’articuler la puissance instable du naturer » (p. 260). « La co-naissance consiste d’abord dans l’art de laisser vivre l’écart, l’espacement articulatoire, en lequel persiste la puissance comme puissance de transformation ou puissance métamorphique. À ce titre, la co-naissance se démarque de l’approche interactionniste promue par la techno-science » (p. 262).

Dans la philosophie moderne, pensée depuis le sujet, les questions de l’être et de la connaissance débouchent sur l’œuvre (qui articule et présente la connaissance de l’être). Le Toucher du monde ne connaît pas de sujet car il pense à même la pluralité de toutes sortes de corps, humains et non humains. Plutôt que d’ériger une œuvre totale, la dernière partie du livre Tracer : de la métaphysique à l’infraphysique, demande comment habiter le monde. Au lieu de survoler le réel, les auteurs demandent au plus près du mouvement du naturer comment accompagner ce mouvement et s’y inscrire. Après avoir montré comment le naturer se déploie comme technique, le livre conclut ainsi en montrant comment « la technique est ce qui rend possible un habiter » (p. 266). C’est en y habitant que l’existant s’inscrit au monde.

UNE ÉCO PHILOSOPHIE

HABITER LA TERRE

Gosselin et Bartoli suivent l’impulsion de la grande interprétation heideggérienne de l’époque de la technique en ce qu’ils pensent comme lui que l’onto-techno-logie moderne a fini par écraser tout savoir-habiter-le-monde. Comme Heidegger, ils cherchent donc une nouvelle possibilité d’habiter le monde mais contrairement à lui, ils ne la cherchent nullement dans la refondation de la communauté historiale sur le fondement de la Terre (rendue somme toute silencieuse par Heidegger), mais dans une plongée dans la Terre elle-même en suivant les lignes de son foisonnement minéral, végétal, animal et humain dans toutes ses formes.

L’onto-technologie des temps modernes désire marquer la terre en y apposant un quadrillage mathématique qui permette de substituer le sol par un espace-temps abstrait hors-sol. Sa meilleure illustration est la cité moderne : « Les constructions urbaines et industrielles de la modernité, du chemin de fer au réseau numérique en passant par le réseau (auto)routier ne sont que des prolongements d’une conception de la nature reconstruite selon les seuls principes mathématiques. Le réseau numérique n’est que la version ultime d’un déploiement réticulaire qui a conquis l’ensemble de la planète Terre » (p. 270). Gosselin et Bartoli désirent rompre avec ce quadrillage (comme on peut désirer marcher pieds nus sur la terre). Pour cela, il faut désapprendre à marquer la terre et apprendre à « découvrir la possibilité d’une inscription dans les écarts du naturer » (p. 266). Voilà ce que ferait la technique au sens recherché ici : « La technique est ce qui rend possible un habiter, l’articulation d’un espace sensible comme condition de l’être-avec » (ibid.). Habiter est donc une possibilité technique qui continue la croissance même du naturer lorsque les existants s’inscrivent dans des processus déjà en cours en ajoutant leur propre force aux forces qui sont déjà en jeu. « L’intervention humaine s’inscrit dans un champ de forces dont elle est indissociable. Dans l’inscription l’espacement entre les forces s’articule, se déploie en formes. Cet espacement est toujours mouvant, sans début ni fin assignables dans l’espace et dans le temps, puisqu’il les précède et les rend possible. En ce sens, l’inscription déplie une trame singulière d’espaces et de temps, elle ouvre et elle conditionne l’expérience du paysage (topos) » (p. 269).

L’habitation recherchée dans ce livre se réalise en paysages. Penser la place comme un paysage ne signifie pas penser depuis un point de vue de survol englobant mais depuis les passages à travers, voire dans le paysage. Le paysage consiste en rencontres plus ou moins fortuites, et il est ce qui rend possible une co-habitation. « Le paysage (topos) prend forme dans l’enchevêtrement de ces tracés » (p. 291). « Le paysage (topos) prend forme dans les écarts entre les lignes, à travers les zones de rencontre, les divergences de parcours ou les points d’arrêt du mouvement. Ces lignes expriment les mouvements d’une multiplicité des corps qui dans leur commerce inscrivent une manière d’être au monde à la fois singulière et commune » (p. 293).

L’infra-physique se définit maintenant comme un savoir-faire conforme à un tel paysage. « On parlera alors d’infraphysique, considérant cette approche qui va non pas du particulier à l’universel et de la partie au tout, mais du commun au singulier, qui pense le naturer comme divers apparaissant sans postuler de principe unificateur et totalisant. L’infraphysique ne vient pas après la nature, mais tisse et articule la physis de part en part » (p. 298). L’infraphysique suit le mouvement du naturer comme un geste technique qui s’entend comme un aller-avec (ibid). Elle n’est pas seulement pathique car elle révèle « l’épaisseur sensible du paysage (topos) [qui] est prise dans une profondeur du champ spectrale composée de toutes les traces latentes de l’espace d’inscription » (p. 297). Elle saisit la présence « spectrale » des corps comme mémoire, et les accompagne jusqu’à « l’image-naissante » où ils deviennent visibles.

Pour mieux cerner l’approche infraphysique, Gosselin et Bartoli signalent en quoi la techno-science contemporaine fait voir le monde à travers une « phénoménotechnique » où les phénomènes sont scénographiés techniquement (p. 306-307) – et où même les corps sont des produits. L’inscription cherchée dans Le toucher du monde est à l’opposé de cette opération techno-scientifique (p. 308). Elle s’illustre le mieux par l’art – les auteurs citent encore Warburg, Duchamp, Dubois, Guzmán… – et surtout par l’anthropologie, dont la présence est massive dans la partie sur l’habiter. Gosselin et Bartoli multiplient les exemples sur d’autres façons d’habiter le monde, notamment les mondes orientaux (Jullien, Fukuoka) et indigènes (Viveiros de Castro, Danowski, Descola, Glowszewski, Brunois, Martin) et le monde des enfants autistes décrit par l’éducateur spécialisé Fernand Deligny. Toutes ces expériences d’habiter, non conformes au standard occidental et par ailleurs très variées, redoublent les expériences ordinaires de chacun par des possibilités d’autres expériences, qui se font sentir de manière sylversatile : « À l’inverse de l’universalité postulée depuis l’ontologie unifiante de la cité européenne, l’expérience de la duplicité ontologique ouvre l’existence humaine à la sylversatilité qu’elle n’a cessé de refouler. Contraction de “sylvestre” (sauvage, forêt) et de “versatile” (capable de retournement, duplicité ou ambivalence ontologique), nous appelons sylversatilité ce qui, dans l’épreuve d’un monde, nous expose à des entités non conventionnelles, non sociales, non humaines, marginales ou liminaires, c’est-à-dire aux diverses manifestations des puissances métamorphiques du naturer à partir desquelles un monde peut advenir » (p. 362-363).

Si j’avais un désaccord avec Le toucher du monde, il porterait sur une question technique de philosophie, sur l’interprétation du terme philosophique de khôra: ne risque-t-on pas ici de le rabattre à la simple hylé? Mais peu importe, car sylversatilité a une autre portée. Car il est vrai que la khôra se donne comme une dimension transcendantale, alors qu’ici on cherche tout autre chose : les rencontres des êtres réels qui font un paysage concret, concrescent. Là où la khôra reste éternellement dans l’ombre, la sylversatilité de ces rencontres donne couleur, chair, joie et sérieux au paysage déployé dans Le toucher du monde.

Notes

1. Jean-Luc Nancy, Corpus, Paris, Métailié, 2006, p. 34, cité dans Sophie Gosselin et David Gé Bartoli : Le toucher du monde. Techniques du naturer. Paris, Éditions Dehors, 2019, p. 394
2. Nancy nomme déjà l’éco-technie dans Corpus, op cit., mais il développe aussi ce motif notamment dans Être singulier pluriel, Paris, Galilée, 1996, p. 158-166, et dans Le sens du monde, Paris, Galilée, 1993, p. 159-162, voir aussi 211-212.
3. Tristan Garcia, Forme et objet: Un traité des choses. PUF 2010.
4. Levi R. Bryant, Onto-Cartography. An Ontology of Machines and Media. Edinburgh University Press 2014.

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Trouvé comme une pépite dans la Revue Numérique TERRESTRES. Un chant global à la nature.

À propos de La Chasse infinie et autres poèmes de Frédéric Jacques Temple, Collection Poésie/Gallimard (n° 548), Gallimard, 9 janvier 2020


Voilà un livre où l’on croise, à chaque page, des êtres qui bourdonnent, volent et se déploient au soleil, tous ceux que la littérature réduit d’ordinaire à l’état de spectres stylistiques ou de faire-valoir métaphoriques. Chez Temple, ce sont les oiseaux, les insectes et les plantes sauvages qui donnent leur singularité à tous les lieux traversés, à toutes les rencontres et à tous les instants. Si les humains sont là bien sûr — artistes, poètes, peintres et ami·e·s — ils ne sont jamais seuls. Et même Bach y côtoie les grands rapaces des cimes.

Heures emportez-moi

vers les sommets incalculables

sur les ailes des gypaètes

éblouissants



emportez-moi

vastes oiseaux du temps

dans l’universel métronome

cœur en suspens

sur l’éther de cristal

où roulent les points d’orgue

Dix poèmes pour l’Art de la Fugue, p. 72

Le monde de Temple, c’est un monde de la cohabitation, où nos prénoms et nos noms voisinent sur le papier avec les êtres des forêts, de la garrigue et de la mer. Et cela a quelque chose d’étrange. Une étrangeté qui raconte quelque chose sur nos coutumes littéraires, sur ceux que l’on s’attend à rencontrer lorsqu’on ouvre un roman ou un recueil de poèmes. À l’habituel narcissisme de l’espèce répond ici une perpétuelle coprésence, encore renforcée par les dédicaces et les adresses qui accompagnent beaucoup de poèmes. Les rires des amis ont toujours pour écho le rire souverain des fleurs, et aux noms des humains répondent toujours les noms des autres.

Heureux qui des amis reçoit l’hommage

Des rires et des pleurs

Et qui, poussière, ensemence la terre

Où les divinités des arbres et de la mer

Ont dansé au rythme des âges.



Sur le carré qui marque ton absence

Nous déposons le thym,

Le myrte, le laurier des victoires.

Le vin que nous versons au soleil sur ton ombre

A le parfum de nos présences.

In memoriam Lawrence Durell, p. 88

Le monde de Temple, c’est aussi un monde peuplé, où chaque coup d’œil, chaque pli, chaque recoin est l’occasion d’une rencontre avec ces autres-que-nous. Dans cette omniprésence, les noms des vivants, connus ou inconnus, sonnent comme autant de compagnons familiers ou de mystères phonétiques. Asphodèles, lichens, cétoines, ours, chênes, anguilles, sphaignes, chaque poème bruisse d’une vie plurielle. Il s’en dégage ainsi l’impression persistante, non d’une contemplation romantique, celle d’un paysage qui ne serait que le miroir de l’âme, mais d’une coexistence habitée et patiente, consciente et attentive. La poésie de Temple est une poésie de tous les sens, perpétuellement tendus vers le dehors et vers l’altérité.

Je suis lac, je mélèze,

je raquette, je harfange,

je portage, j’épinette,

je boucane, je castore,

je saumone, je traineaude,

j’omble, je truite, j’ourse,

j’orignale, je mirone,

je hurone, je rondine,

j’érablise, je québèque,


le cœur en fête, je marche :

là est le Sud, aussi.

En marchant vers le Mont Tremblant, p. 117

Le monde de Temple, c’est encore un monde païen, où les dieux ont des ailes, des cornes et des racines. C’est une métaphysique bizarre, à la fois proche et lointaine, comme si notre Occident familier avait cheminé vers un autre sens de l’histoire. Tous ces paysages européens semblent soudain vibrer d’aurochs, de tambours, d’Oiseaux-Tonnerre et d’une éternelle révérence pour tout ce qui vit. Comme si le poète s’adressait à nous depuis une bifurcation de l’espace et du temps. Comme si nous n’avions finalement jamais renoncé à n’être que des êtres parmi les êtres.

C’est par les veines de la terre

que vient Dieu,

par les pieds qui sont racines

dans l’humus et la pierre,

vers les cuisses, l’aine humide

et douce

comme un herbage de varaigne,

et non du ciel

virginal

où il ne trône pas.

Sur un lit de faînes rousses

je le contemple

par les pores de l’inconscience

et j’adore la senteur fauve

qui transsude

de sa présence abyssale.

Érigé dans la folle avoine

je le traque,

l’aurochs éternel

hérissé d’angons,

dont l’œil béant m’invite

à la chasse infinie.

La chasse infinie, p. 63

Le monde de Temple, c’est enfin un monde de lieux, de cartes postales en forme de poèmes. Les textes croquent un fleuve, une ville, une forêt, une région, un instant ; du Potomac à Namur, de Brocéliande au Larzac, une sieste sous un figuier, une traversée des Causses. Et là encore, tout coasse, tout pousse, tout vit. Tout persiste à explorer, à écouter, à sentir et à scruter, le mystère à jamais insondable du vivant.

Nous sommes de cette terre

dans la douce respiration

sans relâche

de la mer

les embruns

nourrissent le thym

nous vivons

dans le chant solaire

de ces lumineux parages

lourds de fragrance

et de sel

Parages, p. 131
Le Mont AIGOUAL

Le Mont AIGOUAL

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SPINOZA

SPINOZA

SPINOZA :  TRISTESSE ET JOIE

 

 

 

Dans son troisième livre de l’Éthique Spinoza traite des affections et des sentiments. Son axiome, son évidence de départ est que nous sommes condamnés à éprouver des passions que nous ne maîtrisons pas. Notre âme est incapable de contrôler notre corps. Elle est certes unie à lui, elle se situe sur l’attribut de la pensée, le corps existe lui au travers de l’attribut ‘étendue’. (Pour Spinoza les attributs sont les caractères propres à la substance divine, c’est-à-dire que Dieu se manifeste à nous ou sur le plan de la pensée ou sur le plan de l’étendue. Mais Spinoza refuse que ces deux attributs soient les seuls : à la différence de Descartes, il suppose que la substance divine possède en réalité une infinité d’attributs. Si nous n’en connaissons que deux, c’est uniquement parce que nous sommes limités. Dieu en revanche, étant par définition infini, doit posséder une infinité d’attributs, même si nous sommes incapables de les saisir. – explication tirée du Lexique de l’Éthique de Spinoza par Vincent Delègue.)

Il y a bien un rapport entre l’âme et corps, mais pas domination de l’âme sur le corps comme le pense Descartes.

 

Comment dès lors sortir de ses affections de ses passions, qui risquent de nous détourner de la connaissance, de l’Éthique, de notre existence, de notre vie bonne, comment en clair être heureux ?

C’est aussi la question que se pose le profane assailli par les affections de la vie, quand il frappe à la porte du temple maçonnique en quête d’une vie plus heureuse, quand il postule pour recevoir la lumière de l’initiation maçonnique. Quand il cherche la connaissance, quand il veut connaître les mystères de la vie véritable au midi de sa vie, au milieu de sa vie.

Le profane est dans une forme de tristesse et aspire à la joie. C’est précisément les deux premiers sentiments opposés selon Spinoza.

 

Spinoza constate que lorsque nous éprouvons de la joie, nous sentons que notre puissance augmente et que nous sommes confortés dans notre être. C’est cette joie au cœur, qui clôture les travaux maçonniques et que nous devons transmettre en dehors de la loge. Il nous faut travailler à la préservation de notre être, Spinoza dit avoir de ‘l’appétit’.

Je dirais le désir de nous-mêmes, en rapport avec l’oracle du temple de Delphes : « Connais toi, toi-même… » Ou, ce que prônait l’empereur philosophe Marc Aurèle le soin de son soi. La connaissance de soi est indispensable au bon usage des passions. Savoir qui nous sommes, avoir pris conscience de notre essence. C’est la proposition de la réflexion de la méditation du cabinet réflexion maçonnique, cette descente à l’intérieur de soi-même, ce V I T R I O L  alchimique.

Nous pourrons ensuite savoir ce qui est bon pour nous, pour notre être. Conscients que nous sommes soumis aux influences du monde extérieur et des autres, que les autres peuvent nous aimer ou nous haïr. C’est alors qu’intervient le « Conatus » de Spinoza.

Le Conatus :

 

Traduit du latin c’est l’effort. Faire un effort implique une volonté, un désir de faire, une persévérance, une action. Plus encore une force morale, un travail, c’est ce travail que glorifie le franc-maçon dans le symbolisme de la construction, il construit et se construit lui-même. S’efforcer, c’est commencer, commencer c’est s’initier. En frappant avec force à la porte du temple, le postulant passera entre les colonnes. Il établira pour faire, pour agir, pour être. Tout effort pour préserver notre être, provoque chez nous de la joie.

Le Conatus de Spinoza est bien la volonté de se préserver de ce qui peut nous dégrader. De prendre ce qui nous est utile dans l’affirmation de notre être : Je suis  ce que je suis.

 

Il nous faut nous préserver des inévitables conflits avec autrui, cela nous impose de choisir les passions qui sont utiles, un peut à la manière d’Épicure cultiver son jardin intérieur en particulier les roses de l’amour. Choisir ce que est bon et bien, ce n’est pas faire acte de moralisateur. Ces passions bonnes amènent de la joie, et la joie ultime est bien celle de la connaissance. Cette connaissance de nous-mêmes Qui suis-je ? Comment maîtrisez mon être, comment vivre bien. Le franc-maçon s’assigne le combat contre les viles passions, peut-il le faire ? Il peut pour le moins humblement se mettre en chemin.

 

Le Conatus, c’est faire l’effort pour maîtriser son être, en prenant connaissance de celui-ci, mais aussi de son essence. Nous nous élevons alors, jusqu’à l’éternité. Après l’effort de l’élan vers le sacré et le divin, vient l’essor. L’on ressent intimement la présence du Grand Architecte à travers nous, le génie parle.

 

Il s’installe une forme d’harmonie, une félicité universelle qui vient se substituer aux passions, aux joies éphémères.

 

Pour atteindre cet état au lieu des joies éphémères, il nous faut préférer la Connaissance à cette vie passionnelle. C’est le message de Spinoza avec son Conatus.

Le bonheur passager, est un faux bonheur il est identique à la tristesse, le bonheur de la Connaissance est stable. Quand la connaissance établie dans sa demeure dans l’esprit, rien ne peut l’altérer.

Le Conatus est un levier du désir de la joie du bien, en opposition au plaisir fugace des passions. C’est la volonté de conserver notre être dans sa pureté, de garder son cœur pur malgré les agressions extérieures, garder l’éternelle jeunesse du cœur, la joie du cœur.

 

Jean-François Guerry.

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SPINOZA

SPINOZA

SPINOZA : LE PROBLÈME DE LA CONNAISSANCE

 

 

Le problème de la Connaissance est souvent débattu en Franc-Maçonnerie, souvent en opposant le savoir ou les savoirs à la connaissance. Le savoir se décline alors avec un petit s et la connaissance avec un grand C. Ce n’est pas si simple, la recherche intellectuelle, l’acquisition des savoirs, l’effort pour les connaître, ne peuvent être opposés, comme une facilité, une propension a refusé tout travail en loge, toutes les études des traditions, en soumettant à sa seule intuition sa progression initiatique, ce serait une forme d’horizontalité, la spirale ou l’échelle montent toutes deux comme l’encens.

Avant le siècle des Lumières, le peuple était contenu par la religion dans l’obscurantisme religieux. La religion avait opéré un rapt sur le miracle grec, à son profit. De nombreux clercs étaient instruits, ‘savants’, les sciences et les techniques étaient réservées à un cénacle. Dès la renaissance en réalité dès l’extension de l’imprimerie, les idées se diffusent, les sciences se développent.

Les francs-maçons comme tous les autres hommes sortent des ténèbres pour aller vers les lumières du savoir. Ils se libèrent du carcan des dogmes, des certitudes. Si la franc-maçonnerie dans sa forme spéculative et dès sa naissance, rejette les ‘athées stupides’, elle se garde aussi des intégristes religieux, et le mot athée reste inséparable du mot stupide. La franc-maçonnerie  ne renonce pas pour autant à la spiritualité. Elle accompagne, encourage, participe à l’expansion des sciences et des techniques. Le franc-maçon est nourri par la raison, l’intuition, le désir de spiritualité, c’est une spécificité de l’initiation maçonnique.

 

 

Le processus engage la totalité de l’être, ‘il faut réunir ce qui est épars’. Ne pas récuser la raison, les sciences et leur progrès pour peu qu’ils soient au service de l’homme. Il n’y a pas de contradiction entre la science, la philosophie, la religion et la franc-maçonnerie, il n’y a pas non plus de confusion à faire mais plutôt complémentarité, le contraire serait une négation de la tolérance et de l’esprit d’ouverture. Les savoirs ne sont donc pas les ennemis de la Connaissance, de la recherche de spiritualité.

L’initiation maçonnique processus d’élévation spirituelle individuelle dans le cadre d’un collectif, appelle à sortir d’une vision trop sécularisée, trop laïque de la société, elle donne un sens différent à la vie. La franc-maçonnerie ne rejette ni les lumières, ni les techniques comme celles actuelles du numérique, mais refuse de s’y soumettre, elle vise une autre recherche : la réconciliation avec le divin, en mettant plus de sacré dans notre vie et dans la cité, là est l’un de ses secrets. Cette réconciliation doit s’effectuer sans contrainte, de la libre volonté de chacun de ses membres, sans dogmes, en dehors de toutes dictatures fussent-telles pseudo spirituelles.

 

Parvenu au ‘Nec plus ultra’ le franc-maçon redescend humblement, comme un chevalier de l’esprit pour partager la connaissance, pour faire régner la justice, contre toutes les dictatures et les oppressions de toutes sortes. Lutter contre toutes les tyrannies, pour défendre la dignité de l’homme, sa liberté dans la société en recherchant constamment la vérité.

 

C’est sous cet éclairage que je vous propose de relire le deuxième livre de l’Éthique de Spinoza.

Spinoza ne remet pas en cause la faculté de raisonnement de l’homme, qui a bien sûr des idées, des pensées, mais cela ne suffit pas pour Spinoza, à faire de l’homme une substance, une essence indépendante contrairement à ce que pense Descartes toujours avec son cogito ergo sum.

Pour Spinoza seul Dieu a des idées, et l’homme accède en fonction de ses limites consubstantielles à sa qualité d’humain à ses idées des idées de Dieu.

Si pour Descartes, comme pour Platon l’homme est le pilote de son esprit indépendamment de son corps. Pour Spinoza il y a union entre corps et esprit, entre ‘corps et âme’. Dieu, le Grand Architecte, le Principe même, unifie notre corps et notre esprit. Il y a simultanéité, fusion, unification, cristallisation corps esprit, comme la réalisation d’un chef-d’œuvre. Si le corps par sa nature est situé dans un espace- temps limité, les idées de l’esprit, les idées divines elles n’ont pas de limites, elles sont éternelles dans l’entendement divin. Notre désir est alors de rejoindre l’entendement divin, de nous libérer des contraintes de notre corps autant que faire se peut.

 

La Vérité sur la Connaissance de Spinoza :

Il distingue trois genres de connaissance, au travers desquels nous devons progresser pour avoir une idée adéquate de la Connaissance. Il existe donc des idées inadéquates de la Connaissance, ou plutôt je dirais une échelle de la Connaissance. Pour atteindre le sommet de la Connaissance, il nous faut travailler à se libérer des idées inadéquates dont notre conscience est la victime. C’est le chemin vers la Vérité, le chemin du vrai. Il nous faut rechercher, les idées communes, par nature elles seront issues de l’un, pour aller vers le multiple et faire un retour à l’un au principe, au Grand Architecte de l’Univers qui suivant la formule maçonnique : est l’auteur de tout ce qui est.

 

D’où la théorie de Spinoza des trois genres de connaissance et d’un quatrième qui serait l’aboutissement, l’ultime degré.

Sommairement : le premier genre, est celui auquel nous sommes immédiatement, émotionnellement soumis, il est inhérent à notre nature corporelle, ce genre est celui perçut par nos sens. Il est donc constitué par nos sensations personnelles, il est totalement individuel donc subjectif, variable de l’un à l’autre. Cette perception que l’on prend souvent pour certaine, est insuffisante pour appréhender la globalité de la nature qui nous entoure. Personnellement je pense que ce genre de connaissance est indispensable, les sens sont des outils, nous devons nous en servir, mais ils ne doivent pas nous aveugler. C’est un ‘passage’ indispensable. L’étude des cinq sens est proposée au franc-maçon au deuxième degré de sa progression initiatique. L’appropriation de ses sens, la connaissance de ses sens, fait partie de l’étude de son soi, du passage vers la Connaissance et la Vérité, préalable à la connaissance du monde. Le compas de l’esprit est entrelacé avec l’équerre de la matérialité. Mais en réalité le premier genre de la connaissance de Spinoza peut aussi être mis en rapport avec le premier degré de la franc-maçonnerie celui de l’apprenti franc-maçon entièrement plongé dans le vase alchimique de sa loge, au cœur de son introspection. À noter, qu’à ses débuts, la franc-maçonnerie spéculative ne comportait que deux grades, celui d’apprenti et de compagnon.

 

Le deuxième genre de la Connaissance selon Spinoza est un mélange entre le sensible et l’intellect, là on retrouve véritablement le deuxième degré maçonnique, celui de compagnon ; où se mêle, la connaissance des sens, des arts, de la nature, le voyage entre les deux sphères. Mais aussi le début du voyage vers la spiritualité avec le symbole de l’étoile flamboyante et de son centre lumineux, seul symbole du deuxième grade qui diffère des autres symboles qui sont des outils propices à la découverte des seuls petits mystères artisanaux. À noter que le symbole de l’étoile est le symbole central du grade. Mais là encore ce genre de connaissance varie d’un homme à l’autre.

 

Le troisième genre de la Connaissance selon Spinoza, fait appel à la causalité, la déduction d’une idée d’une autre. C’est une logique rationnelle, ce qui fait dire que Spinoza est un philosophe de la rationalité. Sauf que le complément si j’ose dire du troisième genre de Connaissance est une déduction qui naît de l’essence de la chose.  Correspondant à ce qu’elle est dans sa nature.

Nous arrivons là, à la Connaissance de l’essence de Dieu, une forme de félicité de joie par rapport à la tristesse. Un travail de construction dirait le franc-maçon pour passer de la tristesse à la joie.

 

Une maîtrise avec le compas de l’esprit largement ouvert, une joie éternelle de l’esprit, un affaiblissement de la matière temporelle, face à l’esprit d’une joie éternelle, c’est la flamme qui brille constamment à l’Orient, repère du caractère sacré et divin des travaux.

Pour Spinoza, il faut atteindre cette félicité joyeuse, que les francs-maçons appellent de leurs vœux dans l’expression : « Que la joie soit dans les cœurs. »

Gilles Deleuze

On ne peut pas quitter Spinoza sans évoquer les travaux de Gilles Deleuze à son sujet. Pour Deleuze, Spinoza était le ‘Prince des Philosophes’. Il s’est donc penché sur les genres de Connaissance de Spinoza.

Dans la Connaissance du premier genre, Deleuze relie les affects, les passions aux idées inadéquates, aux idées extérieures. Il constate que nous sommes sans cesse soumis à ces perceptions extérieures auxquelles nous réagissons individuellement. Nous sommes soumis aux rapports, aux chocs entre les parties extérieures entre elles, celles qui composent notre propre corps et celles extérieures des autres corps.

Dans son explication du deuxième genre de la Connaissance Deleuze étudie les rapports avec les autres et la composition de ces rapports. Je cite un extrait de son cours:

 

« Là vous atteignez (il s’adresse à ses élèves) un domaine beaucoup plus profond qui est la composition des rapports caractéristiques d’un corps avec les rapports caractéristiques d’un autre corps. Et cette espèce de souplesse  ou de rythme qui fait que quand vous pressentez votre corps, et dès lors votre âme aussi, vous pressentez votre âme ou votre corps , sous le rapport qui se compose le plus directement avec le rapport de l’autre.

Vous sentez bien que c’est un étrange bonheur. Voilà, c’est le second genre de connaissance. »

 

Ce rapport intime entre les corps, ce partage de la Connaissance, cette complicité spirituelle est peut-être à mettre en rapport avec le ressenti perçu lors des chaînes fraternelles, sublimées par l’indéfinissable égrégore maçonnique. Cela peut suffire pour être heureux et en harmonie, dans une loge et aussi dans la cité. Mais ce ne sont que des moments extatiques éphémères, mais qui se renouvellent de plus en plus avec la force et la persévérance dans les travaux maçonniques, ils sont piliers de la construction d’une cité plus fraternelle.

 

Pourtant il y a le troisième genre de la Connaissance, celui des essences.

C’est celui de la tension vers le désir de la Connaissance du sacré, du Divin, de la remontée vers l’un. Le deuxième genre traitait des rapports, mais les rapports ne sont pas les essences nous dit Deleuze. Il explique Spinoza pense que ce troisième genre comme la Connaissance intuitive, elle atteint l’essence, cette essence qui s’exprime dans les rapports, ces rapports dépendent donc de l’essence. Mes rapports personnels expriment mon essence, qui est un degré de puissance. Le deuxième genre et le troisième genre de Connaissance sont parfaitement adéquats.

 

La recherche au sujet de la Connaissance est infinie, inépuisable. On peut établir un rapport avec la progression maçonnique scalaire, l’initiation sans fin, l’éternel apprentissage, le désir et la volonté de perfectionnement, ‘j’ai toujours à me perfectionner’. L’on sort du labyrinthe des erreurs, comme Icare pour s’élever dans la spirale, il ne nous faut pas succomber dans l’erreur de l’ego, en étant volontaire, mais humble.

 

Spinoza à écrit son Éthique suivant le mode des architectes, des géomètres, des mathématiciens, ce qui rend ardue sa compréhension. En simplifiant l’on peut oser dire que les genres de connaissance sont comparables à des genres de vie, des modes de vie, d’existences. Le franc-maçon à la recherche de la Connaissance, par son initiation véritable métamorphose de son être intérieur, par la conversion de son regard sur toutes les choses de la vie, a une aspiration à la spiritualité, il ne peut donc être insensible à l’Éthique selon Spinoza, qui n’est après tout peut-être simplement que le désir, d’une vie bonne, meilleure, en harmonie avec les autres, la cité et l’univers.

 

Jean-François Guerry.

 

 

A SUIVRE….

 

Sources : Éthique de Spinoza  par Vincent Delègue et Extraits du Cours de Gilles Deleuze sur Spinoza à Vincennes en 1981.

  

Sénèque

Sénèque

Voir aussi : L'Éthique de la Connaissance article lafrancmaconnerieaucoeur.com 

 

Le 09/09/2017:

http://www.lafrancmaconnerieaucoeur.com/

UN SOURIRE !

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Baruch Spinoza

Baruch Spinoza

SPINOZA UN CARTÉSIEN ?

 

 

Il serait tentant de répondre à la question de manière radicale par oui ou par non, mais ce n’est pas simple. Un lecteur du blog voit en Spinoza un héritier de la pensée de René Descartes. Pour d’autres il y a des oppositions majeures entre les deux philosophes.

Il est incontestable que Spinoza s’est nourrit de la pensée de Descartes. À ce propos Pierre Macherey (Pierre Macherey est philosophe Professeur émérite à l’Université de Lille Nord de France spécialiste de Spinoza et de la pensée littéraire) écrit : 

Pierre Macherey

« (…) le fait que Spinoza, non seulement a été pour commencer, dans la période de sa formation un lecteur particulièrement attentif et exigeant de Descartes, mais a tiré de cette lecture de nombreux arguments à partir desquels il a forgé sa propre façon de voir, qu’en tout état de cause, il n’a pas inventé en la tirant du néant par une sorte de miraculeuse création ex nihilo. »

 

Est-il pour autant resté cartésien, jusqu’au bout de sa pensée. Il y aurait continuité et à la fois approfondissement de la pensée cartésienne. Mais surtout, il aurait approfondi les trois points concernant Dieu. Premièrement, pour Descartes Dieu n’est pas présent dans la nature. Deuxièmement toujours pour Descartes il existe une pluralité de ‘substances’. Troisièmement les attributs de Dieu sont au nombre de deux : « l’étendue et la pensée. » Si pour Descartes Dieu possède une volonté infinie cela ne change pas notre capacité de choix, en clair nous conservons notre libre arbitre. Nous avons une volonté propre, indépendante, autonome. Une précision pour Descartes comme pour les antiques le terme ‘substance’ signifie essence.

Renè Descartes

Pour Descartes donc deux essences bien distinctes, une divine et une humaine pensante d’où son cogito ergo sum, je pense donc je suis dans son ‘Discours de la Méthode’. 

 

C’est sur cette affirmation par Descartes de la présence de deux essences que les pensées des deux philosophes divergent.

 

Spinoza est sans nul doute un précurseur de l’esprit des Lumières, un rationaliste en devenir. Pour étayer cette thèse il faut remonter à sa naissance et son enfance. Spinoza est né dans une famille juive, qui deviendra ‘marrane’, d’origine espagnole ou portugaise. Ses parents sous le joug de l’inquisition, ont dus abjurer leur foi, mais ont continué sa pratique clandestinement. Ils seront obligés de fuir aux Provinces Unies, les actuels Pays-Bas, ou souffle un vent de tolérance. C’est sans doute ce qui lui fera prendre un peu de distance avec les religions, mais pas avec la théologie et la spiritualité. Il peut être considéré comme un précurseur de ce que l’on appelle aujourd’hui la spiritualité laïque, la spiritualité sans un Dieu révélé ou pas. Ou une spiritualité a dogmatique, chère à de nombreux francs-maçons.

 

La mouvance des juifs marrane, est constituée de juifs qui ont dus renoncer sous la pression de la chrétienté à leur foi, ils ont subi, de ce fait l’excommunication juive que l’on appelle ’le Herem’. Peut-on en déduire que Spinoza fût un athée stupide, ou alors un déiste ou encore un panthéiste ? 

Ce n’est pas sans rappeler que les francs-maçons sont frappés d’excommunication par l’église catholique romaine, alors que nombre d’entre eux sont de fervents chrétiens.

Jean-Pierre Luminet

Cela nous rappelle aussi le jugement de Newton sur Des cartes comme il le nommait avec ironie, il le jugeait comme un intolérant papiste ! (Voir le livre La Perruque de Newton de Jean-Pierre Luminet)

 

Notons que le grand-père de Spinoza : Abraham Espinoza se réfugia d’abord à Nantes en Bretagne avant d’être expulsé par un édit du Parlement de Bretagne à Rennes le 11 mai 1615, sous le conseil de régence de Marie de Médicis. Pourquoi ce choix de l’asile en Bretagne, parce qu’il existait depuis longtemps en Bretagne une communauté juive, attestée par le concile de Vannes en 465. Vannes où l’on peut encore de nos jours trouver la rue de la Juiverie. À Rennes dans le centre historique près des Portes Mordelaises il existait une synagogue. Cette présence des juifs en Bretagne se retrouve dans des noms Bretons comme Hélias qui provient de Elie ou Ely, ou encore Salaün qui vient de Salomon. Mais c’est une autre histoire.

 

Je reviens donc au principe à la thèse de Spinoza sur l’essence unique, la substance unique, par rapport aux deux essences de Descartes. Spinoza s’interroge ? S’il y a deux essences, nous serions donc à égalité avec Dieu, donc des Dieux similaires à Dieu.

Dieu ne serait pas supérieur à l’homme, et nous serions parfaitement indépendants.

 

Spinoza avec son principe de l’essence unique, qui n’a besoin que de soi pour exister. Pour Spinoza Dieu est tout il est le monde ou encore Dieu n’est pas partout il est tout. Partant de cet axiome, c’est toute la liberté et la volonté humaine qui est à repenser. Contrairement à Descartes pour Spinoza le libre arbitre n’existe pas !

 

Où se situe l’homme s’il n’existe qu’une seule substance, une seule essence, comment trouve-t-il sa place dans le monde pour Spinoza ?

 

Pour lui Dieu possède l’infini en lui, il est l’infini, il a donc des idées infinies. L’homme est l’une des idées de Dieu, une idée particulière dans le temps et l’espace.

 

Nous sommes donc une idée de Dieu, en Dieu et nous ne pouvons agir que grâce à lui. Ma volonté, ma liberté, dépend du principe, c’est pourquoi le franc-maçon recherche l’aide du Grand Architecte de l’Univers. Construire sa vie en fonction de, sous l’impulsion du Grand Architecte. L’on touche là, à l’objet de l’Éthique nous instruire sur ce que nous sommes, quelle est notre nature. C’est une propédeutique de la connaissance de soi.

 

Spinoza n’est pas en opposition avec Descartes, mais plutôt dans la continuité et l’approfondissement de la pensée de Descartes. Il y a acquisition de la pensée cartésienne et métamorphose de cette pensée, il y a, à mon sens une poussée vers, une transcendance divine.

 

C’est à cette connaissance de nous-mêmes, du monde qui nous entoure, de notre place dans ce monde, cette connaissance nous libère et fait que la joie règne dans les cœurs.

 

Voilà quelques-unes de mes recherches pour essayer de répondre à notre lecteur Cincinnatus. Je ne doute pas que d’autres lecteurs sauront enrichir, ou contester cette vision à travers le prisme maçonnique.

 

Jean-François Guerry.

 

 

L’essentiel de mes sources : Éthique de Spinoza de Vincent Delègue Éthique Breal La Philothèque.

SPINOZA UN CARTÉSIEN ?
SPINOZA UN CARTÉSIEN ?

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Baruch Spinoza

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L’ORDRE DES GÉOMÈTRES

 

Je ne vais pas vous parler de l’ordre professionnel des géomètres experts ou topographes. Mais d’un ordre qui mène à l’idée de l’unique, de l’harmonie de la béatitude, de la joie d’une vie bonne. Cet ordre est en rapport avec l’Ordre Initiatique et fraternel qu’est la franc-maçonnerie de tradition qui se réfère au Grand Architecte de l’Univers, aussi qualifié de Grand Géomètre, ou de Maître des horloges.

 

Il s’agit de l’Éthique selon Baruch Spinoza, nommée également Ethica Ordine Geometrico Demonstrata. Œuvre majeure du Philosophe. Qui trace un chemin qui va de Dieu à la liberté, et réfute la notion de libre arbitre. Un programme mathématique, pour une construction personnelle. Géométrie, construction, architecture voilà des mots qui ont leur place dans le glossaire maçonnique, et souvent entendus lors des travaux de loge.

 

Nombreux sont les sœurs et les frères qui prennent dans leurs filets, des mots, des citations de Spinoza pour étayer et expliquer leurs travaux de loge. Spinoza dans sa philosophie s’est inspiré de la géométrie, les francs-maçons du mythe d’Hiram architecte du temple de Salomon. Spinoza s’inspira de la géométrie pour définir le concept de Dieu, Grand Architecte pour le rendre moins abstrait, en rechercher l’essence.

 

Spinoza n’est pas un moraliste, il distingue bien son Éthique de la morale ordinaire. Il ne se pose pas en juge du bien et du mal, sa recherche est tournée vers l’être, et sa capacité de se diriger vers la vie bonne.

 

La philosophie de Spinoza renoue avec les philosophes de l’antiquité, c’est-à-dire avec la philosophie qui est à la fois théoria et praxis. Une méthode qui se traduit par des exercices de réflexion spirituels, une méthode pratique de la philosophie éloignée des dogmes, c’est en cela sans doute qu’il séduit les francs-maçons.

 

Spinoza propose au sage une action sur lui et ensuite dans la cité. Pour son époque, il est né en 1632, il est un esprit libre dans une société où le poids des religions sur les pensées est énorme. D’origine espagnole ou portugaise, il vit au milieu des protestants d’Amsterdam, il fait des études pour devenir Rabin, il apprend l’Hébreu, il renoncera la religion juive, il se rapproche des jésuites et des chrétiens libéraux, finalement il ne sera accepté par aucune communauté religieuse, il subit même des persécutions pour ses écrits. Son Éthique, sera son testament philosophique.

 

L’architecture de l’Éthique se décline en cinq livres. Dans le premier, il étudie ‘la substance divine’. Pour lui c’est une substance unique d’où tout provient. Nous n’existons que parce que Dieu nous donne une réalité, il agit à travers nous.

 

Dans son second livre, il traite de la Connaissance. Pour lui nous existons parce que nous sommes des idées que Dieu a de lui-même, notre esprit se doit donc de conserver les idées qui viennent de Dieu. Notre élévation vers la sagesse nous mène à la véritable essence des choses. Et nous atteignons alors la joie. Il y a différents degrés pour accéder à la connaissance. Pour Spinoza nous ne pouvons pas agir de façon libre et indépendante ‘pas de libre arbitre’. Nous ne pouvons être heureux que dans l’acceptation des lois divines. La liberté n’est donc pas une tolérance totale, qui ferait que nous ne puissions dépendre de rien ou de personne.

 

Dans son troisième livre il est question ‘des passions et des affections’. Tout au long de notre vie nous sommes affectés par des passions qui nous détournent de la connaissance. La médecine de Spinoza part de ce constat, il propose de nous montrer comment utiliser nos passions pour raffermir notre être.

Considérant qu’aucune passion n’est bonne ni mauvaise. Ce qui est bon est utile pour nous, ce qui est mauvais nous empêche d’agir et nous rend tristes, et ce qui est bon nous met en joie. ‘Maçonniquement parlant’ cela peut se traduire par maîtriser ses passions, fuir le vice et pratiquer la vertu, pour que la joie soit dans les cœurs.

Spinoza, démontre que la joie qu’apporte la connaissance, est bien supérieure à ce que nous apportent les sentiments. Qui ne sont que passagers, éphémères.

 

Le quatrième livre, traite de l’attitude à avoir après s’être libéré des passions, et pris connaissance de la vérité on entre dans le désir du bon. L’on peut atteindre ce désir en s’aidant de la raison. La cité idéale de Spinoza est celle qui est conforme à la raison, cette raison qui permet d’agir par une alliance avec son essence. Le souverain ne peut pas contraindre le sage à se détourner de la vérité. Le franc-maçon est lui aussi à la recherche de la vérité et de la parole perdue. La vérité qui doit être découverte en appliquant la justice, que le franc-maçon s’est engagé à défendre contre toutes les oppressions religieuses, politiques ou autres, en se référant à l’essence de la parole perdue.

 

Le sage de Spinoza ne refuse pas les plaisirs, il les sélectionne en fonction de leur utilité. C’était aussi l’attitude d’Épicure dans son jardin, il cueillait les meilleurs fruits nécessaires à son ataraxie, sa paix de l’âme.

Le cinquième livre de l’Éthique clôt le cheminement qui permet d’atteindre la béatitude. La connaissance du nombre cinq, la vision de l’étoile flamboyante et de son centre. Arrive au moment où nous ressentons en nous la présence de l’infini. Nous prenons connaissance  de l’idée du principe, du grand géomètre. Nous nous élevons, au-dessus de état de mortel, sans pour autant la promesse d’un au-delà. Nous nous élevons ici et maintenant dans cette vie, en accord avec notre place dans le cosmos. Alors la joie est dans notre cœur, car nous pouvoir concevoir un entendement, une connivence, une alliance, une reliance avec le sacré, le divin. C’est comme la découverte d’un passage secret qui débouche sur la Lumière.

 

Jean-François Guerry.

 

À suivre….     

L'ORDRE DES GÉOMÈTRES

CITATIONS SPINOZA

 

– “Est bon ce que je désire : ce n’est parce que nous jugeons qu’une chose est bonne que nous la désirons, mais c’est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne”

– “Nous sentons et éprouvons que nous sommes éternels”

– “Est dite libre la chose qui existe par la seule nécessité de sa nature et se détermine par elle-même à agir”

– “Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie”

– “Rien ne peut être plus utile à l’homme pour conserver son être et jouir de la vie raisonnable que l’homme lui-même quand la raison le conduit”

– “La haine doit être vaincue par l’amour et la générosité”

– “La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même”

– “Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre”

– “Le désir qui naît de la joie est plus fort, toutes choses égales d’ailleurs, que le désir qui naît de la tristesse”

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LE SOUFFLE DE L'ESPRIT

LE SOUFFLE DE L’ESPRIT

 

 

Chavouot la fête juive du don, la fête des semaines est décrite dans l’Exode et le Livre des Nombres, cette fête des Sept semaines est hautement symbolique, le don du feu spirituel, des commandements  de la Torah, a dépassé la religion juive pour inspirer la religion chrétienne, c’est la célébration de la pentecôte. Fête du souffle, du feu spirituel descendu de la Jérusalem céleste, pour faire que tout ce qui est en bas soit semblable à tout ce qui est en haut.

 

Les rites maçonniques sont fortement inspirés de l’ancien et du nouveau testament à travers le mythe de la construction du temple de Salomon. Les rituels contiennent des cérémonies de transmission du souffle spirituel aux postulants à la lumière. Les actes, les serments librement acceptés donnent un sens à la vie des hommes de bonne volonté.

 

Derrière la lettre il y a toujours l’esprit, il ne s’agit pas pour le franc-maçon de faire sien les dogmes des religions. Mais découvrir les idées, les secrets sous les symboles. En se livrant ‘au jeu’ des allégories, l’on peut transcrire l’Acte 1-8 des Apôtres ou il est question de l’Ascension je cite :

 

« Vous allez recevoir une force celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez les témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »

 

Au cours de sa cérémonie d’initiation le postulant à la lumière, est purifié par les éléments, il reçoit la force entre les colonnes, mais aussi la force, le souffle spirituel transmis par le Vénérable Maître représentant du Roi Salomon, de cœur à cœur. Il reçoit, le feu, lumière de l’esprit, le feu qui régénère toute chose. Le souffle, c’est le vent impétueux décrit  dans l’Acte 2-1,4 ‘La Pentecôte’ :

 

« Le jour de la pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit Saint et commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. »

 

Le feu spirituel produit en chacun de nous une métamorphose de notre être intérieur, il nous régénère. Nous restons différents, mais nous nous reconnaissons entre nous parce que nous regardons dans la même direction et sommes sur un chemin unique d’élévation spirituel. Nous sommes désireux de transmettre le message d’amour fraternel, universel, qui dépasse toutes les religions, message découvert dans l’évangile ésotérique de Jean.

 

Ainsi le feu de l’esprit va parcourir l’univers complet, du jardin d’Éden, au buisson ardent du Mont Sinaï, au Saint des Saints du temple du Roi Salomon, puis au Mont des Oliviers pour le partage lors de la cène du vin de la connaissance et du pain nourriture spirituelle, ainsi la flamme de l’esprit brûlera dans tous les cœurs. Elle donnera aux ouvriers, la force de construire des temples, des cathédrales. De se construire eux-mêmes.

 

C’est sans doute pourquoi, que nous soyons croyants, agnostiques, et même athée, nous sommes saisis d’émotion en pénétrant dans les temples, les cathédrales où brillent les flammes éternelles de l’Esprit.

 

La Loge Kleiô nous propose un voyage de la cathédrale au temple..

 

Jean-François Guerry.

LE SOUFFLE DE L'ESPRIT

DE LA CATHEDRALE AU TEMPLE.

 

Depuis toujours, j’ai participé aux célébrations du culte catholique. Parfois, enfant au cours de ces longs offices, mon dialogue avec le Très Haut, s'est trouvé interrompu et pour pallier l'ennui, je me suis pris à contempler les édifices dans lesquels je me trouvais. Les cathédrales d'Angoulême, Sens, Strasbourg, Lisbonne, Séville, Toulon et Notre Dame du Congo à Brazzaville m'initièrent à cet univers très particulier qui imprègne ces grandes dames de pierre. Admirer leur beauté, s'étonner de leur force architecturale et essayer d'approcher la sagesse enseignée au travers des messages spirituels qu'elles délivrent, devinrent vite un plaisir.

 

Je les ai recherchées. A ma première liste j'ai ajouté Chartres, Reims, Bourges, Saint-Malo, Laon, Burgos, Salamanque, Le-Vézelay, Cologne, Ulm, Budapest, Vienne, Prague, Saint-Jacques de Compostelle, Alcobaça, Mafra et bien d’autres dont je vous ferai grâce.

 

Puis un jour, il y a plus de 15 ans, j'ai pénétré dans un temple. Au delà de l'émotion provoquée par mon initiation, mon corps et mon esprit ont délivré les mêmes messages, les mêmes sensations que celles que j’éprouvais au sein d'une cathédrale.

 

L'origine de ce temps retrouvé était-il provoqué par l’architecture et les symboles disposés dans l’enceinte de notre Temple ou par le rituel et la fraternité émanant de notre assemblée ?

 

Les études sur les cathédrales comme les travaux sur la M.... opérative et la M... spéculatives sont innombrables, aussi je ne tenterai pas de m'aventurer sur leurs vérités ou leurs mystères mais je vais essayer simplement de vous faire part de mes découvertes personnelles qui ont étayé mon analyse et procuré quelques réponses.  

 

 

Très rapidement, pour ne pas partir dans tous les sens, comme dans tout travail maçonnique tant l'information est riche, j'ai tenté de « borner » mes réflexions et retenir quelques choix concernant  les édifices, l’époque, le style, le lieu géographique de la matière à explorer. Découvrant que dans un faible rayon  autour de Paris, nous avons plus d’une douzaine de cathédrales, j’ai décidé d’en choisir une, pour moi parmi les plus belles et sans doute la plus symbolique : la Cathédrale de Chartres.

 

 

« Il est des lieux où souffle l’esprit »

 

 

 Avec le Mont Saint Michel, Chartres en est sans doute l’un des lieux les plus représentatifs de la transcendance. Sur son promontoire surplombant autrefois la forêt Carnutes devenu les champs de blé beauceron, la cathédrale nous indique le ciel. Par son emplacement, elle est l’essence du divin, l’expression de l’esprit.

Sa construction date du début du XII ème siècle, au cours de ce grand élan mystique qui a envahi l’Europe chrétienne médiévale. Plusieurs générations se sont mobilisées pour participer à l’un des plus grands moments de construction de notre histoire humaine. Notre pays y a consacré une part importante de ses richesses et s’est doté d’un patrimoine inégalé qui n’est pas sans rappeler celui des pyramides d’Égypte.

 

Pour Chartres comme pour bien d’autres églises, le terme construit n’est pas exact. La cathédrale a été reconstruite en remplacement de la cathédrale romane de l’abbé Fulbert, détruite dans l’incendie du 11 juin 1194. Nous savons également que depuis la nuit des temps, ce site exceptionnel était un lieu de pèlerinage où les cultes druidiques et celtiques rassemblaient des foules importantes venues des plus lointaines contrées.

A la même époque, soit la fin du XI ème siècle, à Cluny, l’occident remplace l’arc roman « plein cintre » par l’arc brisé en deux cintres appelé « ogif » ou « ogival » terme d’origine persane. Les charges architecturales peuvent alors être réparties différemment. Les piliers massifs se transforment en colonnes, les murs se réduisent, les réseaux ou croisées d’ogives fleurissent, les contreforts et surtout les arcs-boutants reçoivent les poussées verticales comme horizontales. Déplacés vers l’extérieur, les éléments porteurs permettent aux nefs de s’apurer, de s’élever, défiant ainsi les forces élémentaires de la pesanteur et du vent.

 

Grâce aux premières connaissances architecturales vérifiées par l’abbé Suger à Saint Denis ou annotées par Villars de Honnecourt dans ses carnets, la nef de Chartres peut s’élancer vers le ciel.  Elle n’est pas la seule ; celle de Notre Dame de Paris culmine à 35m, suivi de Reims à 37m et d’Amiens à 42m.  Comme la tour de Babel, les nouveaux édifices montent toujours plus haut. Saint Pierre de Beauvais atteindra sous voûte 45m. Cet orgueil sera sanctionné, son chœur s’écroulera douze ans après sa construction.

A ce sujet, il est important de constater que Chartres est l’une des très rares cathédrales qui ait traversée intacte les siècles. Ni bombardement comme à Reims ou Soissons, ni architecte comme Viollet-le-Duc ne sont venus modifier l’œuvre que nous ont laissé nos anciens. Seuls les révolutionnaires de 1789 ont endommagé quelques unes des 4000 statues décorant l’édifice. Nous pouvons donc affirmer que tous les signes ou mystères qui nous allons découvrir en ce lieu sont d’origine ; messages authentiques laissés par les maîtres compagnons uniquement soumis à notre interprétation.

 

Chartres

 

L’Orientation, la porte.

 

 L’axe de notre Temple est orienté à l’identique de celui des cathédrales romanes et gothiques, soit, dans le sens de la longueur d’Ouest en Est. Certes, un léger décalage tourne Chartres vers le nord-est mais aucune véritable explication scientifique ou historique n’ayant été donnée à ce fait, retenons l’essentiel : Dans le Temple, de l’Occident à l’Orient, du Midi au Septentrion, nous quittons l’obscurité pour nous tourner vers la lumière comme nos anciens, les MM… M.…du passé nous l’ont enseigné en bâtissant les cathédrales.

Aussi, avant chaque tenue, notre approche « éclairée » vers la porte du Temple ressemble étrangement à la traversée du parvis de la Cathédrale de Chartres.

 

Au sujet du parvis, je me permettrai une parenthèse. Lorsque les membres du chapitre des cathédrales décidèrent de rendre leurs églises plus dignes et plus empreintes de spiritualité et d’en expulser la vie profane, ils ne savaient pas qu’ils allaient donner à ces parvis une véritable fonction festive et éducative dans la cité. Ces espaces furent dédiés à la célébration des mystères où Théo et Thanatos, notre vie et notre mort se mêlèrent ; lieux privilégiés du questionnement spirituel de l’homme. Sous une forme parfois plus récréative, le parvis de notre Temple n’est-il pas l’espace où les échanges entre les plus jeunes et les anciens, les apprentis et les M… alimentent en permanence nos interrogations sur notre place en F.M… et sur son rituel ?

 

Nous sommes maintenant arrivés au seuil de la Cathédrale, découvrons son Portail Ouest, qui comme celui de Saint Jacques de Compostelle, a traversé intact ces derniers siècles : Rappelons le, il est le principal vestige avec les vitraux ouest, de la cathédrale romane détruite en 1194.

 

Contrairement aux portails latéraux, ce portail n’est pas protégé par un porche. Il s’offre de loin à la vue du visiteur et remplit pleinement sa fonction première : instruire le profane et marquer la séparation entre le temporel et le sacré. Par la beauté de la décoration de ses trois portes, la splendeur de ses statues, il explique le Dieu roi.

Les trois figures divines du mystère de la foi chrétienne, la trinité ou Tri-unité, y sont rassemblées en une, magnifiant ainsi le Père, le Fils et le St Esprit en ce symbole unique, qui est aussi celui du G…A…D…L…U.

C’est ce « gloria» statufié qui a valu, à ce portail le titre de Royal. Cette appellation unique dans toute l’architecture chrétienne n’est pas neutre, seul un Art au même titre a pu transcrire dans notre réalité un tel mystère.

 

 

Le Statuaire

 

Les nombreuses statues et tous les symboles de la Cathédrale qui délivrent un message à notre attention sont trop importants pour que je puisse les énumérer dans ces quelques lignes, aussi permettez moi de choisir quatre motifs des plus significatifs.

 

Les deux premiers sont les statues de Saint Georges et Saint Théodore. Debout, portant l’épée, ils gardent l’entrée sud de la Cathédrale, la Porte des Chevaliers, mais leur fière allure ne doit pas nous masquer un détail majeur ; contrairement à la position hiératique adoptée par toutes les statues colonnes de l’art roman, ils ont leurs pieds en équerre.

A chaque tenue, lorsque nous pénétrons dans le Temple, notre F…Couvreur… n’est il pas le digne successeur de ces deux gardiens de pierre ?

 

Il m’aurait été impossible de vous présenter ce morceau d’architecture sans vous parler des deux sculptures suivantes :

Deux pilastres séparent les portes latérales du portail Royal. A la hauteur de 23m 15 exactement, juste en dessous de la rosace centrale, ces colonnes sont couronnées d’un chapiteau surmonté d’un détail sculpté qui, à gauche, est un « protomé » ou poitrail d’un bœuf, à droite l’avant-corps d’un lion.

Des explications plus ou moins rationnelles recherchant dans les rites gaulois la signification de ces deux sujets ont très vite été émises. Au XIXème siècle l’Abbé Bulteau, éminent spécialiste comme Huysmans a cherché à approfondir ce mystère. La première information recevable fut découverte dans le recueil « Rationnal des offices divins » écrit en 1287 par Guillaume Durand, évêque de Mende. Il note « les représentations d’animaux …. …. hors de l’église à savoir : aux portes et au front du temple comme le Bœuf et le Lion ».  La présence du mot Temple n’est pas anodine, l’explication définitive de cette présence nous sera donnée par une inscription gravée sur l’un des voussoirs du portail de l’abbatiale de Moreaux située à Champagné-Saint-Hilaire (Vienne).

 

« UT : FUIT : INTROITUS : TEMPLI : SCI (=sancti) : SALOMONIS,

SIC :EST :ISTIUS :IN MEDIO : BOVIS : ATQ (=atque) : LEONIS. »

 

« Telle fut l’entrée du saint Temple de Salomon, ainsi que se présente celle de ce temple, au milieu, entre le Bœuf et le Lion ».

 

Nous connaissons tous la signification des colonnes qui furent érigées à Karnak comme à Tyr. Comme Hiram l’a voulu, YAKÎN et BOAZ marquent à jamais l’entrée de notre temple comme elles le font dans la cathédrale de Chartres.

 

Si ces deux symboles n’étaient pas suffisamment clairs pour nous instruire, incrédules que nous sommes, regardons alors les deux flèches qui s’élancent vers le ciel. Elles sont dissymétriques, au nord un clocher actif, masculin, terrien Yakîn, au sud, un clocher plus féminin, passif, aérien, Boaz.

Il est possible que dés l’origine, Jehan de Beauce en érigeant le clocher neuf en style gothique flamboyant, eut la volonté de dépasser le clocher sud plus ancien.  Par la force des choses, il dut construire une tour plus robuste, [1] mais comment expliquer que dés 1539, à la suite de dégradations dues à la foudre, Laurent de Beauce, potier de son état y installa la lune ? De nombreuses péripéties historiques et naturelles modifièrent les motifs disposés au sommet des deux flèches (bonnet phrygien, drapeau, ….), mais depuis 1690, un soleil sur la grande flèche et une lune sur l’ancien clocher éclairent les journées chartraines comme ils illuminent nos travaux. Une inscription « Sol Justitiae » Soleil de justice y vient légender le symbole : oui le soleil nous éclaire avec force, beauté et sagesse.

 

A Chartres, nous trouvons également la présence du Soleil et de la Lune dans le « Compostelle » Campo Stella, le champ des étoiles dessiné sur la voûte de la Crypte de la Cathédrale.

 

La Dimension

 

Fort de ces enseignements, nous pouvons enfin pénétrer dans l’enceinte sacrée.

 

« Qu’est ce que Dieu ? Il est tout à la fois longueur, largeur, hauteur et profondeur » a prêché Saint Bernard de Clairvaux.

 

Plus que toute autre, la Cathédrale de Chartres illustre ce propos. Dès nos premiers pas dans le narthex, ses dimensions comme ses proportions nous incitent à rechercher son centre, à nous diriger vers la vérité, à nous tourner vers la lumière.

 

A l’identique du chemin que nous parcourons dans le temple, le volume même de cet édifice nous plonge dans un état propice à la réflexion, à la pensée et au travail.

Contrairement aux plans d’églises ou d’abbatiales comme ceux de Boscodon qui ont été intégralement tracés à partir du carré long ou rectangle d’or, le plan de Chartres est plus complexe à déchiffrer. Par la succession de constructions des basiliques paléochrétienne, mérovingienne, carolingienne et romane sur son site, son tracé a été rendu plus fouillis voire confus. Pourtant, sachez que de ce foisonnement surgit l’équilibre. Sans rentrer dans une explication rationnelle trop complexe, l’équilibre qui se dégage du bâtiment n’est pas le seul fruit du hasard. Aujourd’hui, nous connaissons parfaitement toutes les règles intégrant le nombre d’or qui ont dicté sa conception.

 

Pour illustrer ce propos, nous pouvons retenir deux exemples :

 

  • A la fin du XII ème siècle, notre système métrique n’est pas utilisé. Les différentes parties en plan et volume sont liées entre elles par des rapports de grandeur simples fondés sur un module ou commune mesure que nous appellerons unité. Chacune diffère en fonction des Maîtres bâtisseurs qui, les conserve secrètement, les dévoilant uniquement aux initiés à l’occasion de chaque ouverture de chantiers. A Chartres comme ailleurs, pour tout nouveau passage d’une équipe sur le chantier, la mesure étalon est révélée par les compagnons déjà présents aux arrivants formant ainsi une chaîne non rompue indispensable à la bonne construction de l’édifice aux travers des années. Sachez que cette mesure est encore utilisée de nos jours pour les travaux de réfection. Appelé unité de Chartres, elle aura également un caractère plus universel car elle s’exportera et par la suite, sera retrouvé dans les plans de nombreuses églises. D’une longueur de 0,82cm soit environ un double pied[2], elle rythme tout le lieu jusque dans ses moindres détails. Ce chiffre en lui-même n’est pas très parlant, mais si nous exprimons la longueur totale de la cathédrale soit 132,70m avec cette unité, nous trouvons 161,8U soit 100φ. Comme pour notre temple, l’utilisation du nombre d’or est là, participant à Chartres de son harmonie et de sa beauté.

La corde à nœud qui ceinture notre enceinte rappelle que les dimensions de notre Temple comme celle de Chartres sont tracées à partir du nombre d’or, mesure symbole de l’équilibre et de l’harmonie.

 

  • Vers le ciel, à la vue de l’immense voûte en ogive de la cathédrale , nous retrouvons cette impression d’harmonie parfaite. Elle n’est pas le résultat d’un calcul compliqué fruit du savoir d’un technicien laborieux. Une étoile flamboyante vient s’inscrire parfaitement dans l’ogive, ses deux branches inférieures au niveau des chapiteaux et les trois autres traçant la ligne parfaite de cette construction qui défie en cet endroit la pesanteur et le temps. A Chartres comme ici, l’Étoile Flamboyante éclaire nos travaux.

 

La Lumière

 

Dans le passé, Chartres a été appelé « Liber pauperum», le Livre du pauvre. Cette cathédrale démontre à elle seule comment la lumière éclaire l’instruction du profane. Au travers de ses 184 baies et de ses 2600 m² de vitraux, le « bleu de Chartres » rayonne, illuminant l’œuvre dans son intégralité. Il anime tous ses recoins les plus cachés et découvre chacun des chefs d’œuvre qui y ont été disposés. Comme dans notre Temple, la Cathédrale recueille la lumière, la canalise et la transforme.

A midi, elle éclaire nos travaux, à minuit elle dispense vers l’extérieur le rayonnement de ses flambeaux.

Mais les vitraux de Chartres ne sont pas seulement des vecteurs de lumières, ils délivrent de nombreux messages ouverts à nos investigations ou à notre connaissance.

 

Notre-Dame-de-la Belle-Verrière est sans doute son vitrail le plus connu voire du monde entier. Restauré en 1990, il illumine de sa splendeur et de ses innombrables éclats la majeure partie de la nef. Pourtant, un détail peu connu de ses millions d’admirateurs existe : Tous les ans, le 22 août qui correspond au 15 Août du calendrier Julien utilisé au Moyen Age, vers 14H 40 heure de Greenwitch, un rayon de soleil vient directement relier le visage de la Vierge présent au sommet du vitrail et le centre du labyrinthe situé dans la nef.

 

Son Labyrinthe.

 
Les labyrinthes existent depuis l’antiquité. Certains rayonnent encore dans quelques églises comme à Santa Reparate[3]
, à Ravenne ou à Lucques, mais sachez que le Labyrinthe de Chartres, nommé « La Lieue de Jérusalem » est le plus grand et l’un des plus beaux qui nous soit permis d’admirer. Identique sans les bordures, à celui de Sens aujourd’hui disparu ou celui dessiné par Villard de Honnecourt, il est symbole par excellence et mérite à lui seul de nombreux morceaux d’architecture. Aussi, aujourd’hui, je me contenterai simplement de me rappeler que notre pavé mosaïque, est lui aussi symbole de notre difficile quête. Comme les Vitraux à l’Occident éclairent le Labyrinthe de Chartres, en notre Temple, trois grandes lumières éclairent notre mosaïque, notre « labyrinthe ». 

 

 

Les signes

 

 

Instruit au travers du chemin que je viens de parcourir avec vous, je peux enfin m’asseoir dans le chœur, me mettre à couvert. Fort de tous ces symboles communs qui m’ont été dévoilés, je découvre, rassemblés à mes cotés mes frères en leurs grades et qualités siégeant au sein du temple.

 

Dans les cathédrales, les ouvriers qui participent à la bonne réalisation de l’œuvre sont également issus de différentes loges. Regroupées en équipes, ils exercent leurs métiers avec conscience et application. Sous les ordres de l’architecte ou du Maître constructeur, ils effectuent leurs travaux suivant les us, coutumes et traditions qui leur ont été enseignés. Ils sont bien rémunérés ce qui explique aussi la qualité du travail effectué. Au sommet de leur hiérarchie, se trouvent les tailleurs de pierres. Ils travaillent soit à proximité du chantier, soit directement sur le site taillant et agençant leurs morceaux d’architecture. Ils nous rappellent que toute architecture est inspirée par la sagesse et la foi, éclairée par la connaissance mais aussi fruit d’un labeur ininterrompu des ouvriers qui travaillent du levé du soleil à son couchant.

 

Chartres est sans doute la plus belle illustration de cette réalité, de cette force. Elle a été la Cathédrale la plus rapidement construite, en 29 ans seulement.

 

Des textes anciens ont raconté l’immense élan qui a permis à son édification. Par la sagesse du jeune roi Louis IX qui a décidé de son chantier et les formidables moyens qui ont été dépensés à sa construction, tout tend à prouver que Chartres plus que toute autre cathédrale, s’est voulu le Nouveau Temple de Salomon.

 

De nombreux signes laissés par les Compagnons bâtisseurs existent. Ils sont nombreux et des plus divers. Leur classification ou leur étude se rapproche plus du travail du chartiste ou du bénédictin que de celui du M. que je suis.

 

Je n’en choisirai qu’une seule marque pour vous présenter la présence éclairée de nos compagnons opératifs à Chartres.

 

Dans la partie romane, située à l’intérieur même de l’édifice, à droite de l’entrée de la salle basse du clocher neuf, au sud de l’angle de pierre, une petite marque de tâcheron à 1, 45 m du sol de 11 cm de haut sur 14 cm de large nous interpelle. Cette inscription datée du XIIème siècle représente une sorte de double papillon ou évoque une vague tête de taureau.

Cette petite signature du Maître ouvrier est considérée par beaucoup comme la représentation formelle du Trône de Salomon. Ce signe présente la genèse de nos cathédrales comme la poursuite d’une aventure architecturale millénaire et installe à jamais la réalité de la « Chaire de Salomon » ici présente à nos yeux.

 

J’espère, que la narration de ce court voyage qui m’a fait passer de Chartres à Clichy n’aura pas été pas été trop personnelle et que j’aurai réussi à vous communiquer quelques clés aidant à la lecture des symboles de notre Temple et susceptibles de vous enrichir dans vos travaux. Tel était mon but. S’il n’avait pas été atteint, veuillez m’en excuser. Que cette maladresse vous incite, vous aussi, à franchir régulièrement le seuil des cathédrales. Dans votre cheminement personnel, vous en retirerez, j’en suis sur, sagesse, force et beauté comme nous le faisons lors de nos tenues.

 

Mais, pour nous M. il existe une autre état délivré par toute présence au cœur de ces grandes nefs de la connaissance et de la spiritualité. Ce sont ces sentiments d'appartenance à une même communauté fraternelle, ici d'initiés qui, depuis la nuit des temps, a su rechercher par un travail juste et parfait, sens et élévation.

 

Cette chaîne ne s'est jamais pas rompue, elle est vivante et source de joie.

 

Identique à celle qui a porté, en son temps, la construction de la Cathédrale de Chartres, cette joie  doit continuer à nous habiter.

 

Elle est et sera fruit de cette fraternelle et régulière présence à nos tenues, enrichie en permanence par le résultat de nos travaux.

 

J’ai dit

 

D.F.

 

[1]              La Tour Nord haute de 112mètres dépasse la Tour sud de 9 mètres environ.

[2]              Pour les non initiés, la coudée, fruit d’un rapport constant avec l’unité précédemment choisie sera utilisée. Elle sera fixée à 0,738 m.

[3]              El Asnam ex Orléansville Algérie

LE SOUFFLE DE L'ESPRIT

Sources : La bible de Jérusalem.

Travaux de Loge KLeiô.

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RECENSION : MARCHER selon Bernard Rio

RECENSION : « Marcher » selon Bernard Rio.

 

 

Le dernier livre de Bernard Rio pas encore paru : « Marcher », est comme une marguerite, dont on tourne une à une délicatement les feuilles, qui sont autant de pétales, comme des promesses de découvertes, de chemins qui mènent tous au cœur. Un poème de la marche, un itinéraire initiatique, une ode à la nature, une respiration. À la fois Odyssée  gigantesque, et simple sucre d’orge en forme de coquille Saint-Jacques a savouré lentement.

Bernard Rio

Derrière le verbe Marcher, il y a mille choses. Une généalogie de la marche, une histoire éternelle, universelle, mythique et réelle. La marche a inspiré les philosophes de l’antiquité, jusqu’à nos jours, les poètes, les théosophes chercheurs de sagesse de toutes les traditions.

 

Bernard Rio grâce à ses connaissances et son expérience de la marche, dans sa Bretagne natale, terre de légendes et dans les autres régions de France nous emmène loin de nos sentiers battus. Ses marches ne doivent rien au hasard, même si elles ressemblent parfois à celles des vagabonds, elles sont autant de pas de côté dans une société de la quantité. Il ne s’agit pas d’un guide pour un tourisme de masse.

 

Sa marche est avant tout un parcours individuel, silencieux pour un contact, un rapport privilégié avec la nature. C’est une marche thérapeutique comme celle vers la fontaine de Barenton en Brocéliande, dans le carré du temple dont l’eau soigne les plaies du corps et de l’esprit.

 

La marche est une véritable révélation de l’homme vertical, qui marche tête haute vers les étoiles. Pour Bernard Rio, l’homme de la ville ne marche pas il court, il n’a jamais le temps, le dimanche il marche de la périphérie au centre.

La marche Bretonne de Bernard Rio a l’odeur des crêpes des crêperies aux vitres embuées de son enfance. Elle s’étire parfois dans les villes mais à son allure.

 

Et puis il y a l’ivresse des grands départs, des grands chemins comme ceux de Stevenson, quand l’homme presse le pas pour échapper aux ténèbres, il est urgent de partir, de se hâter vers le beau. Et puis quand on ne peut pas marcher on écrit, les voyages forment les écrivains. Bernard Rio voit dans la marche une apologie des sens, l’on reçoit la chaleur du soleil, la pureté de l’eau du ciel.

 

Il y a tout un art de la marche, une mise en scène, une mise en condition de l’esprit. Le silence et la marche vont de pair, la marche est plus une écoute de la nature, que paroles inutiles.

 

Bernard Rio évoque dans un court paragraphe, l’intrusion de la politique dans la marche, la distanciation entre le centre et la périphérie des ronds points. La foule, n’est pas le peuple. Il est difficile de maîtriser la colère pour qu’elle ne devienne pas violence. La colère en marche n’est pas noire, mais jaune. Bernard Rio refuse d’être dans l’avoir et le ressentiment. Il aspire à la lumière à la liberté de penser par lui-même. Regarder derrière le miroir, se libérer des contraintes, conquérir la liberté de passer, de marcher.

 

Dans l’épilogue de son livre Marcher – Écrire  « Parler beaucoup, c’est peu partir, c’est peu marcher. »

 

« Marcher c’est d’abord franchir le pas, consacrer son temps à composer avec la nature et approcher sa nature profonde. »

 

Marcher c’est donc suivre son chemin intérieur, il évoque Henri Vincenot l’auteur du Pape des Escargots, s’arrêter pour regarder un instant l’escargot dont la coquille donne le sens de la giration du monde. Marcher pour être en paix avec soi-même !

 

Voilà un guide bien particulier que le marcheur peut mettre dans son sac, pour le lire et le relire tout au long de sa marche. Et celui qui ne marche pas, après cette lecture n’aura qu’un désir marcher.

 

Jean-François Guerry.

 

Le Livre : « Marcher » selon Bernard Rio – Collection Paradisier – Museo Éditions. En cours de Parution.

RECENSION : MARCHER selon Bernard Rio
RECENSION : MARCHER selon Bernard Rio

Bernard Rio 

 

Nationalité : France

Biographie :

Spécialiste de l’environnement et du patrimoine, Bernard Rio est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages chez différents éditeurs. Il a notamment contribué à la partie celtique du Dictionnaire critique de l’ésotérisme publié par les PUF sous la direction de l’ethnologue et universitaire Jean Servier. Il collabore aussi à la presse magazine.

 

Source Babelio Ouest-France.

Auteur de plus de 40 livres

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C'EST LE PARADIS

C’EST LE PARADIS….

 

 

Le grand projet de la ‘Divine Comédie’ de Dante, ce n’est pas l’Enfer, ni le Purgatoire, mais le Paradis, dernière partie de ce triptyque, sommet du triangle, finalité de cette trinité. Ce Paradis rêve du retour à l’harmonie première au jardin d’Eden. Retrouvailles de Dante avec sa bien-aimée Béatrice qui a rejoint l’Orient éternel.

 

Le Paradis est la danse des flammes, il est éblouissant de lumière, c’est la réalisation de son chef-d’œuvre. Le Purgatoire a servi de pont pour la descente de la Jérusalem céleste, venue écraser la Jérusalem terrestre, l’arbre de vie domine les ruines. On peut voir dans cette Comédie en trois actes la délivrance de l’âme qui était prisonnière de l’ignorance et de l’erreur, pour parvenir à la Vérité, jusqu’au troisième ciel. Au moyen des vertus théologales, alors qu’au Purgatoire il était question des vertus cardinales.

 

Mais le chemin est encore long pour parvenir jusqu’à la couronne de la montagne, Dante passe à travers les sept ciels des planètes, arrivé au septième ciel ! Il est au ciel des étoiles, puis le ciel cristallin qui régit, ordonne tous les ciels et tourne dans l’ultime et dixième ciel, le ciel qui est hors de la matière, qui est pure lumière.

 

On peut parler d’un véritable élan, puis essor mystique et initiatique, c’est un vol comparable à celui de la huppe du Cantique des Oiseaux. Ce voyage paradisiaque qui n’est pas sans danger, car qui peut si ce n’est l’homme orgueilleux prétendre affronter sans crainte la grande lumière, intense et éternelle. Sans avoir auparavant fait le parcours long et parsemé d’embuches, d’épreuves. Le Paradis ou son apparence est parfois insupportable à la nature humaine.

Digression : cela me rappelle un voyage en Autriche, j’étais passé par la Suisse qui faisait déjà transition dans la rigueur, la propreté et l’ordre, comparée à notre douce France. L’arrivée en Autriche surtout dans les montagnes m’a laissé, une impression de pureté à la fois belle et dérangeante. Une beauté monotone des paysages, associée à la rigueur des habitants. Une netteté en toutes choses, engendrant paradoxalement un manque d’humanité. La perfection devient parfois tellement angoissante, qu’elle retient jusqu’aux sourires. Cette immersion dans des eaux trop pures est presque irréelle. Il faut s’habituer, se métamorphoser pour entrer au Paradis. Je ressens aussi cette émotion à l’écoute d’une musique cristalline trop pure, comme une sorte de tristesse du beau. La naissance de ce monde a-t-elle eut lieu à Hallstatt le berceau des Celtes.

 

Fin de digression, le Paradis de Dante est initiation aux vertus théologales que sont la foi, l’espérance et la charité. L’alchimie est présente dans cette initiation avec les trois saints : Pierre de l’église exotérique, Jacques le patron de la voie alchimique et Jean celui de l’église ésotérique.

 

La lumière traverse le corps de l’homme et le transforme elle atteint son cœur et son âme. C’est une progression du terrestre au céleste, du profane au sacré, des ténèbres à la lumière, cette route vers le Paradis de Dante est une véritable cosmologie Céleste, un voyage dans la nuit lumineuse des étoiles. Nous chevauchons des constellations, nous sommes imprégnés de lumière, émerveillés, nous sommes dans une sorte d’allégresse, c’est comme le premier vol d’un jeune oiseau sorti de son nid, une découverte sans mémoire, on n’avait jamais vu quelque chose d’aussi beau, tout soudain est Paradis, il n’y a plus d’Enfer ou de Purgatoire.

 

Nous n’avions pas la mémoire de telles merveilles ou cette mémoire était cachée dans notre inconscient personnel, et elle a été révélée par l’inconscient collectif. Jacqueline Risset la traductrice de la ‘Divine Comédie’ a écrit à ce sujet :

« On peut comprendre le ‘Paradis’ et toute la Comédie comme un Art de la Mémoire composé sur le modèle de ceux qu’à décrit Frances Yates : comme une grande transposition spatiale des peines et des récompenses destinées a fixer dans l’esprit des mortels le différents modes de leur sort futur (….) Dante en écrivant la Comédie, fait œuvre utile, et la mémoire est pour lui faculté de l’âme, est non seulement l’ensemble des traces, des expériences passées, elle est aussi le dépôt pour l’inspiration, la réserve d’images sur laquelle l’imagination s’exerce.»

 

Digression ou pas : cela me rappelle le travail remarquable sur l’Art de la mémoire  dans la fondation de la Franc-Maçonnerie spéculative réalisé par Charles-Bernard Jameux, voir ses deux livres L’Art de la Mémoire et la formation du symbolisme maçonnique et Franc-Maçonnerie : temps, mémoire, symboles, les deux parus cher Dervy Éditions.

 

Fin de digression ou pas, la lumière du Paradis n’est accessible que de manière indirecte par le symbolisme des images, cela rappelle la méthode maçonnique du symbolisme, de la découverte du sacré, derrière les secrets. Des idées derrière les symboles, la mise en contact de l’initié dans sa loge mère, celle qui le nourrit spirituellement, avec la représentation des symboles qui agissent sur son imagination, véritable maïeutique, discours entre les symboles et l’imagination du postulant à la connaissance.

 

Le poème de Dante est comme un vase rempli d’images symboliques, un récipient spirituel, il agit comme un guide vers la lumière. À l’instar du tableau de loge dévoilé, du bas vers le haut, des marches de l’entrée de la loge, jusqu’au delta lumineux. Ce tableau est comme le lait maternel de la loge mère donné au jeune initié qui a soif et faim. Suivant l’injonction : donnez à boire à ceux qui ont soif ! Et donnez à manger à ceux qui ont faim, le vin de la connaissance et le pain nourriture de l’esprit.

 

La nourriture du Paradis de Dante, comme dans les meilleurs contes initiatiques est l’amour.

 

CHANT- I – Le Paradis Extraits

 

« Dans le ciel qui prend le plus de sa lumière je fus, et vis des choses que ne sait ni ne peut redire qui descend de là-haut ; car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut l’y suivre. Vraiment tout ce du Saint Royaume dont j’ai pu faire trésor dans mon âme sera désormais matière de mon chant. »

 

(*notes de Jacqueline Risset : qui prend le plus de lumière, l’empyrée, le ciel qui est étymologiquement, le feu)

 

(* Désir : Dieu est l’ultime désirable.)

 

Le mot étoile, est le dernier mot du 33ème chant du Paradis comme du Purgatoire et de l’Enfer. C’est la quête de l’inaccessible étoile qui met en marche l’initié au-delà de lui-même, plus loin, plus haut.

Jusqu’au bonheur de dire : j’ai vu l’étoile flamboyante ! Il lui reste à découvrir le secret de ce qui est au centre de l’étoile.

 

Jean-François Guerry.

 

 

 

Source : La Divine comédie Le Paradis de Dante.

Notes : avec * de Jacqueline Risset traductrice de l’œuvre.

 

À lire en poche GF FLAMMARION Texte original bilingue traduction de Jacqueline Risset 3 vol au Prix de 10 € chaque Vol.

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