Alors, Pédro ! vous qui suivez l'actualité, comment va la France ?
La France, on ne peut pas dire évidemment que ce soit beau tous les jours. La France ressemble à ces vieilles demeures qu'une famille n'a plus les moyens d'entretenir. Les murs se salpêtrent. Ils se fendillent. Tout se craquèle. Continuez ; un beau jour vous recevrez le plafond sur la tête. Il faut construire la maison France à la mesure des Français. La France doit être faite sur mesure. Vous ne trouverez pas de France en confection. Chaque Français doit trouver une France à sa mesure. Il faut prendre les Français tels qu'ils sont et construire une France pour eux. Ce n'est pas les Français qu'il faut adapter à la France. C'est la France qu'il convient d'adapter aux Français. On ne fera la France qu'avec de vrais Français. Pas avec des Français postiches. Du sublimé de Français. De l'émincé de Français - les intellos, qui n'ont pas lu votre dernier blog sur les "sots savants" vous parleront de l'ipséité des citoyens … -. Rien ne sert de construire si l'on n'a pas reconnu son terrain. Le terrain, c'est les Français. Doter la France d'une nouvelle Constitution, c'est vouloir commencer à la construire par le toit. Il faut commencer par les Français. Les Français sont au commencement. Au commencement était le français. Si les Français ont du verbe, c'est parce que le Verbe et les Français étaient ensemble au commencement. Le Verbe, au Commencement, était français.
Les Français sont les fondations de la France. La France, on se trompe quand on veut la construire de haut en bas. On se trompe beaucoup de sens en France. Il faut remettre la France dans le bon sens. Avez-vous jamais vu un arbre qui poussait de haut en bas ?
La France n'est pas un mythe. Elle n'a rien de divin, de surnaturel. Pour marcher la tête haute, on habitue les Français à toujours regarder en l'air. Même Dieu, on l'a mis dans le ciel. Vous vous rendez compte. Comme s'il ne fallait pas des hommes encore pour porter les Dieux. Les Dieux, je me demande ce qu'ils seraient devenus si les hommes, depuis des siècles, ne s'étaient pas relayés pour les porter sur leurs épaules.
La France, ce n'est peut-être pas beau tous les jours, mais voilà, c'est comme cela. Et moi, fils d'immigré, je peux vous dire qu'aucun pays n'est mieux placé que la France pour construire quelque chose d'humain.
Si vous étiez Premier Ministre quel serait votre discours d'investiture ?
Si je devenais Premier Ministre – Dieu merci, il n'y a aucun risque – je ne dirais pas aux Français : " Mes chers concitoyens, l'heure est grave. Je prends le pouvoir en une des heures les plus tragiques de l'Histoire de ce pays. La responsabilité que j'assume est immense. Le destin de la France se joue. Il s'agit du sort de chacun de vous nonobstant l'ipséité. Pour sérieuse qu'elle soit, la situation n'est pas désespérée. Le pays a toujours trouvé en lui le ressort qui lui a permis de surmonter les pires obstacles. Les sursauts de la France sont légendaires. Je prendrais les décisions qui s'imposent. La France se redressera si tous ensemble nous en avons la volonté. Le monde nous regarde. Il a les yeux tournés sur nous. Nous serons à la hauteur des circonstances."
Je ne pondrais pas d'ordre du jour. Je n'enfilerais pas de fausses perles. Je ne raconterais pas à mes compatriotes ce que tous les gens qui arrivent au pouvoir leur serinent depuis des siècles. Non.
Je ne m'en irais pas sur la route avec mes motards. Je ne ferais pas rassembler les enfants des écoles et les sapeurs-pompiers dans les villages où je passe. Monsieur le Maire, Monsieur le pharmacien de première classe. Ouvrez le ban. Je prendrais ma voiture, une comme les autres. Je m'en irais sans crier gare. Je n'irais pas où on m'attend. Je m'en irais comme tout le monde. Cela me permettrait, premièrement, de connaître un embouteillage. Un Premier Ministre qui se déplace, on commence par lui supprimer les embouteillages. Cela fait un peu plus d'embouteillages pour les autres ; mais là n'est pas la question. Quand on traverse la France sans même voir un embouteillage, alors il est bien certain que ce n'est pas la France qu'on voit. Je ne descendrais pas toujours chez le préfet. Quiconque ne voit en France que des préfets ne connaît pas grand-chose de la France. Je m'arrêterais chez un paysan pour manger. Il n'y a pas de déshonneur. Je casserais la graine avec lui. Je partagerais sa croûte. J'en apprendrais plus en cinq minutes avec lui qu'en une heure avec le Préfet. Les préfets, que voulez-vous, c'est l'État. Il faut soigner son avancement. Je m'efforcerais de comprendre. Je ne voyagerais pas pour qu'on me voie ; mais pour voir. Pas pour parler mais pour entendre.
Et après ce Tour de France, quel diagnostic ?
Trop de Français ont rendu leur tablier. On ne s'aperçoit pas des décadences à leur début. Puis elles s'accélèrent soudain. Ce jour-là, il est trop tard. La pente des décadences est enduite de savon. La décadence est un tobogan. Au début, c'est agréable … La France ne va pas dans le bon sens. Elle ne va pas dans le sens qu'il faut. La France marche à contre-sens. On ne gagne jamais à travailler à rebrousse-poil. Pour la France, l'heure est venue de se remettre dans le bon sens.
Tout cela est bien dit, cher Pédro, mais retournons au potager. Les haricots sont somptueux !
Je sais ! Vous me trouvez un peu Candide.
Yann