PASSER DU VISIBLE À L’INVISIBLE
Passer du visible à l’invisible : une expression qui résonne souvent dans les loges maçonniques. Aller au-delà des apparences, chercher la vérité cachée, approcher le réel, à la fois si proche et si lointain, inaccessible aux yeux du corps mais accessible à ceux du cœur et de l’esprit. Une telle démarche exige, c’est certain, beaucoup d’imagination. C’est un véritable travail d’artiste.
Que trouve-t-on dans ce sas entre le corps et l’esprit, sinon l’imagination ? Lorsque j’ai courbé le dos pour pénétrer, pour la première fois, dans la loge, les yeux bandés, je me suis imaginé semblable à un aveugle avançant dans un passage obscur. Ce fut mon premier contact avec l’invisible, mon premier mouvement de retour vers moi-même. Ce soir-là, le fil d’Ariane avait pris la forme d’une main bienveillante. Déjà, mon imagination était à l’œuvre. Comme dans le jeu symbolique de la Grèce antique appelé « La Mouche de Bronze »,[1] j’étais porté par l’espérance de découvrir un monde nouveau.
À cet instant, mon imagination sollicitait davantage mon corps que mon esprit. Le corps en était la porte d’entrée. L’initiation commence par le corps. « L’imagination est essentiellement définie par le mécanisme et les affections du corps humain. »[2] On comprend alors l’importance accordée au corps dans les cérémonies d’initiation maçonniques, à tous les degrés. Pourtant, l’imagination unit le corps et l’esprit : le premier nourrit le second. La cécité provisoire du corps oblige l’esprit à se tourner vers son intériorité. C’est le passage du visible corporel à l’invisible spirituel.
Au commencement, l’initiation est d’abord une expérience d’émotions. Nous ne voyons pas ; il n’y a donc ni images ni symboles à contempler, seulement des émotions à vivre. C’est sans doute ce qui explique pourquoi l’initiation est profondément personnelle : elle ne peut être ni racontée ni expliquée ; elle ne peut qu’être vécue. Mais cela importe peu. Comment pourrions-nous, d’ailleurs, prétendre expliquer l’invisible ?
L’imagination ne se contente pas de contempler des images : elle les crée. Elle est, par nature, créatrice et constructrice. C’est elle qui donne vie aux objets, les transforme en symboles vivants qui, sans elle, demeureraient inertes. L’imagination, qui ouvre l’accès à l’invisible, n’est ni une rêverie oisive ni une fantaisie inutile. Elle stimule la vie de l’esprit ; elle est à la fois pensée et action. Vouloir imaginer l’invisible constitue donc une authentique activité spirituelle, un plaisir supérieur, bien éloigné de cette mélancolie maladive si chère aux romantiques. Imaginer l’invisible, c’est construire son œuvre tout en se construisant soi-même.
L’invisible se manifeste, si j’ose dire, avec une intensité particulière dans les interstices que forment les silences qui scandent le rythme. J’ai ainsi remarqué que les coups de maillet, lorsqu’ils sont frappés avec justesse pendant les travaux maçonniques, donnent toute leur force aux silences qui les séparent. Ces silences impressionnent et nourrissent l’imagination de chacun ; surtout, ils permettent la mise en mouvement de l’égrégore. Ils deviennent une respiration commune. « Le rythme est la loi de toute action commune », disait Alain. Point n’est besoin d’objets pour que cette communion fraternelle advienne : quelques silences invisibles, partagés par tous, suffisent.
L’invisible est donc avant tout un état d’esprit. Il lui arrive pourtant de se laisser entrevoir à travers le visible des apparences. N’est-ce pas là l’une des caractéristiques de l’homme vrai : savoir passer, tour à tour, du visible à l’invisible, puis revenir de l’invisible au visible, enrichi de ce qu’il y a découvert ?
Voilà un parcours exigeant. Un parcours initiatique. Un sacré parcours.
Jean-François Guerry.
[1] Tout jeu est une modélisation du monde, un symbole, qui réunit le monde imaginaire, et le monde réel, le jeu étant la communication entre ces deux réalités dont il constitue une réduction appréhensible pour notre esprit. Le jeu grec de la « Mouche de bronze » est l’ancêtre du jeu de Colin Maillard. Vouloir attraper une mouche les yeux bandés est impossible, on peut toujours l’imaginer ou l’espérer. C’est Suétone et Polux qui nous ont relatés ce jeu symbolique.
[2] Alain. Système des Beaux-Arts. Pages 218 et 231 voir le jeu de l’imagination qui constitue une succession d’états corporels.
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