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la Franc Maçonnerie au Coeur

Un blog d'information, de conversations sur le thème de la Franc Maçonnerie, des textes en rapport avec la Franc Maçonnerie, comptes rendus et conseils de lectures.

PROTOCOLE DES SAGES DE SION- THÉORIE DU COMPLOT

Texte anti-juif monté de toutes pièces. Étiquette Ouest-France.

Texte anti-juif monté de toutes pièces. Étiquette Ouest-France.

Un texte proposé par un lecteur du Blog. Michel LEVINE

Michel Levine

                            ITINERAIRES D’UNE INFAMIE

 

Les ravages et les crimes causés par la diffusion dans le monde d’un texte, les Protocoles des Sages de Sion, sont connus, depuis leur date de parution jusqu’à nos jours. On mentionne généralement qu’il s’agit d’un faux fabriqué par la police politique tsariste dans les années vingt, en omettant souvent d’indiquer les sources qui ont servi à sa fabrication et la façon dont elles ont été successivement détournées pour constituer une vaste escroquerie morale et politique. Les mécanismes de cette construction empoisonnée méritent d’être connue.

 

Premier texte

Ce n’est pas en Russie que naissent les Protocoles, mais en Belgique.   En 1864 parait à Bruxelles un ouvrage anonyme, œuvre de l’avocat et journaliste français Maurice Joly : Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Ce livre n'a absolument aucun rapport avec les Juifs : il dénonce l'autoritarisme de Napoléon III. Pour contourner la censure impériale, l’auteur a imaginé un dialogue fictif dans les enfers entre Montesquieu, le défenseur du droit, et Machiavel, le conseiller du Prince, lequel expose avec une franchise glaçante les méthodes du despotisme moderne. Celles-ci permettent à dirigeant sans scrupules de corrompre les élites, de manipuler les masses, de contrôler l’opinion à travers la presse et d’établir un pouvoir absolu. Conséquence directe : l’ouvrage à peine paru est saisi et Maurice Joly emprisonné (1).

 

Premier emprunt

Quatre ans plus tard parait en Allemagne un roman, Biarritz, signé   Sir John Retcliffe, pseudonyme de l’écrivain antisémite Hermann Goedsche. Le roman, qui d’inspire directement du pamphlet de Maurice Joly, utilise Biarritz comme cadre symbolique : c’est la villégiature  préféré de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie. Cette ville-symbole est décrite comme le lieu d’une « guerre permanente de domination »   entre diplomates, prêtres, banquiers d’affaires et espions de tous acabits. L’auteur y ajoute une scène de son propre cru décrivant des « représentants des douze tribus d'Israël » réunis de nuit dans le cimetière juif de Prague pour préparer un complot de domination mondiale.

Très vite, scène purement imaginaire est utilisée par la presse antisémite allemande, qui la présente comme un document authentique et la fait imprimer séparément du roman pour la diffuser ensuite dans le monde, en particulier dans l’empire tsariste dès 1872.

 

Made in Russia

À la fin du XIXe siècle, dans les milieux réactionnaires proches des tsars Nicolas Ier, Alexandre III puis Nicolas II, on s’emploie à discréditer les réformateurs libéraux et socialistes qui s’opposent au pouvoir en les dénonçant comme complices d’un complot juif international. Pour soutenir cette attaque classique, pour ne pas dire millénaire, qui consiste à utiliser les Juifs comme bouc-émissaires de tous les malheurs d’un régime, les écrits ne manquent pas, à commencer par le plus célèbre, le  Discours du rabbin Reichhorn. Rédigé en France dans les années 1880 par l’Allemand Hermann Gödsche(1815–1875) puis traduit et diffusé en Russie, ce texte prétend être la transcription d'un discours prononcé par des dirigeants juifs avides de domination mondiale. Mais le pouvoir impérial recherche quelque chose de plus efficace, qui marquerait les esprits en se présentant comme un « document irréfutable ».

Selon un certain nombre d’historiens, c’est Mathieu Golovinski (1865–1920), un agent de l'Okhrana (police secrète impériale) vivant à Paris, qui se charge de rédiger le précieux document. Habitué des milieux littéraires et politiques français, il a l’idée de plagier lui aussi le Dialogue aux Enfers, en substituant « les Sages de Sion » à Machiavel et un pouvoir juif à celui du Second Empire.  Le texte se présente comme un recueil de 24 « conférences » comportant chacune son protocole, tenues par un prétendu gouvernement juif occulte, les « Sages de Sion », lesquels expliquent avec force détails les moyens et les secrets qu’ils utilisent pour leur conquête du monde. Sur les 24 Protocoles, au moins 19 contiennent des passages directement puisés dans le Dialogue de Maurice Joly. Golovinski fait aussi appel à une autre source : le roman Biarritz, et en particulier la scène du cimetière juif. Puis il baptise son ouvrage  Protocoles des Sages de Sion Le texte fait songer à un manuel de Realpolitik, ce qui lui donne une apparence de vraisemblance, bien que son existence-même constitue une absurdité : pourquoi ces puissants comploteurs de l’ombre prendraient-ils le risque insensé   de décrire par le menu, lors de conférences publiques, leurs machinations si secrètes ?

. Le livre marque néanmoins une étape par rapports aux faux antijuifs qui l’ont précédé : il se présente sous la forme d’un texte de synthèse clair et ordonné que l’on peut présenter comme une preuve « scientifique »

Il paraît pour la première fois en 1903 dans un journal russe de Saint-Pétersbourg, Znamia (Le Drapeau), dirigé par Pavel Krushevan, un antisémite notoire qui vient d'organiser le pogrom de Kichinev

 Mais c’est Serge Nilus qui va se charger de donner aux Protocoles leur diffusion mondiale. Mystique orthodoxe et auteur de traités religieux, Nilus publie les Protocoles en 1905 en annexe de son ouvrage Le Grand dans le Petit (2) .Il les présente comme   les « authentiques procès-verbaux des réunions du Conseil des Sages de Sion », tenues secrètement à la fin du XIXe siècle. Il affirme les avoir obtenus d'une source secrète, une femme qui les aurait dérobés lors d'une réunion maçonnique en France — version pour le moins romanesque qui variera au fil des éditions. En 1917, il affirmera par exemple que le document aurait été officiellement présenté au premier congrès sioniste de Bâle en 1897, affirmation pour le moins ubuesque.

 

Diffusion en Europe

Lorsqu’éclate la révolution russe de 1917, de nombreux émigrés blancs partent en exil munis de quelques exemplaires du texte dans leur poche. Dans leur pays d’adoption, beaucoup reprennent avec vigueur leur croisade contre les « judéo-bolcheviques » coupables présumés de tous leurs malheurs.

En France, l’évêque Mgr.Ernest Jouin, grand admirateur du fascisme italien et fort apprécié du Vatican, qui l’a nommé pronotaire apostolique, en publie une traduction en 1920 dans la Revue internationale des sociétés secrètes qu’il dirige. Le quotidien catholique La Croix, leader de la presse antisémite, affirme dans ses colonnes croire en leur authenticité  et  les considérer comme des témoignages historiques de premier plan, imité par une bonne partie de la presse réactionnaire.

 

L’enquête britannique

Au Royaume-Uni, le journal The Morning Post publié en 1920 une série d'articles antisémites s'appuyant sur les Protocoles, édités ensuite en volumes sous le titre "The Cause of World Unrest" (les raisons du désordre mondial) Il n’y a guère que la presse juive pour s’indigner de cette parution, qu’elle dénonce comme « un pot-pourri d’imbécillités malignes » (Jewish Chronicle juin 1920). Même le très sérieux Times considère le sulfureux livret comme la possible preuve d’un « péril juif » – nom sous lequel le document est également connu en Angleterre – et décide d’en publier le contenu, avant de revenir sur ses pas en exprimant des doutes sur son authenticité et annonçant qu’il souhaiterait qu’une enquête indépendante fasse toute la lumière sur ce document.

Elle est menée au cours de l’année suivante par Philip Graves, un brillant journaliste ami de Lawrence d’Arabie, correspond du journal à Constantinople. Il se trouve qu’il est particulièrement bien placé pour enquêter :  en août 1921, un personnage dont l'identité n'a jamais été pleinement établie (peut-être Michel Raslovleff, un ancien responsable d’une société secrète russe, émigré depuis peu à Constantinople) lui a vendu pour une somme modique son exemplaire annoté du Dialogue aux Enfers de Maurice Joly, où les passages correspondant aux Protocoles sont systématiquement soulignés.Graves mène rapidement son enquête, dont les conclusions paraissent dans The Times en trois articles (16, 17 et 18 août 1921).

La comparaison minutieuse des deux textes, le Dialogue aux enfers et les Protocoles, paragraphe par paragraphe, constitue une nouveauté dans la presse qui prendra plus tard le nom de fact checking (vérification des faits) Son résultat est accablant : le premier texte a été systématiquement pillé et détourné par le second. Le New York Times reproduit les résultats de l’enquête in extenso, les autres quotidiens d’Europe emboitent le pas. Pour autant, cela ne ralentit en rien la circulation internationale des Protocoles. En France comme en Allemagne, leur notoriété alimente les cercles antisémites.

 

Le rôle d’Henry Ford

Aux Etats-Unis, le poison des Protocoles se répand massivement  par la grâce d’Henry Ford. Ce magnat de l’automobile, qui se pose ouvertement en grand admirateur d’Hitler, les fait traduire et diffuser massivement dans les colonnes de son journal The Dearborn Independent puis dans un recueil, The International Jew" (1920), Cette diffusion s’inscrit dans la grande campagne anti-immigration menée à l’époque par les milieux conservateurs, partisans de la non-intervention en Europe, représentés à la fois par le célèbre aviateur  Lindbergh, le très médiatique pasteur Coughlin ou encore chef du F.B.I J. Edgar Hoover. Les Protocoles sont ici utilisés comme arme à multi-usages : ils servent à la fois à sauver la race américaine  des poisons de l’immigration, à préserver la religion protestante et à combattre les Juifs et les « rouges ».

 

En Allemagne

Une première traduction des Protocoles paraît en 1920 sous la république de Weimar, publiée par Gottfried zur Beek ,pseudonyme de Ludwig Müller von Hausen, figure de proue du mouvement völkisch (droite nationaliste et raciste) Elle rencontre un grand succès dans un pays une bonne partie de la population  se considère comme humilié par le traité de Versailles et  où règne la légende du «  coup de poignard dans le dos" (Dolchstoßlegende) selon laquelle l'Allemagne n'aurait pas perdu la guerre militairement mais aurait été trahie de l'intérieur par les socialistes, les communistes et les Juifs.

Après avoir été largement diffusé, le livre est utilisé par les nazis    ( Adolf Hitler les cite dans Mein Kampf comme  preuves irréfutables   d'une conspiration juive internationale) .Le texte devient dès lors un outil central de la propagande du Troisième Reich, même si certains dirigeants comme Goebbels savent parfaitement que ce document est pour le moins de fabrication douteuse…

 

Le procès de Berne

En 1934, la section suisse du mouvement nazi publie les Protocoles. Des organisations juives suisses portent alors l'affaire devant les tribunaux de Berne. Le procès, instruit en 1934–1935, constitue la première enquête judiciaire sur l'authenticité du document. L'expertise est confiée à une commission d'historiens dont les conclusions, reprises dans le jugement du 14 mai 1935, sont sans appel : les Protocoles sont des faux grossiers et constituent une « littérature de camelot immorale » (schmutzige Literatur). Pour autant, ils continuent de circuler sans subir la moindre interdiction. 

 

Retour en Russie

Après la Shoah, contrairement à ce que certains optimistes auraient pu imaginer, la diffusion des Protocoles reprend de plus belle. L’État soviétique, bien qu’ayant condamné les Protocoles dans les années 1920-1930 puis soutenu la création d’Israël à l’O.N.U en 1948, pratique  désormais un antisémitisme d'État. Le comité antifasciste juif est dissous et ses dirigeants fusillés en 1952, lors de   la « nuit des poètes assassinés ». On assiste aussi au lancement d’une doctrine   nouvelle largement reprise dans les républiques-sœurs, la sionologie (appelée aussi « antisionisme soviétique ») Celle-ci affirme que le sionisme est constitué d’une synthèse de nationalisme bourgeois, de racisme à base théocratique, d’impérialisme et de colonialisme, le tout constituant une nouvelle forme de fascisme. En novembre 1952, lors des procès de Prague, destinés à mettre à bas la direction du Parti communiste tchécoslovaque, les références aux   Protocoles s’expriment largement. L’accusation construit un récit conspirationniste mondial liant les accusés ( dont 11 sur 14 sont Juifs) à un prétendu sommet « sioniste-impérialiste » qui se serait tenu à Washington en 1947, réunissant Harry Truman, Dean Acheson, Henry Morgenthau Jr., David Ben Gourion et Moshe Sharett, censés avoir échafaudé un plan mondial d'espionnage et de sabotage des pays socialistes. Dans le vocabulaire utilisé pour dénoncer ce « complot » tentaculaire figurent des références aux Protocoles quand ce n’est pas plus directement à Mein Kampf.  Le « complot des blouses blanches » constituera une manière de sommet dans ce domaine, avant que la mort de Staline ne vienne interrompre brutalement cette marche folle.

Dans le monde arabo-musulman, l’antisionisme se combine l’avec l’antisémitisme millénaire pour constituer une arme de bataille où les Protocoles jouent un rôle de choix, présentés là encore comme « caution scientifique » venue d’Europe. Certaines monarchies du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite en particulier, continuent de les imprimer et de les diffuser dans leur lutte contre Israël.  

De nos jours, les Protocoles figurent en bonne place dans des manuels scolaires un peu partout dans le monde selon l’orientation politique du régime , quand il ne servent pas de base à des émissions télévisées.   Leur diffusion est légale dans tous les pays, à l’exception de l’Allemagne et de l’Autriche, ou elle est interdite. Ils sont utilisés aussi bien par des antisémites « classiques » que par la plupart des antisionistes et autres négationnistes, auxquels se sont joints plus récemment des opposants à la vaccination et des climato-négationnistes avides de dénoncer un « complot mondial » aussi satanique que diversifié.

Il suffit à présent de pianoter sur le Web pour voir les Protocoles apparaitre, présentés comme autant de preuves « scientifique » irréfutables de la « menace sioniste » qui pèse sur le monde.  En 2020 aux Etats-Unis, sur son compte Twitter automatisé, le F.B.I fournissait un lien vers un dossier FOIA (protégé par la Freedom of Information Act, la loi américaine sur la liberté d'information) reproduisant le texte des Protocoles sans aucun contexte explicatif. Devant les multiples protestations, le F.B.I s’est résolu à l’accompagner d’une notice dénonçant l’antisémitisme du texte. Petite victoire dans un long combat.   

  Il serait peut-être souhaitable que, comme on a procédé en France en 2021 pour Mein Kampf, soit enfin élaborée par des historiens spécialisés une édition critique des Protocoles, démontrant ligne par ligne leur absurdité contextuelle. Certes, cela ne ferait pas disparaitre les haines et les peurs antisémites transmises de génération en génération, mais fournirait peut-être un moyen utile de lutter contre cette désinformation tous azimuts qui pourrit l’âme de nos civilisations.

 

                                             NOTES

 

(1)Libéré en 1867, Maurice Joly poursuivra son œuvre de pamphlétaire contre l’Empire, participera à la Commune mais déçu par l’attitude des Républicains à son égard et plongé dans la misère, se suicidera le 14 juillet 1878.

 

(2) Dans Le Grand dans le petit, et l'Antéchrist comme possibilité politique imminente", Nilus développe des thèses apocalyptiques chrétiennes, annonce la venue de l'Antéchrist et dénonce divers signes de décadence morale et spirituelle de la société de son époque. C'est dans la deuxième édition de cet ouvrage qu’il reproduit pour la première fois, en annexe, le texte des Protocoles.

 

(3) Mathieu Golovinski poursuivra sa carrière comme « compagnon de route » des bolcheviks. Son identité et son travail ne seront découverts qu'à la fin du XXᵉ siècle (1999) par l'historien Mikhail Lépekhine, auteur d’un Dictionnaire biographique russe en 33 volumes   

 

                                           SOURCES

 

Joly(Maurice)  Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu (Bruxelles, 1864. rééd. Allia, Paris, 1987

Graves(Philippe), articles dans The Times, 16–18 août 1921.

Tribunal de Berne, jugement du 14 mai 1935.

°°°  

Bibliographie

Cohn(Norman) , Histoire d'un mythe : la « Conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion (trad. fr., Gallimard, 1967 ; éd. originale : Warrant for Genocide, 1967.

De Michelis (Cesare G.) The Non-Existent Manuscript : A Study of the Protocols of the Sages of Zion (University of Nebraska Press, 2004.

Eisner (Will), Le Complot : l'histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion Flammarion, 2006

       Neher-Bernheim (Renée), Le Best-seller actuel de la littérature antisémite : les « Protocoles des Sages de Sion », Pardès, 1988.

       Rollin (Henri), L'Apocalypse de notre temps. Les dessous de la propagande allemande d'après les Protocoles des Sages de Sion, Gallimard, 1939 (réédition Allia, 1991

Taguieff (Pierre-André) Dir. Les Protocoles des Sages de Sion,vol 1. Introduction à l’étude des Protocolesn un faux et ses usages dans le siècle.Vol 2. Etudes et documents. Paris, Berg international 1992. Nouvelle édition 2004, Fayard / Berg International (édition revue, corrigée et augmentée)

 

Bande dessinée

Eisner (Will) , Le Complot : L'histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion, Grasset, 2005.  

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