NI PHILOSOPHIE, NI RELIGION
Quel Franc-maçon n'a pas entendu : « La Franc-maçonnerie n'est ni une philosophie, ni une religion ; c'est une initiation traditionnelle. » La réponse, si elle est claire, est peut-être un peu courte, aurait dit le célèbre Cyrano. Voyons si nous pouvons pousser la réflexion plus loin.
Ce n'est pas une religion puisqu'elle se revendique adogmatique et qu'elle accueille en son sein des femmes et des hommes de toutes les religions, dans le respect de leurs croyances. Ce n'est pas une philosophie, puisque « ce n'est pas une école de pensée, mais une école à penser ». C'est donc un centre d'union fraternel, comme le qualifiaient ses fondateurs, lieu où les femmes et les hommes se réunissent dans le respect de leurs différences, travaillant à leur perfectionnement individuel sur le plan humain, matériel et spirituel, afin de tendre, avec humilité, à rendre un peu meilleure la société dans laquelle ils vivent, dans le respect de la personne humaine, qu'ils considèrent non comme un objet, mais comme un sujet unique dont l'individualité se doit d'être développée grâce à la pratique des vertus qui ennoblissent l'homme et en font plus qu'un animal, c'est-à-dire un humain. Toutes choses que les Sœurs et les Frères considèrent comme leur devoir envers eux-mêmes et envers l'humanité.
À propos de la philosophie de la Franc-maçonnerie, le Chevalier de Ramsay, qui a écrit l'un des textes fondateurs de la Franc-maçonnerie spéculative, la qualifiait de philosophie universelle. René Guénon, lui, parlait de Tradition primordiale, qui couronnait toutes les traditions. Si l'on veut employer le mot « philosophie » par commodité linguistique, il faut considérer que cette philosophie maçonnique doit être digne de ce nom, c'est-à-dire inclure une métaphysique, qualifiée par Aristote de philosophie première, une philosophie de la connaissance, une éthique, une philosophie morale et politique — la politique étant prise dans son sens noble, hélas tombé en désuétude —, mais aussi, pour être complet, cette philosophie doit être une sagesse et une spiritualité.
À ce prix, nous pouvons trouver davantage de convergences entre la philosophie et la Franc-maçonnerie : elles peuvent se rejoindre sans se confondre. Je soulignerai, en ce qui concerne l'éthique, que, pour le Franc-maçon, l'éthique est bien plus qu'un ensemble de pratiques théoriques qui peuvent s'apparenter à de la « moraline ». L'éthique est construction, sculpture de l'homme pour en faire un humain par la pratique des vertus et par l'élévation progressive de sa conscience, ayant toujours le souci de la justice alliée à la loi d'amour.
Parce que l'éthique ne se conçoit pas seulement à partir des mathématiques et de la géométrie, ceux qui, par dogmatisme, ont voulu en faire la démonstration n'ont jamais réussi à démontrer le caractère apodictique de leurs démonstrations. Il est incertain de vouloir engager la philosophie dans la voie d'une science, bien que de nombreux philosophes aient choisi cette voie, parmi les plus célèbres : Descartes, Kant, Husserl ou encore Spinoza. Leurs philosophies sont certes admirables, mais restent incertaines, et c'est pour nous un bonheur, car elles inspirent notre réflexion et développent le champ infini de notre imagination, créatrice par nature. Elles nous donnent à penser ; elles nous aident à maçonner en toute liberté, ce qui n'est pas contraire à la raison.
Car, en effet, peut-on prétendre détenir la vérité vraie ? Ce serait rendre inutile la quête et la poursuite du chemin initiatique pour leur préférer les sentiers fleuris des certitudes. La vérité ne peut pas se réduire à la pseudo-connaissance que nous en avons ; elle n'a, à mon sens, de réalité que dans la quête perpétuelle que nous en faisons, hors de toutes normes. Il nous faut la débusquer sans cesse au fond de notre conscience, reconnaître aussi que jamais nous ne l'atteindrons, ce qui est conforme à l'initiation, qui est chemin vers. Elle n'est donc pas scientifique puisqu'elle ne peut se limiter à la connaissance que nous en avons. Un cherchant qui s'arrêterait de chercher ne serait plus un cherchant ; c'est le désir qui nous guide, et non le plaisir de la découverte, qui est passager.
Cela pourrait, me direz-vous, nous faire sombrer dans un désenchantement, celui de ne jamais parvenir à la connaissance de la vérité. Mais est-ce si important ? Le rite enseigne, suivant la formule du Taciturne, « qu'il n'est pas nécessaire de réussir... ». Ainsi, la célèbre Éthique de Spinoza culmine, atteint son apogée dans le désenchantement de tout et débouche sur une sagesse de la joie, donc sur l'amour, nous libérant de l'espoir et de la crainte, comme le dit André Comte-Sponville, qui fut spinoziste dans la première partie de sa vie.
Ce désenchantement n'est pas un mal non plus pour les Francs-maçons et, même si l'espoir disparaît, il reste toujours, au fond de notre boîte de Pandore, l'espérance. Nous le déclarons d'ailleurs dans la phase ultime de nos travaux, avant de nous séparer momentanément. Nous proclamons cette injonction performative : « Que la joie soit dans les cœurs ! », condition pour que « la Sagesse soit parmi les hommes » et que « la paix règne sur la terre ».
Finalement, je conserve une certaine appétence, un certain désir de philosopher, qui n'est pas incompatible avec celui de maçonner pour se construire et vivre, peut-être, un peu mieux.
Jean-François Guerry
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