Un blog d'information, de conversations sur le thème de la Franc Maçonnerie, des textes en rapport avec la Franc Maçonnerie, comptes rendus et conseils de lectures.
L’évocation du mot humanisme, fait penser immédiatement à l’homme créature raisonnable par rapport à la bête féroce, être humain, être vertueux, né de la terre, soldat de l’universel. Né de Dieu homme de péché, vieil homme ou pas. Homme de troupe animal social, homme honnête et de bonnes mœurs, perfectible.
La polysémie du mot conduit au désir de connaissance, aux questions existentielles qui traversent tous les temps. D’où je viens, qui suis-je et où je vais.
La revue Sciences Humaines a consacré un de ses Grands Dossiers à la Grande Histoire de l’Humanisme. En interrogeant l’histoire, le passé, l’on se dirige plus sereinement dans le labyrinthe de l’avenir.
L’homme est au centre de l’humanisme, la Franc-Maçonnerie s’assigne la tâche avec sa méthode initiatique du symbole de la construction, d’améliorer l’homme, de le rendre plus humain. L’expression aujourd’hui un peu tombée en désuétude : faire ses humanités reprend alors force et vigueur.
Rémy Le TALLEC contributeur actif du Blog, en s’appuyant sur le Grand Dossier de la revue Sciences Humaines, nous propose une réflexion approfondie sur l’humanisme, il manipule ses mots avec la précision d’un orfèvre afin que les mots brillent de tout leur éclat et leur sens.
On découvrira ou redécouvrira les grandeurs et les faiblesses, voire les menaces qui pèsent actuellement sur l’humanisme. En quelque sorte les portraits de notre humanité d’hier, de celle d’aujourd’hui, les épreuves et les défis qui nous attendent.
Jean-François Guerry.
La grande histoire de l’humanisme
(Grands dossiers de la revue « Sciences Humaines », n° 61- (Novembre, décembre, janvier)
Editorial : « Comment ne pas être humaniste ?
« Où commence et où finit l’humaniste ? L’histoire du mot lui-même est celle d’un anachronisme : il s’invente à la fin du 18ème siècle pour nommer la vision commune à ces érudits qui, quatre siècles plus tôt, férus d’antiquités gréco-latines, ont réhabilité le pouvoir de la raison dans la connaissance du monde et la définition des buts de l’existence humaine.
Pétrarque, Boccace, Dante, et plus tard Léonard de Vinci, Erasme, Rabelais, incarnent parmi cent autres, cet espoir que, sans remettre en cause les fondements de la religion chrétienne, l’homme peut aussi réaliser son salut sur Terre et s’améliorer lui-même. Mais au moment même où le terme s’impose, une autre page a été tournée : celle des Lumières, du rejet du pouvoir souverain de l’Eglise et de la monarchie. L’humanisme moderne, laïc et républicain, s’incarne dans le droit et la politique en proclamant l’égalité des citoyens, la tolérance et l’harmonie possible des nations.
L’humanisme est une vision idéaliste de l’histoire, dont la centralité de l’homme est et l’assurance de son progrès universel sont les valeurs motrices. Or cette même histoire n’a jamais manqué de mettre ces valeurs à l’épreuve de leurs prétentions. Michel de Montaigne doutait déjà de tout en 1580, Thomas Hobbes craignait que l’homme soit resté « un loup pour l’homme », et Jean-Jacques Rousseau, en 1755, se méfiait fort des dérives de la raison, des arts et des lettres. Le 19ème siècle ne rêve que de progrès, mais déshabille aussi l’humanisme : Charles Darwin bouscule l’exception humaine, Karl Marx dénonce une idéologie bourgeoise, Friedrich Nietzsche moque toute morale humaniste. Et le pire attend encore : comment, au 20ème siècle, croire à la raison humaine après l’hécatombe d’une, puis de deux guerres mondiales ? Comment croire au progrès lorsque la machine créée par l’homme menace de l’asservir et de détruire la planète ? En 1966, Michel Foucault écrit que l’homme, en tant que maître de son destin, n’a jamais été qu’un mirage, une illusion.
C’était aller trop vite en besogne. Même consternés par l’impuissance des humains à se gouverner, même face aux pires menaces, les penseurs du 21ème siècle ont à reconnaître sur l’homme est, plus que jamais, responsable de lui-même et de son environnement. Comment ne pas être humaniste ? »
Nicolas Journet
(Editorial reproduit avec l’aimable autorisation de la revue « Sciences humaines »et de l’auteur)
Tel est l’éditorial de ce Grand Dossier (n°61) de la Revue « Sciences Humaines », disponible en kiosques et Maisons de la presse.
La Grande histoire de l’humanisme
La notion d’humanisme est aujourd’hui tellement galvaudée par les bateleurs de télévision et « penseurs » médiatiques de tout ordre, qu’il est rassurant de pouvoir se recentrer sur le sens des mots, et sur l’histoire des grandes idées qui ont éclairé des moments de l’histoire humaine. Et ce numéro de Sciences Humaines en est une illustration magistrale. Bien sûr, pour le format d’une revue, il aura fallu effectuer des choix douloureux, tant le champ d’investigation est immense et la matière infinie, en matière humaine si l’on ose dire, c’est-à-dire en penseurs, en idées, en concepts, pour tenter d’embrasser le trésor et la diversité de ce qui fait « l’humanitude » de l’homme. Néanmoins l’entreprise est une magnifique réussite.
Qu’est-ce que l’humanisme ?
Ce Grand dossier de la revue Sciences Humaines brosse donc à grands traits cette histoire mouvementée, avec ses racines anciennes, ses avancées, ses impasses, ses contradictions, et l’éternelle actualité de ses questions essentielles. Et c’est la moindre curiosité du franc-maçon que de se passionner pour la question de l’humanisme sous ses différents aspects et ses différentes acceptions historiques.
Question première : « Qu’est-ce que l’humanisme ? » : L’humanisme place l’homme au centre de ses valeurs. Mais quel homme ? Celui qu’il est ou celui qui travaille à se dépasser lui-même, au risque d’en oublier toute mesure et remettre en question sa place dans l’univers ? Le philosophe Abennour Bidar (par ailleurs auteur de « Histoire de l’humanisme en Occident » (Armand Colin, 2014), prolonge l’éditorial en relayant justement les interrogations contemporaines sur son postulat le plus central :
D’abord considéré comme « la merveille des merveilles », l’homme voit très tôt ce statut d’exception pondéré par l’usage désordonné qu’il peut faire de son immense pouvoir sur les choses. L’humanisme se complexifie et, à l’image des écoles philosophiques de l’Antiquité et de la culture biblique, adviendront les idées d’effort, d’éducation (le « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux » de Socrate) et de dépassement de soi. La grandeur de l’homme sera inséparablement liée à l’impératif moral et spirituel de grandir en humanité et de s’élever à une dignité supérieure.
L’idée de transcendance s’évaporant à partir de la Renaissance, les tentations de la technoscience, et les méfaits d’un usage pervers de ses innovations, l’ère de l’individu et l’individualisme vont transformer l’humanisme ancien. L’humanisme moderne, tout en continuant à exalter la dignité de l’homme, en le rappelant à son « principe responsabilité » va se consacrer au combat contre toutes les atteintes à l’humanité sur la liste interminable de toutes les violences et souffrances que des humains imposent à d’autres humains.
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Une histoire complexe
Ce dossier sur l’histoire de l’humanisme est construit autour de six grands volets chronologiques qui représentent autant d’étapes de l’évolution de l’idée humaniste : Les racines anciennes, Autour de la Renaissance, Débats au temps des Lumières, Face au siècle du progrès, Désillusions et impasses, et Le renouveau de l’humanisme.
1 - Les racines anciennes
Humanistes, les grecs ?
On peut trouver des racines anciennes de notre humanisme chez les premiers philosophes grecs qui s’interrogeaient sur l’origine du monde et la place de l’homme dans cet univers inexploré. La grande diversité des racines grecques et latines montre bien que ce qu’on appelle la pensée antique est loin d’être univoque. Certes, l’homme est parfois très hiérarchisé (« hiérarchie naturelle ») en ordres, en castes, avec des droits sélectifs selon sa naissance (Platon). Mais par ailleurs, sa caractéristique propre qu’est la raison est unanimement reconnue.
Ces pensées antiques, grecques et latines, lucides sur les parts d’ombre et de lumière chez l’humain considèrent l’homme tantôt en jouet des dieux et de ses propres pulsions ; et tantôt elles louent sa singularité dans l’univers, sa capacité de penser, et sa disposition à se constituer en communauté sur la base de règles sociales.
Selon Aristote, la définition de l’homme comme être qui dispose de la raison et de langage conceptuel, est le signe de sa faculté à s’engager dans l’accomplissement individuel de l’homme et collectif de l’animal humain.
Cicéron emploie le mot « humanitas » pour exprimer une disposition de fraternité fondée sur un sentiment d’appartenance au même genre humain. Et la condition nécessaire à cette humanitas est la culture de l’esprit, la nécessité d’un travail intérieur incessant pour connaître et maîtriser ses passions, tout en développant les vertus amor, caritas, misericordia. « Sens de l’humain, sens de la culture, sens de la bienveillance exprimée dans les rapports sociaux, ce sont les trois conquêtes de l’humanisme cicéronien face à la violence et aux excès de la nature humaine ».
2 -Autour de la Renaissance, on nous propose quatre figures qui restent dans l’histoire :
Erasme, (« On ne naît pas homme, on le devient ») , surnommé « le prince des humanistes » voit dans « l’acquisition d’un savoir ouvert sur le monde la clé de l’accomplissement humain ». Il est parmi les premiers à plaider pour une éducation libérale des enfants.
Montaigne, le sceptique, tout penseur humaniste qu’il soit, émet de sérieux doutes aussi bien sur le magistère de la science que sur la capacité de l’homme à s’élever par la raison au-dessus de la Création. Il se désespère que l’on respecte les hommes savants au lieu d’admirer les hommes sages. Et, face aux ambitions démesurées de la raison, il oppose prudence et mesure, ce qu’il appelle sagesse.
Thomas Hobbes, le pessimiste, avec son maître-livre, Léviathan, témoigne d’un profond désenchantement : l’homme est par nature si asocial que seul un pouvoir fort peut l’amener à des comportements plus apaisés.
Son exact contraire, John Locke, le libéral, propose une vision beaucoup plus optimiste que celle de Hobbes : parce que doté d’une morale naturelle, il est possible à l’homme de s’améliorer lorsqu’il est libre de consentir aux contraintes de la vie sociale. « Le contrat social garantit une forme d’amélioration de la condition humaine : le consentement volontaire à la vie civile élève l’individu ».
RECENSION : KABBALE ET FRANC-MAÇONNERIE – L’INTÉGRALE de Marc HALÉVY
L’Académie Maçonnique de Provence publie le livre de Marc Halévy Kabbale et Franc-Maçonnerie, son Président Alain Boccard, dans son propos liminaire, c’est-à-dire sur le seuil de l’ouverture de ce que l’on peut qualifier d’essai comparatif ; confesse dans un élan d’humilité avoir choisi le terme de liminaire plus que celui de préface ou même d’avant- propos.
Il ne s’agit pas de sa part de fausse modestie, non que la lecture de l’ouvrage soit ardue, bien au contraire il n’est pas besoin de se munir d’un dictionnaire pour comprendre la pensée de l’auteur. Il a le talent de la simplicité, sans être dans la vulgarisation. L’on peut à l’épreuve de la lecture, rappeler ce que disait Nicolas Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. » Il reste que pour l’humble lecteur que je suis, que la richesse de l’œuvre rend difficile la synthèse dans laquelle j’ai osé me lancer. Je comprends mieux au terme de ma lecture l’appréhension, qui a gagnée Alain Boccard.
J’ai dans un passé à la fois lointain et récent au cours de mon chemin initiatique été confronté à la Kabbale, le désir de comprendre m’a fait ouvrir quelques livres, j’en ai conçu souvent de l’amertume, étant resté soit dans l’incompréhension face à des mots d’une complexité rebutante souvent abscons, soit j’ai ressenti l’impression de n’avoir touché que la surface et l’apparence, ce qui en la matière est un paradoxe, la Kabbale touchant avant tout de l’intérieur, de l’ésotérisme, de l’herméneutique.
Heureusement, Marc Halévy possède le talent pour expliquer des phénomènes complexes, c’est sans doute dû à sa formation scientifique et philosophique à la fois, ainsi qu’à sa grande culture. Mais aussi à sa pratique, conjointe des deux méthodes celle de la Franc-Maçonnerie et celle de la Kabbale.
Moi-même éveillé, nourri et élevé en Franc-Maçonnerie, par le Rite Écossais Ancien et Accepté, j’ai pensé que je pouvais au moins frôler la compréhension de ce qu’était la Kabbale.
Pour avoir un peu, trop peu pratiqué le Rite Français, le Rite Émulation, j’ai mesuré la difficulté de mener en parallèle des voies différentes.
L’on parle d’universalité en Franc-Maçonnerie, pour ma part je conçois plutôt des symboles universels et des Traditions distinctes, qui ont leurs propres fondements, leurs références, leurs racines, dans l’espace et le temps. René Guénon parle d’ailleurs de Traditions distinctes et de Tradition Primordiale, pas Universelle. Dans toutes les Traditions se retrouvent des symboles universels, ainsi que des fragments d’autres traditions.
Constatant que le Rite Écossais Ancien et Accepté est le rite maçonnique le plus répandu, faut-il en conclure qu’il est universel au sens stricto sensu ? Je ne le pense pas, on le considère souvent comme une éponge ayant absorbé, le meilleur des valeurs, des vertus, des autres traditions, tout en conservant sa particularité en étant distinct, il assimile, c’est cette capacité qui fait sa vivacité et son développement constant. Il absorbe le suc, le nectar, l’essence, les plus hautes valeurs spirituelles des Traditions anciennes et même des plus récentes ; il en fait sa maïeutique. Il devient ainsi en capacité de proposer à ceux qui ont le désir de connaissance, une propédeutique basée sur des symboles universels, et en particulier sur le symbolisme de la construction, donnant du sens à la vie, à leur vie et in fine à l’humanité, il frôle encore ainsi l’Universel. En refusant le dogmatisme il s’enrichit des différences, rend l’homme plus humain c’est-à-dire plus fraternel avec les autres, et il le rapproche du sacré et du divin. C’est en ce sens qu’il est universel, le point d’orgue de cette tension vers l’universalisme, son apogée est la reconnaissance de d’un principe supérieur qu’il nomme à défaut de le définir totalement, donc de le réduire, Grand Architecte de l’Univers.
Vous pensez peut-être que je fais une digression, que je m’éloigne de la lecture de Kabbale et Franc-Maçonnerie, pas sûr, car le Rite Écossais Ancien Accepté, s’il est imprégné comme l’atteste son Rituel du 1er degré de l’Alchimie, cette ancêtre de la chimie moderne, dont la naissance fût constatée sur les bords du Nil, la al-kimeya arabe qui elle-même vient du grec ancien Khumeia ou Khêmia, cette méthode de transmutation des éléments, des métaux (voir Mircea Eliade Forgerons et Alchimistes), qui fit sa résurgence au moyen-âge, devenant le grand œuvre de la métamorphose de l’homme, méthode dont la Franc-Maçonnerie fit le rapt et qui inspire grandement le Rite Écossais Ancien Accepté.
Qui absorba également la Kabbale, qui est comme le dit Marc Halévy : « Le versant mystique et ésotérique du judaïsme » Les références à l’ancienne loi, à la Torah, à la construction du Temple de Jérusalem, font le corpus de la Franc-Maçonnerie Salomonienne. Jusqu’à la jonction avec la nouvelle loi, inspiratrice des grades Chevaleresques.
Les Kabbalistes ont inscrits dans le triangle lumineux les lettres mystérieuses, comme les Francs-Maçons, ils épèlent ce qu’ils ne peuvent nommer ou alors est-ce Ein sof , le tout, le grand tout, le tout absolu, l’infini, l’Ein sof or ! La lumière sans fin.
Cette recherche de la Lumière, de la Vérité, de la Parole perdue procède d’un désir de spiritualité commune aux deux traditions la Kabbale et la Franc-Maçonnerie de Tradition. Deux voies parallèles qui s’enrichissent, deux sources qui deviennent deux rivières, puis deux fleuves que se jettent dans un océan de spiritualité, d’où émerge le sacré et le divin. Comme les rayons d’un arc dans le ciel, ces traditions éveillent et élèvent l’homme, puis le ramène vers sa mère la terre, dans l’humus.
Comment s’étonner dès lors de la conjonction entre les valeurs, les émanations de la Kabbale et la méthode maçonnique. L’arbre de vie, l’arbre des sephirot est bien présent par exemple au 13ème du Rite Écossais Ancien et Accepté, Chevalier de Royal Arche, l’impétrant en descendant dans sa Voûte intérieure, dans la Voûte Sacré, prononcera peu à peu les noms des sephirot mettant de l’ordre dans le chaos.
C’est dès lors naturellement que Marc Halévy procède à la mise en lumière des analogies entre les deux méthodes Kabbale et Franc-Maçonnerie. Il propose au lecteur de suivre un fil conducteur ou plutôt un chemin spiralé, une ascension vers la connaissance de la méthode de la Kabbale.
Il faut des outils pour préparer une ascension, dans le prologue de son livre il fait la distinction entre Judaïsme et kabbalisme et tout et partie du tout.
Les citations du livre seront en caractères gras et italiques, elles sont censées lever à chaque fois une partie du voile, sur l’essentiel de chaque chapitre (selon moi). Une incitation à aller plus loin, plus haut comme les jacquets sur le camino.
« La Kabbale est le versant mystique et ésotérique du Judaïsme.. »
« La kabbale l’appela (Dieu) Eyn sof le sans fin… »
« Retenons que le Lévitisme où s’enracine le Kabbalisme, n’est pas un monothéisme. »
« La Kabbale n’est pas une doctrine, mais une méthode. Une méthode de lecture et d’interprétation du texte hébreu.. »
« Cette méthode herméneutique à des outils … La kabbale vise l’un..»
« La Kabbale est une réception… »
L’auteur parle de réception, indiquant qu’en hébreu translittéré Qabalah, du QBL qui signifie recevoir.
Daniel BERESNIAK dans son livre la Kabbale Vivante ne dit pas autre chose : « Kabbale est un substantif formé par la racine hébraïque trilitère : Kof, Beith, Lamed. Cette racine exprime l’idée de « recevoir ». Ainsi la Kabbale se traduit par réception. »
BERESNIAK ajoute de manière intéressante : « La réception est le fruit. Ce qui est porté par la transmission est le goût du fruit. Il est incommunicable, autrement que par l’expérience. »
Toute analogie avec le secret maçonnique et l’initiation est vivement conseillée.
Marc HALÉVY retrace ensuite le chemin historique de la Kabbale, exercice nécessaire, toujours savoir d’où l’on vient, pour pouvoir retrouver son chemin. La Kabbale s’intéresse au fond de la pensée.
« …. Le texte devient alors le révélateur de vérités transcendantales que l’on porte en soi sans le savoir. »
Il nous apprend qu’il n’y a pas de doctrine commune à tous les Kabbalistes, mais des chemins parallèles.
Vers la fin de ce prologue, il esquisse les rapports entre Kabbale et Franc-maçonnerie.
« La Kabbale et la Franc-Maçonnerie sont deux fleuves parallèles qui aboutissent au même Océan divin. »
À SUIVRE : Kabbale et Franc-maçonnerie -Part -II- de Marc Halévy.
Le livre : « L’intégrale – Kabbale et Franc-Maçonnerie.
Publié par L’Académie Maçonnique de Provence et les Éditions Ubik – format poche 209 pages Prix 14€
ISBN : 978-2-91-965639-4
INTRODUCTION : LE TEMPS – RÉUNIR CE QUI EST ÉPARS.
Relier le Temps présent et celui d’hier est une gageure, le Temps d’aujourd’hui, est celui d’un poème maçonnique sur « Le Temps » qui touche à l’Universel. C’est un lecteur du Blog VM de sa Loge Egidio LUZ FERREIRA qui nous propose cette ballade.
Le Temps d’hier, est aussi celui d’aujourd’hui, un autre lecteur du Blog Jean-Bernard LALANGE, nous propose la recension d’une biographie de Manoël PENICAUD, sur Louis MASSIGNON ; qui s’inscrit à mon sens dans le courant de pensée de René Guénon et Henri Corbin, ils forment ensemble un triangle, qui ambitionne de réunir ce qui est épars. Faire de l’œcuménisme religieux au-delà des paroles, faire un centre d’union fraternel entre les hommes.
Dépasser les dogmatismes, les radicalités, chercher les ponts, les passages communs, les lieux de rencontres.
Nous manquons cruellement à tous les niveaux de notre éducation de l’enseignement du fait religieux. L’ignorance est le terreau des radicalités, de toutes sortes. Les radicalités laïques qui se revendiquent des lumières, en oubliant parfois l’esprit. Les radicalités religieuses qui nourrissent la haine de l’autre.
L’islamo gauchiste remis en lumière démontre la pauvreté de nos réflexions, l’arbre cache la forêt.
Pourtant nous sommes tous issus de l’humus qui fait l’humanité, il n’y qu’un pas à franchir pour aimer son proche, quelques-uns de plus pour aimer l’autre, c’est passer de la souffrance à la joie.
Merci à ces deux contributeurs pour leur travail, il nous reste à en tirer profit.
Bonne lecture.
Jean-François Guerry.
Mes TCF en vos Grades et qualités, voici le Morceau d’Architecture que tout Maître doit à ses Frères, je l’ai bâti en pensant que sa formulation et sa structure rimée, pourrait vous aider et ainsi vous permettre d’ancrer en votre Cœur, cette méditation sur celui qui s’impose à nous…comme le défi qu’il faut Maîtriser pour accéder à l’Homme Libre, ami du pauvre et du riche s’ils sont vertueux.
Bien Fraternellement
Il est mes Bien Cher Frères
En vos Grades et Qualités
De bien étranges pensés
Dont l'on ne sait que faire
Mais qui en s'obstinant
En nos esprits perdurent
C'est la question du Temps
Que ce soir je "capture"
Et traiterai pour vous
Ce temps qui nous mesure
Qui prend ou donne tout
Ainsi le Temps mes Frères
Revêt pour les Maçons
Diverses dimensions
Degrés et puis Mystères.
C'est donc en Apprenti
Que devant vous ce soir
Le Temps sur qui j'écris
Devient toute une Histoire.
Avant que pour nous s'ouvrent
Les Travaux qui nous unissent
Que la Loge se couvre
Et que le Tapis glisse
Règne un certain silence
Que les Maillets battant
Brisent en leur cadence
Aux mains des Gouvernants
Ainsi nous sommes nés
Venus dans l' Univers
Le silence brisé
Et une rouge Lumière
Ici le Temps est Toujours
Comme indéfinissable
Car Rien n'est encore jour
L' Esprit Insaisissable
Par la Lumière émane
D'une source inconnue
Une sublime flamme
Ardente de Vertu
Trois Chandelles d'abord
Un premier cercle esquissé
A l' Orient de consort
Simultanéité...
Temps qui devient synchrone
Pour que tout soit en place
Avant que sur le Trône
Salomon prenne place
Et qu'advienne le Verbe
Que nous légua Saint Jean
Sa Lumière est une gerbe
Sacré devient le Temps
Plus de bornes profanes
Plus d' heures ni de cadran
En ce Temps rien ne fane
Les Travaux sont ouverts
Alors qu'il est Midi...étrange
Éclairez-moi mes Frères
Cet horaire me dérange
La source de ce Mystère
A une explication
En Asie Mineure naguère
Un pan de la Tradition
A émané d'un astre
Il Instruisait ses Apprentis
Se nommait Zoroastre
Entre Midi et Minuit
Leur laissant le sommeil
Comme vecteur de savoir
Au coeur du noir l'Éveil
Rassemblez ce qui est épars.
Quel Temps fait donc oeuvre ici
Est un Temps Imposé ?
Est-ce un temps choisi ?
Ou bien le Temps Sacré
Celui qui nous unit ?
En Loge dans la Tenue
Le Temps est Eternel
Dans la Vie profane qu'est-il ?
Un repère, une limite
Aux accents parfois cruels
Dont l'urgence nous invite
A la question existentielle.
Qui tous nous habite
Quand viendra l'échéance
Pour chacun de partir
Trop tard pour qu'on s'y penche
Sur notre devenir
En Loge notre histoire
Humaine devient Mythe
Et le Temps de ce Soir
S'est transcendé en Rite
Mais grand déchirement
La vie et ses obligations
Ne laissent que peu de temps
A ce genre de questions.
Ici un landmark s'esquisse
Vous devez prendre posture
La Vertu ou le Vice
Serment ou Forfaiture...
C'est par un doux Ternaire
Que vient la solution
A l'aide de mes F:.
Et par les Instructions
Je distille le murmure
Que la Lumière en moi
Produit sur la Pierre dure
Que ce Temps creuse pour Moi.
En effet le Temps de Loge est tel
Qu'il récompense en "salaire"
Ceux qui ont juré au Ciel
De bien tailler leur Pierre.
Ainsi vous déduirez
Qu'une simple lecture
De votre sage Instruction
Taille la pierre dure
Rappelle l'Initiation !
Ainsi voyez mes F:.
Pas de fatalité
Vous avez la Lumière
Le Temps est votre allié
Que d'exemples en nos vies
Sur lesquels nous butons
Du temps trop raccourci
Pour vivre nos Passions
Le Temps est alors un trait
Qui va de gauche vers la droite
S'écoulant comme l'on sait
Vers une porte étroite
Ou bute notre destin
C'est la le Temps profane
Celui qu'égrennent les heures
Ou la bougie perd sa flamme
Et la fin crie Horreur
C'est le Temps du Vieil Homme
Que vous cesserez d'être
Si vous oeuvrez peut-être
Et qu' en vos coeurs résonnent
Les riches enseignements
Que vos Travaux vous donnent
La Loge allonge par terre
Et sur une règle inscrit
Ce Temps que nous mes Frères
Décomposons ainsi
Vingt Quatre divisions
Réparties en Trois tiers
Travail, prière et Don
De Soi et pour ses Frères
Ainsi cet autre Temps
Fait que jamais ne sonne
Le glas des enterrements
Qu'apporte le temps des hommes
Ce temps de l'Ignorance
Et des questions pratiques
Le temps des métaux rances
Et leurs effets tragiques
Ignorance, Ignorance, Ignorance
Condition chez l'Homme première
Sans cesse nous voile mes Frères
Les Lumières Maçonniques
Bien que La Vigilance
Exercée sur nous-mêmes
Avec la Bienveillance
De ces Frères qui s'aiment
Éloigne de nous la souffrance
Et soude notre Chaîne
Ainsi ce Temps sacré
Oh concrète révélation
Est le plus négligé
Par nous mes Compagnons
C'est bien vers ce qui tue
L' éclat de nos mystères
Que notre temps vécu
Est employé á faire
Ce que Saint Jean dit triste
Ces travaux de l'orgueil et l'avoir
Que lui l' Évangéliste
Dénonce comme miroir
Aux Illusions desquelles
L' éclat de nos savoirs
Inscrits en ce Rituel
Nous convie au partage
Et la Célébration
Puisque nous avons l' Âge
Et toutes les conditions
Je vous invite avec moi
Au Temps du recueillement
Celui qui précède le Soi
La Chaîne et son Serment
Le Verbe ici s'efface
En mémoire de celui
A qui nous rendons Grâces
Pour ce bienfait : la VIE
Qu'aucune durée n'efface
Car ce Temps-là mes F:. amis
Ennemis et toi qui passes
Ce Temps sacré
Est l'Instant de ta vie.
Mes F:.je veux ce soir
Témoigner par ces vers
Qu'il n'est jamais trop tard
Pour s'évertuer à bien faire.
Comme vous le faites en Loge
Évitez que le Temps passe
A faire votre disgrâce
Drapez-vous d'une Toge
De vertu opiniâtre
Bâtissez votre Loge
Mettre des buches en l'âtre
La flamme ainsi nourrie
De votre effort personnel
Dissipera les brumes
De votre Rituel
Aimez Aimez vos F:.
Au-delà de la raison
Car c'est le temps symbole
Seul ou nous vivons
Egidio LUZ FERREIRA
Louis MASSIGNON « Le catholique musulman »
Cette récente biographie est importante à plusieurs titres. Elle permet, à une époque où le dialogue islamo-chrétien est souvent à la peine, de s’intéresser à nouveau à celui que Pie XI surnommait le « catholique musulman » et que Jacques Berque désignait comme le « cheikh admirable ». Louis Massignon est en effet un grand témoin et acteur du XXème siècle.
Très accessible, l’ouvrage offre un regard panoramique sur l’itinéraire de ce personnage complexe, grâce à l’apport de sources qui n’étaient pas disponibles jusqu’à présent. Ses huit chapitres approfondissent les multiples facettes du personnage (professeur au Collège de France, islamologue, historien, linguiste, sociologue, aventurier, diplomate, écrivain, homme engagé et grand chrétien) en s’attachant à faire émerger les influences, les tournants et les ruptures dans sa vie et à révéler la manière dont il a été « agi » par l’objet de ses recherches, notamment le persan soufi Mansur al -Hallaj.
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La vie de Louis Massignon (1883-1962) offre une amplitude exceptionnelle et en fait l’un des plus fascinants savants et penseurs français du siècle dernier.
Il perd sa foi catholique en 1903 mais la retrouve à l’occasion d’une crise mystique en 1908, en Irak. Il dit s’être « refait chrétien » par la découverte de Hallaj, saint soufi et martyr, qui restera un phare, sa vie durant. Massignon a joué un rôle de premier plan en faveur d’une meilleure connaissance de l’islam, dans le monde académique comme dans la société civile. Il a vécu un monde (y compris musulman) dans sa première moitié du XXème siècle, aujourd’hui totalement bouleversé. Il n’aurait jamais pu imaginer le terrorisme islamique que nous connaissons. Pour lui, le jihad était une notion digne et vertueuse, qui signifie d’abord l’effort que l’on doit faire soi-même pour maîtriser ses désirs et s’engager dans la voie d’une purification spirituelle. Où qu’il soit, il doit aujourd’hui regarder notre monde avec beaucoup de tristesse….
Il a joué un rôle-clé pour faire connaître et valoriser les études académiques de l’islam et notamment du soufisme, branche mystique de l’islam très peu connue à son époque, et même encore aujourd’hui.
Nommé professeur au Collège de France où il occupera la chaire de sociologie et sociographie musulmane de 1926 à 1954, il entame une brillante carrière universitaire ; il fréquente les grands penseurs de son temps : Charles de Foucault, Claudel, Bernanos, Huysmans, Mauriac tout comme Malraux, Sartre ou Camus dans un autre registre.
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Il découvre la notion d’hopitalité, dont il fait une vertu cardinale, et qui pour lui est la « concentration de toutes les œuvres de miséricorde du christianisme ». L’autre, quel qu’il soit, doit être accueilli, bien traité, considéré, nourri. Il s’appuie sur toute la geste d’Abraham, l’ancêtre fondateur, qui selon la bible et selon le Coran, aurait reçu trois étrangers qui passaient devant sa tente sous le chêne de Mambré. C’est une hospitalité fondatrice, car c’est à ce moment que ces trois personnages, que l’on dit être des anges, ont annoncé la naissance d’Isaac. Massignon est très fortement frappé par ce sens de l’hospitalité orientale, présente aussi dans le judaïsme et le christianisme oriental, et qui restera pour lui toute sa vie une valeur clé : « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte ».
Loin d’être un pur esprit, il applique ses recherches à sa vie pratique et quotidienne : créant par exemple un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne, dédié aux sept dormants d’Éphèse, des saints que l’on connaît aussi dans le Coran (voir plus bas). Alors qu’il était professeur au Collège de France, il allait enseigner le soir à des ouvriers immigrés dans les bistrots de la banlieue parisienne.
Il a entrepris ainsi nombre d’actions sociales, spirituelles voire politiques, en soutenant l’accueil des réfugiés palestiniens chassés par la création de l’État d’Israël, il fut aussi très actif aux côtés des grands acteurs du « tiers- mondisme »
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Ce positionnement a fait sa force, mais aussi sa faiblesse. En effet, son orientation scientifique était pétrie de ses valeurs, de ses convictions politiques ou religieuses. Sa mystique a souvent gouverné ses actions politiques. Il est indéniable qu’il est un des pères fondateurs de l’islamologie française, mais en même-temps il appréhendait l’islam avec un prisme chrétien. Pie XI qui le soupçonnait de s’être converti à l’islam, le qualifiera lors d’une audience de « catholique musulman ». Beaucoup croient d’ailleurs encore à cette conversion, ce qui est faux. Entré dans le Tiers Ordre Franciscain (proche de l’oblature) il sera ordonné prêtre dans le rite grec-catholique (église melchite orientale) en 1950, par dérogation du pape car marié depuis 1935… mais ce rite admet le mariage des prêtres. Il était plutôt un « transversal, multiple, un homme de l’entre-deux, de l’interstice »… Au nom de sa mystique abrahamique de réunion, de réconciliation, il sut franchir les frontières religieuses, ce qui a été et peut être vu comme une ambiguïté.
Louis Massignon a sans doute à nous dire aujourd’hui au sujet de l’islam, en particulier qu’il ne faut surtout pas tomber dans le piège du réductionnisme, en regardant l’islam comme un bloc qui incarne la peur de l’altérité religieuse. Nous sommes matraqués par des événements tragiques et sordides, réels, mais qui risquent de créer de la confusion et d’assimiler la grande majorité des croyants musulmans à la mince proportion de fous de Dieu. L’islam est une constellation de couleurs, d’écoles et de différences culturelles immenses qu’on ne peut pas réduire à un seul mot.
Il a ainsi dédié sa vie de chercheur et de croyant à la compréhension de cette religion autre, déjà mal perçue à l’époque.
Théodore MONOD écrivait dans son épitaphe le 31.10.1962 : « Saint pour certains, prophète doté d’un charisme mystique incontournable et déroutant, il a marqué son temps, fait avancer les consciences envers l’altérité religieuse et marqué plusieurs générations via ses disciples dévoués » et Louis ARAGON « un des hommes qui signifie la France vient de disparaître ». Plus tard en 1983, l’écrivain Tahar BEN JELLOUN écrivait : « Louis Massignon a réussi incontestablement à changer la manière de comprendre l’islam. Il a su montrer la présence, dans cette religion, d’un mysticisme actif, nourri de souffrance, de poésie et compassion ».
Son islamophilie peut détonner en cette période où l’islam devient de plus en plus synonyme de menace, voire du fanatisme de « grand remplacement ». Sans tomber dans l’hagiographie ou la « prophétisation », la vie de MASSIGNON est un modèle, en tout cas un phare dans l’obscurantisme ambiant. Enrichie de nombreux documents visuels inédits, (issus pour la plupart de la collection de la famille Massignon), cette biographie redonne toute la modernité et l’importance qu’il mérite à cet extraordinaire « passeur interreligieux » dont le nom vient d’être attribué à une chaire consacrée à l’enseignement du fait religieux à Sciences-Po Paris.
Le Pèlerinage des 7 saints : Cette biographie tire sa source de travaux entrepris par Manoël PENICAUD dès 2000 sous la direction de Bruno ETIENNE, sur le pèlerinage qu’effectuent des confréries soufies Regraga, descendantes de sept saints chrétiens qui auraient rencontré de son vivant le prophète Mohamed à la Mecque. Elle aboutit en 2010 à une thèse de doctorat d’anthropologie « Le réveil des 7 dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne ». En effet MASSIGNON découvre en 1951, l’existence du pardon des Sept Saints dans les Côtes d’Armor ; il est frappé par la résonance entre la gwerz (Ballade, complainte bretonne) et la sourate de la caverne, et projette alors d’organiser un rassemblement islamo-chrétien, qui se déroule pour la première fois le 25 juillet 1954 devant la crypte-dolmen de la chapelle du Vieux-Marché, proche de Lannion. L’objectif de ce pèlerinage de réconciliation est double : comportant une dimension politique visant à promouvoir une paix sereine en pleine guerre d’Algérie et une dimension spirituelle et eschatologique, visant à préparer la fin des temps.
Le pèlerinage se perpétue dans ce hameau breton chaque quatrième week-end de juillet depuis bientôt 70 ans, au-delà de la disparition de Louis MASSIGNON en 1962 (il est enterré dans le cimetière de Pordic, où son père avait fait construire une maison) ; le dernier rassemblement ayant eu lieu le 25 juillet 2019.
Jean-Bernard LALANGE.
Manoël Pénicaud est anthropologue, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des relations interreligieuses. Il a publié plusieurs ouvrages, dont Lieux saints partagés (Collectif, Actes Sud -Mucem, 2015), Le réveil des Sept Dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne (Cerf, 2016), Coexistences (Collectif, Actes Sud-MNHI, 2017). Il est aussi l’un des commissaires de l’exposition Lieux saints partagés présentée à Marseille, Tunis, Paris, New-York, Istanbul…
Louis MASSIGNON « Le catholique musulman »- Manoël Pénicaud – 450 – Pages – 23,90 €- Éditions Bayard.
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Le temps
Couplet 1
Mon cœur comme un oiseau voltige dans les airs, désert
Le temps nous est compté il se moque de nous, sur terre
L’horloge sonne le tempo et chuchote « Souviens-toi, mon frère »
Les heures sont remontées les dieux surfent enfin, la mer
Refrain :
Mon esprit divague
Mon esprit sauvage
Les minutes s’agacent
Mon esprit divague
Mon esprit sauvage
Les minutes s’effacent
Mon esprit divague
Mon esprit sauvage
Couplet 2
Mon âme comme un poisson sublime les eaux, de feu
Nos beaux jours se dispersent nos secondes s’envolent, mon vieux
Une clepsydre se déverse mon discours se termine, si peu
Je remonte le carillon nos pensées s’évaporent, adieu !
Refrain
Solo
Couplet 3
Bonheur au Nirvana j’ai le souffle coupé, amis
Le sablier sur nos vies je regarde l’enfance, merci
Avec le temps va tout s’en va et moi je rêve, d’ici
Capturer ce temps par l’esprit faire de cet instant, le paradis
Refrain
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TOURNER SON REGARD VERS L’ORIENT
Quand la loge est dûment couverte, quand le silence règne, que les ouvriers sont à leur place, quand les mots, les signes sont connus. Les regards se tournent vers la Lumière de l’Orient.
Alors le passage est ouvert, des ténèbres vers la Lumière, la tension se fait vers le sacré.
S’agit-il d’un rite de l’Égypte ancienne, un mystère de la Grèce antique, un rite cosmique, chaque tradition a ses rites propres, mais ils sont tous éclairés par la même Lumière, ils proposent au cherchant la Connaissance.
Chaque tradition transmet sa Connaissance initiatique, le soleil lumière et feu se lève chaque matin à l’aube, l’esprit s’éveille sous l’effet de sa chaleur, il brûle du désir de connaître.
Intrigué par l’article de Roger Dachez paru récemment dans le 8ème Cahier de l’Alliance la revue de la Grande Loge Maçonnique de l’Alliance Française, avec le titre de : « Sous le signe d’Harpocrate ». Harpocrate qui n’est en fait que la représentation grecque de l’enfant dieu Horus fils d’Isis et d’Osiris les personnages légendaires d’Égypte. Horus fait le signe du silence bien connu des Francs-Maçons.
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Bien sûr ce n’est pas le doigt posé sur la bouche qui nous intéresse, mais le silence nécessaire au secret et au mystère du sacré. Le silence pont à franchir, exercice indispensable à la méditation spirituelle.
Le silence ouvre donc la porte vers le sacré, le sacré qui est partout et en tout et que pourtant nous ne voyons pas. Le sacré qui est relié au divin, est l’Ein sof des Kabbalistes, l’Or spirituel des alchimistes, et peut-être l’humus qui fait l’homme et l’humanité ?
Le sacré féconde l’homme intérieur, l’homme spirituel, j’en reviens naturellement à Horus l’enfant dieu, conçut sur les bords du Nil, du fleuve sacré des égyptiens, ou sur les bords du Gange, de l’Euphrate, de l’Amazone, du Jourdain, peu importe…
Isis a rassemblé les morceaux épars d’Osiris son mari et son frère à la fois, la chair avait quitté ses os, tout était désuni, il lui fallait retrouver l’unité, fût-ce avec des mots substitués, retrouver une forme de verticalité, Isis la veuve mythique voulu un enfant à l’image Osiris.
Elle parvint grâce au rayon de lumière provenant des yeux d’Osiris et grâce à sa tendresse et la force de son amour, redonner à Osiris tout son éclat. Ce rayon de lumière en Z fit renaître la splendeur d’Osiris il réapparu plus radieux que jamais dans son fils Horus. Ainsi Horus fût l’enfant de la veuve, l’enfant de la Lumière.
Une autre légende raconte que Horus naquit sous la forme d’un faucon protégé et mis au secret sous les ailes déployées de sa mère, transformée en rapace, elle le protège dans les roseaux du fleuve.
L’enfant dieu Horus est alors représenté sous la forme d’un faucon et son œil son symbole emblématique. L’œil central devient ainsi la représentation du principe divin, l’œil du cœur. Cet œil différend des yeux liés à la lune et au soleil. Ce qui fit dire à Saint-Exupéry : « L’essentiel est invisible pour les yeux, les yeux sont aveugles il faut chercher avec le cœur. »
L’œil divin, sacré d’Horus, l’œil du cœur qui permet de voir l’invisible. René Guénon le situe au centre du triangle maçonnique. Il est unique, immobile selon Platon, c’est l’œil de l’âme, l’œil de la Connaissance.
Les Égyptiens pratiquaient le culte du soleil, les francs-maçons se déplacent dans le sens solaire, le frère Goethe voyait aussi cet œil solaire, cet œil de la Lumière :
« Si l’œil n’était pas de nature solaire. Comment pourrais-tu apercevoir le soleil ? »
L’œil central du delta lumineux, est le principe réunificateur, il préside aux travaux qui se font à la Gloire du Grand Architecte, travaux qui visent à régénérer l’unité en nous, à réunir ce qui est épars.
C’est bien avec ce troisième œil, cet œil intérieur, que l’on passe du visible des apparences à l’invisible du réel. Jacques Rolland dans « Symbolisme Maçonnique de l’Ancienne Égypte » écrit :
« Ce troisième œil, permet alors de voir dans l’invisible, un peu à la manière du spectre de l’arc-en-ciel, où l’ultra- violet est absent, mais cependant présent. »
L’œil d’Horus permet de voir la réalité pure, débarrassée des impuretés profanes. Il devient l’œil de notre conscience, l’œil de la justice, cette justice qu’Isis que n’a cessé de réclamer Isis pour Osiris et Horus. Que nous demande la franc-maçonnerie si ce n’est de défendre la justice ..
Les rites de maquillage égyptiens et encore présents de nos jours sont-ils pratiqués pour attirer notre regard vers l’intérieur et ensuite répandre la beauté du cœur vers l’extérieur ?
L’œil au centre du delta lumineux maçonnique, inspire les travaux, incline à la pratique des exercices spirituels propres à faire jaillir la lumière intérieure, l’œil du delta, est-il comme l’œil divin d’Horus qui demandait aux scribes et aux Pharaons, de porter à l’extérieur du temple la lumière qu’ils avaient reçus à l’intérieur. De transmettre cette hiérophanie, cette manifestation du sacré, dans la société qui en avait besoin et qui en a encore besoin de nos jours. Je terminerais par cette remarque le signe du silence de Horus et son œil du cœur, peuvent-ils êtres comparés au silence de notre maître secret, notre maître intérieur et à cet œil descendu de l’orient et présent la bavette d’un certain tablier maçonnique.
Jean-François Guerry.
Cet article est reposté depuis Un jour, une pensée.
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Voyage, citation d'Antonio Machado
Voyageur, il n'y a pas de chemin ; le chemin se fait en marchant. - Antonio Machado (1875-1939) -
(NB : pour être tenu au courant de toutes les publications du blog, et recevoir chaque citation dès sa parution, PENSEZ A VOUS ABONNER A LA NEWSLETTER !)
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Apprendre
Ici seulement tout est vraiment symbole
C’est entendu je ne sais ni lire ni écrire
Et si nul ne se connait totalement tant
Qu’il n’a pas souffert je me connais pleinement
Car j’ai descendu la spirale jusqu’au fond
Mais je sais déchiffrer le sens de la vraie vie
C’est entendu moi je ne sais pas construire seul
Même si j’ai les plans n’ayant comme seule raison
Pour le faire qu’une femme à rencontrer et aimer
Mais la truelle de mes mains peut bâtir un foyer
Autour d’elle plus solide que les maisons de pierre
C’est entendu j’ai tourné en rond jusqu’à m’enivrer
Bien que je sache les marches de l’escalier vertical
Mais le labyrinthe du jeu de l’oie un pas en avant
Puis deux en arrière en a fini de m’occuper
A tout prendre ne vous en déplaise j’ai préféré
Monter sur un fil blanc danser seul sans filet
Au risque de tomber sans pouvoir me relever
Sur le damier de ce triste monde en trompe-l’œil
Et c’est avec la veuve que je veux enfin jouer
Sérieusement comme seuls savent le faire ceux- là
Qui n’ont pas étouffé en eux leur cœur d’enfant
A la marelle à cloche-pied de la terre au ciel
Apprendre dites-vous mais comprendre le pouvez-vous.
Jacques Viallebesset.
AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE L'AUTEUR POUR LES LECTEURS DU BLOG.
« La route du Devoir mène-t-elle sûrement à la Vérité ? »
La route de l'initié, du passé au futur,
Passe par la recherche du diamant le plus pur,
Le devoir de respect en toute humilité,
Par le passage du profane au sacré.
Notre regard dans le miroir de la vérité,
Ouvert par le grand architecte de l'univers,
Nous aidera à trouver, avec l'aide de nos pairs
A franchir la balustrade et trouver la lumière
Qui balisera sans faillir le bel itinéraire
Bonté vérité justice
Temple intérieur devenu sublime édifice.
Jean-Pierre Rousseau
Un lecteur du blog V.B, m’a adressé un courrier suite à la parution du travail de la Loge Kleio sur Gustave Le Bon. Il m’est apparu intéressant de vous en faire partager les grandes lignes, extraits :
« Très peu de gens même cultivés connaissent Gustave Le Bon » J’en fais partie, non pas des gens cultivés, mais de ceux qui ne connaisse que le nom de cet auteur.
« Michel Onfray puise largement son inspiration chez Gustave Le Bon. » On aime ou pas Michel Onfray mais s’il dérange, c’est souvent par la pertinence de ses analyses et des ses regards sur notre civilisation.
Le lecteur parle de Gustave Le Bon : « Sa redoutable conclusion dans ‘Psychologie des foules’ est assurément prémonitoire et obsédante pour moi. La crise du COVID donne raison à Le Bon. Un minuscule accident sanitaire qui n’a tué que 0,03% d’êtres humains, plonge ceux-ci dans une paranoïa émolliente et létale, du moins en occident.
Je crois que nous sommes dans la phase terminale civilisationnelle décrite par Le Bon dans sa conclusion. Comme civilisation nous sommes morts !
Une civilisation qui perd toute son énergie et ruine son économie pour (ne pas) empêcher la mort de trois ou quatre vieillards sub-claquants est morte.
Force est de constater, que plus l’on est âgé, plus on risque de mourir, que le refus de la mort même en rêve ne supprime pas la mort. Les constats récents démontrent que malgré tous les soins apportés à nos anciens, nombre d’entre eux continuent à mourir, est-ce anormal ?
« La Chine observe notre déroute morale son heure est venue désormais. »
N’hésitez pas à réagir, si tel est votre désir, en laissant un commentaire directement sur le blog ou en écrivant à :
V.B et Jean-François Guerry.
| Directeur Bibliothèque de philosophie scientifique |
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| Nom de naissance |
Charles Marie Gustave Le Bon
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Le Célèbre Docteur
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| Membre de | |
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Gustave Le Bon, né le à Nogent-le-Rotrou et mort le à Marnes-la-Coquette, est un médecin anthropologue, psychologue social et sociologue français.
Polygraphe, intervenant dans des domaines variés, il est l'auteur de 43 ouvrages en 60 ans, traduits en une dizaine de langues de son vivant et plusieurs fois réédités entre 1890 et 1920, dans lesquels il aborde, parmi d'autres sujets, le désordre comportemental et la psychologie des foules
s1. Le Bon reste une personnalité controversée. D’une part, à une époque où la méthode devient importante, son « amateurisme » gêne ses contemporains tels que Durkheim2, sans que cela ait vraiment d’influence sur son début de carrière. D’autre part, Le Bon dégage une image pseudo[pas clair]-raciste, qui renvoie à « l’idéologie coloniale de son époque2 ». Il avait des tendances anticléricales.
Le Bon ne soutient pas la théorie d’une hiérarchisation des civilisations, mais admet des différences au niveau des stades de développement, et soutient la théorie du biologiste darwinien allemand Ernst Haeckel (1834-1919)2. Il consacre un gros volume illustré à la Civilisation des Arabesn 1. Après une mission aux Indes, il publie, en 1887, un autre ouvrage majeur, Les Civilisations de l’Inde2. Psychologie des foules marqua un tournant dans la carrière du « célèbre docteur3 ». Cette œuvre, parue en 1895, reste la plus célèbre aujourd’hui.
— Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 18954
SOURCE WKIPEDIA
Bonjour,
Le Bon a raison, son analyse est pertinente, Onfray a raison de rebondir sur cette analyse,, tu (vous) as raison de relayer ton sentiments qui est tout aussi juste et pertinent.
Mais toi, comme moi, vivons dans une Société dite « avancée », « progressiste », « humaniste », j’en passe et des meilleurs, bref, nous sommes des Occidentaux !
Mais toi (vous) êtes vous, réellement, prêt à mourir, à ne plus voir vos êtres chers, ne plus vivre, accepteriez -vous devoir disparaître un de vos proches (vos anciens, vos épouses, époux, frères, sœurs, etc), pire pourrirez-vous lui dire : « tu as fait ton temps, tu as assez vécu, ta présence n’est pas indispensable, nous ne ferons donc rien pour te protéger ou de guérir et puis, pourquoi es-tu aussi vieux aussi, tu aurais dû être plus jeune, plus fort, peut-etre même plus beau (pourquoi pas !).
Oui, la Chine observe notre déroute !
Un jour, notre descendance occidentale regardera à son tour la déroute de la Chine, peut-être même assistera-t-elle à sa débâcle.
Il faut toujours s’inspirer du passé pour comprendre le présent, un regard sur un passé somme toute très proche, aurait été éclairant mais… (Egyptiens, Romains, etc.)
La vie est une sinusoïdale…
XY alias Philippe.
Dans les moments d’extrêmes confusions, l’on confond la foule avec le peuple. La foule se tasse, se serre, elle rempli la cuve sans souci des débordements et des violences. Elle parle de démocratie, en pensant loi du plus fort, contre le plus faible, elle se corporatise plus qu’elle fraternise, elle ainsi la démocratie à ses pieds, elle trie, elle hiérarchise, elle juge.
Celui qui renonce à penser par lui-même, se mêle à la foule pour hurler avec les loups, quand le sage prend du recul sur son Aventin.
Celui dont la main tremble, tremble devant la foule, il cède par manque de courage il appelle cela un bon compromis, c’est le même qui met la poussière sous le tapis.
Les grandes foules impressionnent, étouffent, emportent tout sur leur passage il ne reste que les cendres de leurs violences. La foule est dans les rues, mais aussi dans les palais, elle se presse, s’incline devant ses idoles.
Il arrive quelquefois qu’un homme seul, sans arrogance, avec humilité, trace dans le ciel un arc, pour faire de la foule un peuple. Un peuple uni, sans distinction de race, de classe, un peuple de femmes et d’hommes, réunis dans un centre d’union fraternelle. Alors devant cette utopie, le peuple crie sa fraternité sa liberté, sa joie. Ce peuple fait la gloire du souverain et non l'inverse. La multitude se soude en un seul corps, pour dire, le peuple ce n’est pas moi, ce n’est pas toi, c’est nous tous ensemble.
Mes excuses pour ce trait un peu grandiloquent et lyrique, mais je crois en la sagesse et la perfectibilité des femmes et des hommes. Il me fallait bien introduire le travail de la Loge Kleio, dont vous aller pouvoir mesurer la redoutable actualité bonne lecture à tous.
Jean-François Guerry.
VIE ET MORT DES CIVILISATIONS
Gustave Le Bon
Psychologie des foules
1895
Quand l'édifice d'une civilisation est vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amènent l'écroulement.
Gustave Le Bon 1841-1931
Médecin, anthropologue, psychologue, sociologue
Né en 1841 à Nogent-le-Rotrou, où son père, Jean Marie Charles Le Bon, est conservateur des hypothèques, Gustave Le Bon fait ses études au lycée de Tours. Il entre ensuite à lafaculté de médecine de Paris.
Il parcourt l’Europe, l'Asie et l'Afrique du Nord entre les années 1860 et 1804. Il écrit des récits de voyage, des ouvrages d’archéologie et d’anthropologie sur les civilisations de l’Orient et participe au comité d'organisation des expositions universelles. En 1879, il fait une entrée remarquée au sein de la Société d'anthropologie de Paris qui lui décerne l’année suivante le prix Godard.
En 1888, il démissionne et rompt tout contact avec cette société peu ouverte à ses approches psycho-sociologiques novatrices ; pour lui, « il n'y a pas de races pures dans les pays civilisés » et il entend le terme de « race », à l'instar de Taine ou Renan, comme un synonyme de « peuple », c'est-à-dire « un agrégat d'hommes appartenant au même milieu et partageant la même culture (langue, tradition, religion, histoire, coutumes vestimentaires, alimentaires, etc.) ».
« Les classifications uniquement fondées sur la couleur de la peau ou sur la couleur des cheveux n'ont guère plus de valeur que celles qui consisteraient à classer les chiens d'après la couleur ou la forme des poils, divisant, par exemple, ces derniers en chiens noirs, chiens blancs, chiens rouges, chiens frisés, etc. »
Au chapitre de la colonisation, Le Bon partage avec l’anthropologue Armand de Quatrefagesune position hétérodoxe : le rôle de la puissance colonisatrice devait se borner à maintenir la paix et la stabilité, à prélever un tribut, à nouer ou à développer des relations commerciales, mais en aucun cas ne doit s’arroger le droit d’imposer sa civilisation à des populations réticentes. Le Bon ne soutient pas la théorie d’une hiérarchisation des civilisations, mais admet des différences au niveau des stades de développement.
Son premier grand succès de librairie en sciences sociales est la publication en 1894 des Lois psychologiques de l'évolution des peuples, ouvrage qui se réfère aux lois de l'évolution darwinienne en les étendant de la physiologie à la psycho-sociologie.
Etude des phénomènes révolutionnaires
PSYCHOLOGIE DES FOULES, citations :
« La foule psychologique est un être provisoire, formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède »
« Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, ils présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions... La simplicité et l'exagération des sentiments des foules font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, ne s'accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l'individu en foule »
« Les idées n'étant accessibles aux foules qu'après avoir revêtu une forme très simple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transformations. C'est surtout quand il s'agit d'idées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, qu'on peut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descendre de couche en couche jusqu'au niveau des foules. Ces modifications... sont toujours amoindrissantes et simplifiantes. Et c'est pourquoi, au point de vue social, il n'y a guère, en réalité, de hiérarchie des idées, c'est-à-dire d'idées plus ou moins élevées. Par le fait seul qu'une idée arrive aux foules et peut agir, si grande ou si vraie qu'elle ait été à son origine, elle est dépouillée de presque tout ce qui faisait son élévation et sa grandeur. D'ailleurs, au point de vue social, la valeur hiérarchique d'une idée est sans importance.»
« De même que pour les êtres chez qui le raisonnement n'intervient pas, l'imagination représentative des foules est très puissante, très active, et susceptible d'être vivement impressionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, un accident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le cas du dormeur dont la raison, momentanément suspendue, laisse surgir dans l'esprit des images d'une intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite si elles pouvaient être soumises à la réflexion. Les foules, n'étant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas l'invraisemblable : or, ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont généralement les plus frappantes. »
« Ce n'est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'âme des foules. Elles ont une telle soif d'obéir qu'elles se soumettent d'instinct à qui se déclare leur maître »
Influence
Le Bon participe activement à la vie intellectuelle française. En 1902, il crée la Bibliothèque de philosophie scientifique chez Flammarion, qui est un vrai succès d'édition, avec plus de 220 titres publiés et plus de deux millions de livres vendus à la mort de Le Bon en 1931. À partir de 1902 il organise une série de « déjeuners du mercredi » auxquels sont conviées des personnalités telles que Henri et Raymond Poincaré, Paul Valéry, Émile Picard, Camille Saint-Saëns, Marie Bonaparte, Aristide Briand, Henri Bergson, la comtesse Greffulhe, icône de la Belle-Époque et inspiratrice de Proust pour À la recherche du temps perdu.
En 2010, Psychologie des foules est choisi par Le Monde et Flammarion comme l'un des « 20 livres qui ont changé le monde ».
Les idées contenues dans Psychologie des foules jouèrent un rôle important au début du XXe siècle.
Si les praticiens du totalitarisme, Mussolini, Hitler, Staline et Mao, passent pour s'être inspirés (ou plus exactement, avoir détourné les principes) de Gustave Le Bon, beaucoup de républicains – Roosevelt, Clemenceau, Poincaré, Churchill, de Gaulle, etc. – s'en sont également inspirés.
Roosevelt « Je n'eus l’occasion de le rencontrer (Roosevelt) que deux mois avant la guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami, Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait désigné lui-même les convives qu'il désirait voir à ses côtés. […] Après avoir parlé du rôle des idées dans l'orientation des grands conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard, me dit d'une voix grave : — Il est un petit livre qui ne m'a jamais quitté dans tous mes voyages et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est votre volume : Lois psychologiques de l'évolution des peuples. »
Charles de Gaulle emprunte dans son livre à la gloire de « l'homme de caractère » (Le Fil de l'épée) l'essentiel des thèses de Le Bon, tendant notamment à considérer la suggestion comme le fait élémentaire et irréductible expliquant tous les mystères de la domination.
Dans son ouvrage Psychologie collective et analyse du moi, paru en 1921, Freud s’appuie sur une lecture critique de Psychologie des foules, il y mentionne les travaux de Le Bon notamment sur « les modifications du Moi lorsqu’il est au sein d’un groupe agissant », et écrit « je laisse donc la parole à M. Le Bon. »
VIE ET MORT DES CIVILISATIONS
LA CONCLUSION DE PSYCHOLOGIE DES FOULES
« La création incessante de lois et de règlements restrictifs entourant des formalités les plus byzantines les moindres actes de la vie, a pour résultat fatal de rétrécir progressivement la sphère dans laquelle les citoyens peuvent se mouvoir librement.
Victimes de cette illusion qu'en multipliant les lois, l'égalité et la liberté se trouvent mieux assurées, les peuples acceptent chaque jour de plus pesantes entraves. Ce n'est pas impunément qu'ils les acceptent.
Habitués à supporter tous les jougs, ils finissent bientôt par les rechercher, et, perdre toute spontanéité et toute énergie. Ce ne sont plus que des ombres vaines, des automates passifs, sans volonté, sans résistance et sans force.
Mais les ressorts qu'il ne trouve plus en lui-même, l'homme est alors bien forcé de les chercher ailleurs. Avec l'indifférence et l'impuissance croissantes des citoyens, le rôle des gouvernements est obligé de grandir encore. Il leur faut tout entreprendre, tout diriger, tout protéger.
L'État devient alors un dieu tout-puissant. Mais l'expérience enseigne que le pouvoir de telles divinités ne fut jamais ni bien durable ni bien fort.
La restriction progressive de toutes les libertés chez certains peuples, malgré une licence qui leur donne l'illusion de les posséder, semble résulter de leur vieillesse tout autant que d'un régime quelconque. Elle constitue un des symptômes précurseurs de cette phase de décadence à laquelle aucune civilisation n'a pu échapper jusqu'ici.
Si l'on en juge par les enseignements du passé et par des symptômes éclatant de toutes parts, plusieurs de nos civilisations modernes sont arrivées à la période d'extrême vieillesse qui précède la décadence. Certaines évolutions semblent fatales pour tous les peuples, puisque l'on voit si souvent l'histoire en répéter le cours.
Il est facile de marquer sommairement les phases de ces évolutions. C'est avec leur résumé que se terminera notre ouvrage.
Si nous envisageons dans leurs grandes lignes la genèse de la grandeur et de la décadence des civilisations qui ont précédé la nôtre, que voyons-nous ?
A l'aurore de ces civilisations, une poussière d'hommes, d'origines variées, réunie par les hasards des migrations, des invasions et des conquêtes. De sangs divers, de langues et de croyances également diverses, ces hommes n'ont de lien commun que la loi à demi reconnue d'un chef.
Dans leurs agglomérations confuses se retrouvent au plus haut degré les caractères psychologiques des foules. Elles en ont la cohésion momentanée, les héroïsmes, les faiblesses, les impulsions et les violences. Rien de stable en elles. Ce sont des barbares.
Puis le temps accomplit son œuvre. L'identité de milieux, la répétition des croisements, les nécessités d'une vie commune agissent lentement. L'agglomération d'unités dissemblables commence à se fusionner et à former une race, c'est-à-dire un agrégat possédant des caractères et des sentiments communs, que l'hérédité fixera progressivement. La foule est devenue un peuple, et ce peuple va pouvoir sortir de la barbarie.
Il n'en sortira tout à fait pourtant que lorsque après de longs efforts, des luttes sans cesse répétées et d'innombrables recommencements, il aura acquis un idéal. Peu importe la nature de cet idéal. Que ce soit le culte de Home, la puissance d'Athènes ou le triomphe d'Allah, il suffira pour doter tous les individus de la race en voie de formation d'une parfaite unité de sentiments et de pensées.
C'est alors que peut naître une civilisation nouvelle avec ses institutions, ses croyances et ses arts. Entraînée par son rêve, la race acquerra successivement tout ce qui donne l'éclat, la force et la grandeur. Elle sera foule encore sans doute à certaines heures, mais, derrière les caractères mobiles et changeants des foules, se trouvera ce substratum solide, l'âme de la race, qui limite étroitement les oscillations d'un peuple et règle le hasard.
Mais, après avoir exercé son action créatrice, le temps commence cette oeuvre de destruction à laquelle n'échappent ni les dieux ni les hommes. Arrivée à un certain niveau de puissance et de complexité, la civilisation cesse de grandir, et, dès qu'elle ne grandit plus, elle est condamnée à décliner rapidement. L'heure de la vieillesse va sonner bientôt.
Cette heure inévitable est toujours marquée par l'affaiblissement de l'idéal qui soutenait l'âme de la race. A mesure que cet idéal pâlit, tous les édifices religieux, politiques ou sociaux dont il était l'inspirateur commencent à s'ébranler.
Avec l'évanouissement progressif de son idéal, la race perd de plus en plus ce qui faisait sa cohésion, son unité et sa force. L'individu peut croître en personnalité et en intelligence, mais en même temps aussi l'égoïsme collectif de la race est remplacé par un développement excessif de l'égoïsme individuel accompagné de l'affaissement du caractère et de l'amoindrissement des aptitudes à l'action.
Ce qui formait un peuple, une unité, un bloc, finit par devenir une agglomération d'individus sans cohésion et que maintiennent artificiellement pour quelque temps encore les traditions et les institutions.
C'est alors que divisés par leurs intérêts et leurs aspirations, ne sachant plus se gouverner, les hommes demandent à être dirigés dans leurs moindres actes, et que l'État exerce son influence absorbante.
Avec la perte définitive de l'idéal ancien, la race finit par perdre aussi son âme. Elle n'est plus qu'une poussière d'individus isolés et redevient ce qu'elle était à son point de départ : une foule.
Elle en présente tous les caractères transitoires sans consistance et sans lendemain. La civilisation n'a plus aucune fixité et tombe à la merci de tous les hasards. La plèbe est reine et les barbares avancent. La civilisation peut sembler brillante encore parce qu'elle conserve la façade extérieure créée par un long passé, mais c'est en réalité un édifice vermoulu que rien ne soutient plus et qui s'effondrera au premier orage.
Passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un rêve, puis décliner et mourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie d'un peuple. »
COMMENTAIRES DU CONFERENCIER
LES CIVILISATIONS ASCENDANTES
LA CHINE l’irrésistible ascension
LES CIVILISATIONS RESILIANTES
LA RUSSIE éternelle puissance
ISRAEL citadelle assiégée
l’IRAN vive les sanctions
LES CIVILISATIONS DECLINANTES
LES ETATS UNIS « pour résister soyons barbares »
L’EUROPE « après moi le déluge »
Fin de la conférence
ANNEXES
EXTRAITS PSYCHOLOGIE DES FOULES
L’ochlocratie (du grec ancien ὀχλοκρατία / okhlokratía, via le latin : ochlocratia) est un régime politique dans lequel la foule (okhlos) a le pouvoir d'imposer sa volonté « Gouvernement par la foule, la multitude, la populace »
Ochlocratie n'est pas un synonyme de démocratie au sens de gouvernement par le peuple. Le terme foule, non le terme peuple, est employé ː il suggère dans un sens péjoratif la foule en tant que masse manipulable ou passionnelle.
Exagération et simplisme des sentiments des foules
Les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, l'exagération d'un sentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l'approbation dont il devient l'objet accroît considérablement sa force.
La simplicité et l'exagération des sentiments des foules les préservent du doute et de l'incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, resterait peu accentué, devient aussitôt une haine féroce chez l'individu en foule.
La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hétérogènes surtout, par l'absence de responsabilité. La certitude de l'impunité, d'autant plus forte que la foule est plus nombreuse et la notion d'un pouvoir momentané considérable dû au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actes impossibles à l'individu isolé. Dans les foules, l'imbécile, l'ignorant et l'envieux sont libérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notion d'une force brutale, passagère, mais immense.
L'exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l'homme primitif, que la crainte du châtiment oblige l'individu isolé et responsable à refréner. Ainsi s'explique la facilité des foules à se porter aux pires excès.
Habilement suggestionnées, les foules deviennent capables d'héroïsme et de dévouement. Elles en sont même beaucoup plus capables que l'individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.
La foule n'étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l'orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d'argumentation familiers aux orateurs des réunions populaires.
La foule réclame encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. Au théâtre, la foule exige du héros de la pièce des vertus, un courage, une moralité, qui ne sont jamais pratiqués dans la vie.
On a parlé avec raison de l'optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles sont le plus souvent sans parenté avec le bon sens et la logique. L'art de parler aux foules est d'ordre inférieur, mais exige des aptitudes toutes spéciales. On s'explique mal parfois à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes généralement très incertains de la réussite, car pour juger, il leur faudrait se transformer en foule. Si nous pouvions entrer dans les développements, il serait facile de montrer encore l'influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays reste parfois sans aucun succès dans un autre ou n'obtient qu'un succès d'estime et de convention, parce qu'elle ne met pas en jeu des ressorts capables de soulever son nouveau publie.
Inutile d'ajouter que l'exagération des foules porte seulement sur les sentiments, et en aucune façon sur l'intelligence. Par le fait seul que l'individu est en foule, son niveau intellectuel, je l'ai déjà montré, baisse considérablement. M. Tarde l'a égale-ment constaté en opérant ses recherches sur les crimes des foules.
C'est donc uniquement dans l'ordre sentimental que les foules peuvent monter très haut ou descendre, au contraire, très bas.
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Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules
La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduite presque exclusivement par l'inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l'influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuvent être parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l'individu agit suivant les hasards de l'excitation. La foule, jouet de tous les stimulants extérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions reçues. L'individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l'homme en foule ; mais sa raison lui montrant les inconvénients d'y céder, il n'y cède pas. On peut physiologiquement définir ce phénomène en disant que l'individu isolé possède l'aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue.
Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant les excitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seront toujours tellement impérieuses que l'intérêt de la conservation lui-même s'effacera devant elles.
Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernières y obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instant de la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à l'héroïsme le plus absolu. La foule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. C'est de son sein qu'ont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutile de remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu d'années qu'un général, devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à se faire tuer pour sa cause.
Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous l'influence des excitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que l'ouragan soulève, disperse en tous sens, puis laisse retomber. L'étude de certaines foules révolutionnaires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments.
Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsqu'une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la vie quotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, les démocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avec frénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volonté durable que de pensée.
La foule n'est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle n'admet pas d'obstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et d'autant moins que le nombre lui donne le sentiment d'une puissance irrésistible. Pour l'individu en foule, la notion d'impossibilité disparaît. L'homme isolé sent bien qu'il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère à l'esprit. Faisant partie d'une foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère le nombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement. L'obstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si l'organisme humain permettait la perpétuité de la fureur, on pourrait dire que l'état normal de la foule contrariée est la fureur.
Dans l'irritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les caractères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nos sentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point. En 1870, la publication d'un simple télégramme relatant une insulte supposée suffit pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatement une guerre terrible. Quelques années plus tard, l'annonce télégraphique d'un insignifiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversement instantané du gouvernement. Au même moment, l'échec beaucoup plus grave d'une expédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre qu'une faible émotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais les plus féminines de toutes sont les foules latines. Qui s'appuie sur elles peut monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitude d'en être précipité un jour.
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L'autoritarisme et l'intolérance
constituent pour les foules des sentiments très clairs, qu'elles supportent aussi facilement qu'elles les pratiquent. Elles respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n'ont jamais été aux maîtres débonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. C'est toujours à eux qu'elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds le despote renversé, c'est parce qu'ayant perdu sa force, il rentre dans la catégorie des faibles qu'on méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d'un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur.
Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Si l'action de l'autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de l'anarchie à la servitude, et de la servitude à l'anarchie.
Ce serait d'ailleurs méconnaître la psychologie des foules que de croire à la prédominance chez elles des instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nous illusionnent sur ce point. Les explosions de révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Elles sont trop régies par l'inconscient, et trop soumises par conséquent à l'influence d'hérédités séculaires, pour ne pas se montrer extrêmement conservatrices.
Abandonnées à elles-mêmes, on les voit bientôt lasses de leurs désordres se diriger d'instinct vers la servitude. Les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins acclamèrent énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durement sentir sa main de fer.
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L’imagination des foules
C'est sur l'imagination populaire que sont fondées la puissance des conquérants et la force des États. En agissant sur elles, on entraîne les foules. Tous les grands faits historiques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de l'Islamisme, la Réforme, la Révolution et de nos jours l'invasion menaçante du Socialisme sont les conséquences directes ou lointaines d'impressions fortes produites sur l'imagination des foules.
Aussi, les grands hommes d'État de tous les âges et de tous les pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considéré l'imagination populaire comme le soutien de leur puissance. Jamais ils n'ont essayé de gouverner contre elle. « C'est en me faisant catholique, disait Napoléon au Conseil d'État, que j'ai fini la guerre de Vendée; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j'ai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. » Jamais, peut-être, depuis Alexandre et César, aucun grand homme n'a mieux compris comment l'imagination des foules doit être impressionnée. Sa préoccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses victoires, dans ses harangues, dans ses discours, dans tous ses actes. A son lit de mort il y songeait encore.
Comment impressionner l'imagination des foules? Nous le verrons bientôt. Disons dès maintenant que des démonstrations destinées à influencer l'intelligence et la raison seraient incapables d'atteindre ce but. Antoine n'eut pas besoin d'une rhétorique savante pour ameuter le peuple contre les meurtriers de César. Il lui lut son testament et lui montra son cadavre.
Tout ce qui frappe l'imagination des foules se présente sous forme d'une image saisissante et nette, dégagée d'interprétation accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits merveilleux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il importe de présenter les choses en bloc, et sans jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont aucunement l'imagination des foules; tandis qu'un seul crime considérable, une seule catastrophe, les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis. La grande épidémie d'influenza qui fit périr, à Paris, cinq mille personnes en quelques semaines, frappa peu l'imagination populaire. Cette véritable hécatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque image visible, mais uniquement par les indications hebdomadaires de la statistique. Un accident qui, au lieu de ces cinq mille personnes, en eût seulement fait périr cinq cents, le même jour, sur une place publique, par un événement bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, aurait produit sur l'imagination une impression immense. La perte possible d'un transatlantique qu'on supposait, faute de nouvelles, coulé en pleine mer, frappa profondément pendant huit jours l'imagination des foules. Or, les statistiques officielles montrent que dans la même année un millier de grands bâtiments se perdirent. De ces pertes successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de marchandises, les foules ne se préoccupèrent pas un seul instant.
Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l'imagination populaire, mais bien la façon dont ils se présentent. Ces faits doivent par condensation, si je puis m'exprimer ainsi, produire une image saisissante qui remplisse et obsède l'esprit. Connaître l'art d'impressionner l'imagination des foules c'est connaître l'art de les gouverner.
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Les images, les mots et les formules
En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elles sont impressionnées surtout par des images. Si l'on ne dispose pas toujours de ces images, il est possible de les évoquer par l'emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils provoquent dans l'âme des multitudes les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On élèverait une pyramide plus haute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des victimes de la puissance des mots et des formules.
La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ceux dont le sens est le plus mal défini possèdent parfois le plus d'action. Tels, par exemple, les termes: démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant une puissance vraiment magique s'attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent des aspirations inconscientes variées et l'espoir de leur réalisation.
La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, tout aussitôt, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. On peut les comparer à ces divinités redoutables cachées derrière le tabernacle et dont le dévot n'approche qu'en tremblant.
Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous l'identité des formules. A certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot n'est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.
Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas la puissance d'évoquer des images; et, il en est qui, après en avoir évoqué, s'usent et ne réveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité principale est de dispenser celui qui les emploie de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante nécessité d'avoir à réfléchir.
Aussi, quand les foules, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, finissent par professer une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir du véritable homme d'État est de changer ces mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes. Ces dernières sont trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville fait remarquer que le travail du Consulat et de l'Empire consista surtout à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, à remplacer par conséquent des mots évoquant de fâcheuses images dans l'imagination par d'autres dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière; la gabelle, l'impôt du sel ; les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe des maîtrises et jurandes s'est appelée patente, etc.
Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses détestées des foules sous leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et là fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique ». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste principalement à savoir manier les mots. Art difficile, car, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais ne parlent pas la même langue.
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Les moyens d’action des meneurs
Quand il s'agit de faire pénétrer lentement des idées et des croyances dans l'esprit des foules - les théories sociales modernes, par exemple - les méthodes des meneurs sont différentes. Ils ont principalement recours aux trois procédés suivants: l'affirmation, la répétition, la contagion. L'action en est assez lente, mais les effets durables.
L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par la publicité, connaissent la valeur de l'affirmation.
Cette dernière n'acquiert cependant d'influence réelle qu'à la condition d'être constamment répétée, et le plus possible, dans les mêmes termes, Napoléon disait qu'il n'existe qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point d'être acceptée comme une vérité démontrée.
Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans la répétition, comme cela arrive pour certaines entreprises financières achetant tous les concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène s'observe chez les animaux eux-mêmes dès qu'ils sont en foule. Le tic d'un cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la même écurie. Une frayeur, un mouvement désordonné de quelques moutons s'étend bientôt à tout le troupeau. La contagion des émotions explique la soudaineté des paniques. Les désordres cérébraux, comme la folie, se propagent aussi par la contagion. On sait combien est fréquente l'aliénation chez les médecins aliénistes. On cite même des formes de folie, l'agoraphobie, par exemple, communiquées de l'homme aux animaux.
Si les opinions propagées par l'affirmation, la répétition et la contagion, possèdent une grande puissance, c'est qu'elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé prestige.
Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s'est imposé principalement par la force irrésistible qu'exprime le mot prestige. Nous saisissons tous le sens de ce terme, mais on l'applique de façons trop diverses pour qu'il soit facile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l'admiration et la crainte qui parfois même en sont la base, mais il peut parfaitement exister sans eux. Des êtres morts, et par conséquent que nous ne saurions craindre, Alexandre, César, Mahomet, Bouddha, possèdent un prestige considérable. D'un autre côté, certaines fictions que nous n'admirons pas, les divinités monstrueuses des temples souterrains de l'Inde, par exemple, nous paraissent pourtant revêtues d'un grand prestige.
Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu'exerce sur notre esprit un individu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d'étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n'auraient jamais régné sans lui.
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Les foules dites criminelles
Les foules tombant, après une certaine période d'excitation, à l'état de simples automates inconscients menés par des suggestions, il semble difficile de les qualifier en aucun cas de criminelles. Je conserve cependant ce qualificatif erroné parce qu'il a été consacré par des recherches psychologiques. Certains actes des foules sont assu-rément criminels considérés en eux-mêmes, mais alors au même titre que l'acte d'un tigre dévorant un Hindou, après l'avoir d'abord laissé déchiqueter par ses petits pour les distraire.
Les crimes des foules résultent généralement d'une suggestion puissante, et les individus qui y ont pris part sont persuadés ensuite avoir obéi à un devoir. Tel n'est pas du tout le cas du criminel ordinaire.
L'histoire des crimes commis par les foules met en évidence ce qui précède,
On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la Bastille, M. de Launay. Après la prise de cette forteresse, le gouverneur, entouré d'une foule très excitée, recevait des coups de tous côtés. On proposait de le pendre, de lui couper la tête, ou de l'attacher à la queue d'un cheval. En se débattant, il frappa par mégarde d'un coup de pied l'un des assistants. Quelqu'un proposa, et sa suggestion fut accla-mée aussitôt par la foule, que l'individu atteint coupât le cou au gouverneur.
« Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est l'avis général, l'action est patriotique, et croit même mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe sur le col nu ; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes) il achève heureusement l'opération. »
On voit clairement ici le mécanisme précédemment indiqué. Obéissance à une suggestion d'autant plus puissante qu'elle est collective, convic¬tion chez le meurtrier d'avoir commis un acte fort méritoire, et conviction naturelle puisqu'il a pour lui l'approbation unanime de ses concitoyens. Un acte semblable peut être légalement, mais non psychologiquement, qualifié de criminel.
Les caractères généraux des foules dites criminelles sont exactement ceux que nous avons constatés chez toutes les foules : suggestibilité, crédulité, mobilité, exagé-ration des sentiments bons ou mauvais, manifestation de certaines formes de moralité, etc.
Nous retrouverons tous ces caractères chez une des foules qui laissèrent un des plus sinistres souvenirs de notre histoire : les septembriseurs. Elle présente d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celles qui firent la Saint-Barthélemy. J'emprunte les détails du récit à Taine, qui les a puisés dans les mémoires du temps.
On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggéra de vider les prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela parait probable, ou tout autre, peu importe; le seul fait intéressant pour nous est celui de la suggestion puis-sante reçue par la foule chargée du massacre.
L'armée des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et constituait le type parfait d'une foule hétérogène. A part un très petit nombre de gredins profes-sionnels, elle se composait surtout de boutiquiers et d'artisans de corps d'états divers : cordonniers, serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Sous l'influence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité plus haut, parfaite-ment convaincus d'accomplir un devoir patriotique. Ils remplissent une double fonc-tion, juges et bourreaux, et ne se considèrent en aucune façon comme des criminels.
Pénétrés de l'importance de leur rôle, ils commencent par former une sorte de tribunal, et immédiatement apparaissent l'esprit simpliste et l'équité non moins simpliste des foules. Vu le nombre considérable des accusés, on décide d'abord que les nobles, les prêtres, les officiers, les serviteurs du roi, c'est-à-dire tous les individus dont la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux d'un bon patriote, seront massacrés en tas sans qu'il soit besoin de décision spéciale. On jugera les autres sur la mine et la réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsi satisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner libre cours aux instincts de férocité dont j'ai montré ailleurs la genèse, et que les collectivités ont le pouvoir de développer à un haut degré. Ils n'empêcheront pas du reste - ainsi que cela est la règle dans les foules - la manifestation concomitante d'autres sentiments contraires, tels qu'une sensibilité souvent aussi extrême que la férocité.
« Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l'ouvrier parisien. A l'Abbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument exterminer le guichetier négligent, et l'eût fait sans les supplications des détenus eux-mêmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitté (par leur tribunal improvisé), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport, on applaudit à outrance », puis on retourne tuer les autres. Pendant le massacre une aimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent et chantent autour des cadavres, dis-posent des bancs « pour les dames » heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi à manifester une équité spéciale. Un tueur s'étant plaint, à l'Abbaye, que les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la justesse de cette observation, et décident de faire passer lentement les victimes entre deux haies d'égorgeurs qui ne pourront frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. A la force les victimes sont mises entièrement nues, déchiquetées pendant une demi-heure ; puis, quand tout le monde a bien vu, on les achève en leur ouvrant le ventre.
Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la moralité dont nous avons déjà signalé l'existence au sein des foules. Ils rapportent sur la table des comités l'argent et les bijoux des victimes.
Dans tous leurs actes on retrouve toujours ces formes rudimentaires de raisonne-ment, caractéristiques de l'âme des foules. C'est ainsi qu'après l'égorgement des douze ou quinze cents ennemis de la nation, quelqu'un fait observer, et immédiate¬ment sa suggestion est acceptée, que les autres prisons, contenant des vieux men¬diants, des vagabonds, des jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, dont il serait bon de se débarrasser. D'ailleurs figurent certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple, qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur : « Elle doit être furieuse d'être en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai. » La démons¬tration paraît évidente, et tout est massacré en bloc, y compris une cinquantaine d'enfants de douze à dix-sept ans qui, d'ailleurs, eux-mêmes, auraient pu devenir des ennemis de la nation et devaient par conséquent être supprimés.
Après une semaine de travail, toutes ces opérations étaient terminées, et les massacreurs purent songer au repos. Intimement persuadés qu'ils avaient bien mérité de la patrie, ils vinrent réclamer une récompense aux autorités ; les plus zélés exigèrent même une médaille.
L'histoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues. L'influence grandissante des foules et les capitulations successives des pouvoirs devant elles en fourniront certainement bien d'autres.