Pour une laïcité éthique
Il est toujours dangereux de croire qu'on va résoudre un problème nouveau avec une solution qui a permis d'en résoudre un autre plus ancien […] Ce qui a été réalisé, quoique avec peine, entre l'État républicain et les catholiques a été rendu possible par plusieurs facteurs. En particulier, les deux partenaires, même s'ils étaient adversaires, avaient en commun un grand amour pour leur pays. Ils étaient fiers de la France, de son histoire, de sa langue, de sa culture […] Dans la France d'aujourd'hui, tous les musulmans qui y habitent et qui en ont la nationalité partagent-ils l'amour du pays où ils résident ?
Rémi Brague – membre de l'Institut de France
Ce que je crois
Au moment où l'on remémore le 120è anniversaire de la loi de 1905, voilà que resurgit cette année encore, vandalisme, procédures de justice, polémiques et manifestations contre les crèches et l'usage même du mot "Noël".
Lorsque règnent l'intolérance et le dogmatisme et que les questions politiques deviennent d'une complexité qui les rend proches de l'insolubilité, je crois qu’il faut revenir à l’intelligence des mots et à la compréhension des concepts pour en trouver l’issue.
Me vient alors une question. Existe-t-il un regard qui, posé sur les événements de notre quotidien, leur donnerait une valeur ajoutée ou apporterait une réponse aux maux qui rongent notre société ? Alors, quelle sera la spécificité de ce regard ? Quelle raison invoquer pour justifier ce Blog sur un sujet si souvent débattu : la laïcité ? Peut-on s’en tenir à ne donner que des pistes de pensée, des voies de réflexion, des doutes à partager ? Et si ce Blog n'était que cela ? Une machine à faire douter, un système chargé de déranger la bonne façon de penser, une remise en question systématique des certitudes. À moins que la question soit mal posée et qu'il faille plutôt s'interroger sur la nécessité même des certitudes. Car si les certitudes s’affichent dans la société avec autant de poids, autant de présence, suscitent autant d’écho, de réceptivité du public, n’est-ce pas parce qu’elles correspondent à une composante de l’homme ? Sans doute ! Mais lorsqu'on cherche à définir la certitude dans ses composantes et ses champs d'application, on croise fatalement la route du dogme et de l'intolérance. Le monde de l'intolérance est le grand pourvoyeur des certitudes, il en vit, les entretient et les développe. Le Blog machine à faire douter ? Pourquoi pas ? Il serait quand même trop simpliste de se contenter d’affirmer que l’intégrisme est aveugle, que l’intolérance est absurde et que les certitudes conduisent à l’échec économique, social et philosophique.
Ces propos d’introduction m’amènent à préciser que ma contribution de ce jour n'est qu’une réflexion personnelle, un regard certes, mais un regard qui s'inscrit dans la multiplicité des discours et ne vaut que pour un temps. Je dis bien pour un temps, car, vous le savez bien, le monde change et ce qui se passe aujourd’hui pour la laïcité ne paraît plus relever d’un cas de figure quasi traditionnel dont le cinéma a donné l’illustration dans l’affrontement Peppone contre Don Camillo.
Mais d’abord, qu’est-ce que la laïcité ?
La laïcité, c’est à la fois une idée abstraite, un concept, un mythe, une utopie et sans doute d’autres choses encore. Elle est l'enjeu d'un débat et d'un combat historique et politique en France et, à un moindre titre, en Europe. Elle a en effet, une caractéristique unique : le fait d'être liée à une partie très spécifique de l'histoire de France et à elle seule, au point que le mot est à peu près intraduisible en différentes langues. Les politologues utilisent de préférence la notion de sécularisation pour indiquer qu'une société estime que sa loi ne dépend pas exclusivement de sa conception de la transcendance.
Sens et non-sens de la laïcité
Pour cadrer le sujet, rappelons-nous que le premier combat fut celui d'une 3ème République naissante et fragile qui entendait arracher aux frères des écoles chrétiennes le monopole de l’éducation. L'éducation allait devenir "nationale" et la catéchèse, "instruction civique". Ce programme a d'ailleurs été réalisé et a plutôt bien fonctionné jusqu'à l'effondrement de l'Empire colonial qui a ramené en métropole des populations revendiquant le droit à la différence en matière religieuse. C’est ainsi que la laïcité contemporaine bute, sans pouvoir le liquider sur le complexe du tchador qui l’enferme dans une contradiction intenable.
Contradiction intenable ! Je m’explique. Si la laïcité interdit à l’école les signes d’appartenance religieuse, elle renonce à la liberté de croyance dont elle se prétend dépositaire ; or, nous le savons, certaines croyances religieuses sont farouchement hostiles à la liberté de l’enseignement comme à la liberté de culte. À l’opposé, si la laïcité autorise le port de ces signes chez ceux qui récusent la neutralité de l’espace public, elle se montre infidèle à son projet d’ouverture universelle. Nous sommes dans une impasse. Ou bien toutes les doctrines se valent et elles ont le droit d’être également enseignées, mais alors la laïcité se réduit à une doctrine parmi d’autres qui ne possède aucun privilège ; elle n’est que le reflet d’une situation historique et sociologique déterminée. Ou bien la laïcité est la doctrine des doctrines qui, seule, a droit de cité, mais alors les autres doctrines n’ont plus aucune valeur. Vous le voyez, on tourne en rond…
La difficulté tient au fait que la laïcité n’a aucun contenu spécifique ni d’autre fondement qu’elle-même. Son autonomie est formelle ou, si l’on préfère, vide. C’est un élément neutre, comme le zéro dans l’addition. Elle est neutre dans son refus de toute particularité et dans son indifférence aux multiples matériaux que lui offre l’expérience et sur lesquels elle va opérer. La laïcité ne saurait donc opprimer ou occulter une parole ou une pratique. Elle-même ne prend pas la parole, elle la donne au contraire, puisqu’elle est la condition a priori de toute liberté de parole.
Seulement, lorsque la laïcité devient, comme d’autres idéologies, parole dogmatique, arrogante, inquisitive voire punitive, lorsque la laïcité devient laïcisme, alors la laïcité manque à sa propre nature et devient simplement le masque d’intérêts particuliers qui se dissimulent sous le voile de l’universel.
Et l’on retrouve ici le destin ambigu du mot laïkos : cette multitude non structurée, à l’image de la foule sur la place publique où tous ont droit à la parole. Car si tout un chacun a droit à la parole, si chaque groupe d’intérêts peut revendiquer sa culture et sa légitimité sous le prétexte qu’il occupe un espace public, c’est bien parce que cet espace est vide et que, dans ce vide, la laïcité n’a rien à dire.
Et c’est bien là son drame, qui est aujourd’hui le nôtre, dans nos écoles et dans nos universités. La laïcité ne nous dit rien sur l’origine de l’homme, le but de son existence ou la réalité du bien ; elle ne se prononce pas sur la légitimité de l’éthique ou le choix d’une politique. Elle laisse à chacun, comme au marché, le soin d’exposer sa marchandise et de la vendre à qui bon lui plaît. Et c’est là toute sa faiblesse et toute sa vacuité. En une époque où le fait du pluralisme est la caractéristique majeure des démocraties, on peut s’interroger sur la capacité de la laïcité à fournir un fond de principes communs à tous en s’appuyant sur ce que John Rawls appelle "un consensus par recoupement". À reconnaître à l’infini la pluralité des opinions, des comportements et des cultures, l’espace public risque de se fracturer, de se morceler et de se dissoudre dans un consensus par appauvrissement qui trahira la volonté de communauté qui l’animait. La laïcité moderne risque de n’être, en fait, et finalement, que l’état d’une société qui a perdu tout repère et qui n’accorde plus de foi qu’à son incroyance. À laisser à chacun le soin de recueillir les bribes d’un héritage privé de testament, la laïcité contemporaine risque de se donner comme la forme intellectuelle du délaissement.
" La laïcité à la française est accident dans l’histoire de l'humanité ". Voilà ce qu’affirme Bruno Etienne brillant universitaire et franc-maçon du Grand Orient de France bien connu pour ses prises de position publique sur la laïcité. Bien peu d'États actuels ont suivi la même évolution, alors que la sécularisation est générale en Occident. Le droit de la plupart des pays européens est issu du système parlementaire, quelle qu'en soit la forme ; et l’on sait bien qu’il n’est plus lié à la conception transcendante de la société qui produit ce droit.
La laïcité française est unique en ce sens qu'elle est d’abord le rapport particulier d'une religion de type ecclésial avec un magistère institutionnalisé face à un État républicain balbutiant qui a voulu lui arracher le monopole de la socialisation. Mais le concept et la pratique ont évolué depuis la 3ème République. Le système adopté en Europe occidentale est quelque peu différent : les États démocratiques admettent par exemple l’enseignement religieux dans l'instruction publique et subventionnent certaines églises reconnues. La laïcité est alors le rapport entre ces deux instances ; elle est présentée en garante de la liberté des consciences individuelles et en barrière devant les risques d’empiétements d’une église quelconque
Pour une laïcité éthique
Lorsque les questions politiques deviennent d'une complexité qui les rend proches de l'insolubilité, je crois qu’il faut revenir à l’intelligence des mots et à la compréhension des concepts pour en trouver l’issue.
Depuis quelques décennies, la France, entre autres, est confrontée à la redoutable question de la laïcité face à ce qu'il est convenu d'appeler, pour une partie de sa population le retour du religieux (En 2025, près de 4 millions de pèlerins accueillis à Lourdes ; une fréquentation exceptionnelle de Notre Dame à Paris)
La tentation alors est grande d’établir à ce propos un rapport de forces et de se défier entre protagonistes. Qui cédera le premier ? Dieu ? Ou l'État ? Dilemme sans issue, car comment concilier deux idées aussi intransigeantes, surtout lorsqu’elles s'impriment dans des convictions extrêmes, des comportements sans concessions, des institutions sans alternatives.
La paix n'est guère concevable entre une laïcité qui se voudrait athée et des confessions religieuses, dont chacune prétendrait à l’exclusivité des dogmes et au caractère unilatéral de sa croyance. Un tel champ de force conduit droit à la guerre. D'où la nécessité de reformuler les termes du débat de sorte qu'une solution redevienne imaginable et cela, si possible, sans trop prendre ses désirs pour des réalités.
Il importe ainsi de développer les éléments de ce que l’on appellera une laïcité éthique. En l'occurrence, il ne s’agit pas de céder à la tendance nouvelle au "tout éthique", en faisant du mot éthique lui-même une sorte de mot de passe, de magique sésame. La référence éthique ici utilisée concerne avant tout, et quel que soit le sujet abordé, le respect d'autrui, c'est-à-dire de celui ou de celle qui n’est pas moi, ou qui ne se reconnaît pas dans mes identifications primaires. Penser une laïcité éthique pour un pays, où chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes doivent trouver les voies d’une coexistence qui ne soit ni la négation ni la caricature de leurs valeurs communes, cela revient d'abord à explorer les fondements juridiques qui permettraient d'échapper aux dilemmes que j’ai mentionnés ; ensuite, il faudra inévitablement s’interroger sur les attitudes et les comportements qui permettront l’usage à bon escient de telles ressources.
Explorons quelques fondements juridiques fondateurs. L’histoire, de 1789 à nos jours, nous montre que la question de la laïcité n’a pas été aussi unilatérale, militante et polémique qu’on pourrait le croire.
Commençons par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 et de son article 10 qui dispose :
"Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la loi"
Cela est bien dit, mais on passe trop facilement sous silence un élément capital du Préambule de cette Déclaration :
"En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen".
"Sous les auspices de l’Être Suprême" ! Voilà bien une formulation propre à interpeller les Francs-Maçons de la Grande Loge de France qui déclarent travailler à la gloire du Grand Architecte de L’Univers. Mais, surtout, voilà une mention qui confère une signification et une résonnance bien particulière à l’article 10. Et qui nous conduit à deux observations :
-Vous remarquerez que le respect de l’ordre public, qui établit une limite aux manifestations religieuses, ne peut être fixé que par la loi. Il n’est donc pas déterminé a priori en forme décensure préalable. Il l’est de manière légale sans contrainte ni violence.
-Deuxième remarque. La mention d’un Être Suprême, dans un tel contexte, est comme une allusion à l’idée de Dieu. Comme si les Constituants avaient voulu faire droit au déisme plus ou moins affirmé des Encyclopédistes avant que n’interviennent les archanges de la Terreur. La mention de l’Être Suprême révèle, qu’à cette date, le nouveau législateur n’éprouve encore aucune phobie à l’encontre d’une idée de Dieu et qu’il la présente de telle sorte qu’elle soit compatible avec les libertés qu’il va ensuite prononcer. Il est vrai que cette phobie éclatera par la suite. Toutefois, sans refaire l’histoire politico-religieuse de la France, l’on observera que l’élaboration des grandes lois concernant la laïcité sous la 3ème République, saura également échapper à de telles réactions répulsives.
Depuis 1789, nul ne peut plus être inquiété pour l’expression publique de ses convictions, "même religieuses", ajouta-t-on en cette année où le catholicisme était encore seule religion reconnue du royaume de France. De la faveur du prince on passait au droit de tout homme, du seul fait qu’il était homme, à ne plus enfermer au fond de lui-même ses pensées les plus chères. La foi religieuse cessait d’être une affaire de société pour être remise à la libre décision de chacun. Un siècle plus tard, c’est exactement ce qu’on nommera laïcité.
C’est ainsi que, lors des lois qui fondèrent l’école publique, le projet de Jules Ferry était la séparation de la société civile et de la société religieuse. Mais il admettait encore dans son programme de 1887 un chapitre sur "les devoirs envers Dieu" pour tenir compte de la religiosité générale de la société française. Jules Ferry était suffisamment confiant dans la neutralité de l’enseignement public pour garder la possibilité d’une instruction religieuse. C’est à cet effet que la loi prévoyait que l’école vaquerait le jeudi, laissant ainsi une chance à l’espace privé et à la croyance. La fameuse Lettre de Jules Ferry aux instituteurs indiquait que la mission des hussards noirs de la République consistait " à fortifier, à enraciner dans l’âme de [leurs] élèves, pour toute leur vie, les notions essentielles de moralité humaine…" Jules Ferry, dans ce passage, parlait, comme si cette notion allait de soi, de l’âme des élèves.
Et nous arrivons à l’époque actuelle.
La Constitution de la 5ème République dispose dans son article 2 : "La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, ou de religion. Elle respecte toutes les croyances".
Suivant ces dispositions, là encore capitales, la laïcité dont se prévaut la Constitution n'est pas une laïcité négative, qui se déclare en concurrence éliminatrice avec le fait même de la croyance, quelle qu'elle soit, serait-elle religieuse. Elle détermine plutôt une laïcité ouverte et plurielle qui s'oblige à reconnaître non seulement la liberté de croire, mais également la pluralité des croyances, chacune étant reconnue en tant que telle et toutes étant appelées à admettre le principe de leur coexistence. Il n'empêche que ni la loi ni le droit ne peuvent et ne sauraient régenter la totalité de l'existence. D'où l'importance du relais éthique : respect d’autrui, reconnaissance de l’autre sans condition, donner son plein sens au mot dialogue qui ne doit pas se réduire à une conversation manœuvrière au service d’un prosélytisme prédateur. Qui accepte de dialoguer, accepte ipso facto d’exposer, de s’exposer à changer d’avis.
Quand on parle de laïcité, on pense généralement à celle de l’État ou à celle de l’école, qui ne sont en cette histoire que condition, moyen ou conséquence. Il faut inverser la perspective, rappeler que ce fut d’abord une affaire de conscience : de consciences qui demandaient leur place au soleil dans une société qui la leur refusait. L’ayant obtenue, elles héritent du fardeau princier : une société ne peut ni tout permettre ni tout se permettre. Au forum des libertés publiques, on peut penser que ce sera le grand débat démocratique des années qui viennent : dans le "polythéisme des valeurs" et des convictions, ainsi que dirait Max Weber, comment constituer un "espace éthique commun" sans lequel une société devient rapidement invivable et ingouvernable ? Là est la question.
Il me vient, pour conclure, une remarque bel et bien religieuse et éthique. Elle se rapporte à l’axiome éthique par excellence, énoncé dans le Lévitique – axiome qui résonne notamment dans toutes les religions dites monothéistes -, qu'il faut apprendre à lire et à écouter comme il se doit, c’est-à-dire sans en tronquer la conclusion : " /.../ et tu aimeras ton prochain comme tien : je suis Dieu" (Lévitique, 19, 18). Dieu au sens théologique et le prochain au sens social et éthique ne s'excluent pas. Au contraire, ils sont intimement corrélés. Cette corrélation ne doit-elle pas être sans cesse rappelée, sachant, comme l'affirme encore le préambule de la Déclaration de 1789 à laquelle il faut revenir, que la corruption publique et la ruine des gouvernements ne sont que les conséquences fatales de l'oubli et du mépris, oubli ce qui fut avant soi, mépris de celui qui vit avec soi ? Quand l’exigence divine rejoint l'obligation constitutionnelle, bien irresponsable serait celui qui irait les disjoindre.
Mais pourquoi athée non dogmatique et fidèle ? Parce que tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être, à un certain nombre de valeurs qui sont nées pour beaucoup d'entre elles dans les grandes religions, et spécialement, en Europe, parce que c'est notre histoire, dans la tradition judéo-chrétienne. Ce n'est pas parce que je ne crois pas en Dieu que je vais refuser de voir la grandeur, au moins humaine, du message évangélique. Mon Dieu à moi, si j'ose dire, celui dont je nie spécifiquement l'existence, c'est le Dieu d'Abraham, c'est le Dieu de Jésus-Christ. Je ne crois pas davantage au Brahman de Shankara ou en Allah de Mahomet. Mais ces Dieux-là, je ne les connais que par ouïe dire; ils ne sont ni mon problème ni ma culture. Cela vaut tout autant pour les autres civilisations. Mais il se trouve que nous sommes en Europe, que nous sommes d'Occident, que nous le voulions ou pas. Il faut bien assumer cette dimension à la fois historique et géographique, qui fait partie de notre destin.
André Comte-Sponville, "Existe-t-il une spiritualité athée ?
YANN.
LAÏCITÉ ÉRUPTIVE !
Au royaume des confusions, les dogmes sont rois pourrait-on suggérer ! Le concept de laïcité est aujourd’hui l’objet de nombreuses confusions. Détourné de sa fonction, survalorisé ou amoindri, il est souvent instrumentalisé pour servir des choix politiques qui en réduisent la portée. Ce que je crois et ce que je constate.
Les extrémistes religieux et politiques parlent peu ou mal de la laïcité, feignant de l’ignorer ou la méconnaissant. Très récemment elle redevient sous leurs pressions, un sujet. Sur tous les frontons des édifices de la République Française, nous pouvons lire Liberté, Égalité, Fraternité. On parle beaucoup de Liberté, on théorise beaucoup aussi l’Égalité, on réserve la Fraternité pour les grands événements sportifs, les grandes catastrophes, les statuts des organisations humanitaires, les commémorations et les remémorations. La Fraternité se réduit à des moments, voir : le moment fraternité de Régis Debray. Comment prétendre appliquer la loi sur la laïcité sans d’abord restaurer la fraternité ? La fraternité est une valeur essentielle pour l’application de la laïcité. Parce que la fraternité ne se limite pas, elle est ouverture humaniste, constat que nous sommes tous frères, pourquoi dès lors ne pas pratiquer l’Amour fraternel ? Pourquoi laisser prospérer la haine, substrat de la violence, affirmation de l’ignorance de l’autre. J’ai pu constater que les Maçonnes et les Maçons qui revendiquent être des Sœurs et des Frères, peinent à prononcer dans certaines obédiences la Devise de la Républicaine Française à laquelle ils ont pourtant prêtés serment d’allégeance puisque par réciprocité la République les protège.
Il faut dire d’abord pour éviter toute confusion à propos de la laïcité que c’est un concept, une loi avec ses décrets, loi votée dans la douleur, loi débattue s’il en est. Mais cela reste du domaine du législatif. Ses articles sont les instruments de la vie en société, ce principe législatif n’est donc pas pour moi une spiritualité il suffit de lire la loi pour s’en convaincre. Même si cette loi incline, si elle guide vers des valeurs grâce à sa pratique, vers des valeurs spirituelles. Elle ne reste qu’un principe législatif favorisant la vie en société. La laïcité n’est pas une spiritualité, parce que la spiritualité est la spiritualité elle n’a pas besoin d’adjectif. Que ceux-ci soient laïque ou religieux. Un être spirituel peut l’être sans être membre d’une église, d’un parti politique, d’un mouvement, ni adhérent à un principe législatif. Ce qui n’empêche nullement une double appartenance, nous pouvons être, des êtres spirituels et laïcs, et religieux, et athées, le et est fondamental. La laïcité a pour elle un principe intangible c’est la liberté de conscience. En conséquence elle reconnait la plus grande tolérance, sans pour autant être faible sur ses principes : de Liberté et d’Égalité et bien sûr de Fraternité.
« Accoler un adjectif à « spiritualité », c’est en réduire sa portée qui est universelle. » D’ailleurs, vous ne trouverez pas le mot spiritualité dans les articles de la loi sur la laïcité. La laïcité a cette vertu de nous donner un sentiment d’unité nationale au-delà des communautarismes de toutes origines. Elle est pour moi en ce sens un centre d’union fraternel, c’est aussi un centre d’union fraternel qui permet aux Francs-maçons de se réunir ensemble dans leurs loges. Ce centre d’union fraternel porte le nom d’Art Royal, ou de Franc-maçonnerie. Dans ce centre d’union fraternel, le premier mouvement du Franc-maçon est d’aller vers l’autre et non pas comme dans le monde profane de s’éloigner de l’autre. Aller vers l’autre pourvu qu’il soit libre et de bonnes mœurs. Ce mouvement vers l’autre dépasse l’intérêt de la réciprocité, il est absolu et infini, sans désir ou espoir de retour. Il est mouvement vers l’homme, humanisme. Les Sœurs et les Frères sont des soldats de l’humanité, de l’universel.
Pour les Francs-maçons la loi divine ne peut pas contredire la loi naturelle. Leur Temple est comparable à l’Arche du patriarche Noé, et leur Temple intérieur est un tabernacle.
Défions-nous des extrémistes qui laissent se déchirer entre eux les modérés partisans de l’équilibre entre la rigueur de la loi de Moïse et de la loi d’Amour de Jésus. Ces extrémistes versent leurs terreaux de la division et de la haine dans nos jarres destinées à recevoir le vin de la connaissance. Ils sèment les graines de la division, de la séparation des hommes. Ils sont les ennemis de la foi et de la raison et refusent cette alliance qui les précipiteraient dans l’oubli. La laïcité ne doit pas non plus succomber sous la dictature des extrémistes laïcs qui se cachent derrière des arguties et des failles législatives. Les Francs-maçons, travaillent constamment dans leurs loges et dans le monde au rassemblement de ce qui est épars, à rapiécer, à rénover, à recoller les morceaux brisés des miroirs pour que les hommes puissent se regarder et regarder avec leurs différences dans la même direction, pour le bonheur de l’humanité. Ce ne sont que les sentiments d’un citoyen et laïque et croyant et Franc-maçon, désolé pour ceux qui voudraient nous écarteler, nous séparer, nous caractériser…
Jean-François Guerry.