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la Franc Maçonnerie au Coeur

la Franc Maçonnerie au Coeur

Un blog d'information, de conversations sur le thème de la Franc Maçonnerie, des textes en rapport avec la Franc Maçonnerie, comptes rendus et conseils de lectures.

Publié le par Loge Kleio
ET SI LE CIEL ÉTAIT VIDE ?
En ces temps ou les réseaux sociaux sont de plus en plus zélés à diffuser la haine, qu'a payer leurs impôts comme vous et moi. Le travail de la Loge kleio sent presque le souffre ! 

Jean-François Guerry

ET SI LE CIEL ETAIT VIDE ?

 

 

 

Vous avez choisi, VM, de faire travailler notre atelier sur un thème particulièrement complexe : immanence et transcendance.

 

Rappelons qu’un principe immanent est un principe dont l'activité n'est pas séparable de ce sur quoi il agit, et qui le constitue de manière interne. L'idée de transcendance se définit quant à elle comme le fait d'avoir une cause extérieure et supérieure qui dépasse l’entendement.

Difficile à la lecture de ces définitions de ne pas penser en premier lieu au principe créateur et au divin. N’est ce d’ailleurs pas ce principe immanent et transcendant qui est évoqué lorsque nous lisons à l’ouverture de nos travaux le prologue de l’Evangile de St Jean ? Ces  « enfants de Dieu sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu ».

 

Mais pour raisonner ce thème en qualité de Maçon, il nous faut nous cantonner dans les règles de la Maçonnerie édictées par nos pères fondateurs.

 

Ces pères fondateurs ont très soigneusement et très explicitement éludé la question du divin. Ainsi la première des six Obligations des Constitutions d’Anderson stipule : «Un maçon est obligé, en vertu de son Titre, d’obéir à la Loi morale ; et s’il entend bien l’Art , il ne sera jamais un athée stupide, ni un Libertin sans Religion. Dans les anciens Terms, les Maçons étaient obligés dans chaque pays de professer la religion de leur Patrie ou Nation quelle qu’elle fut ; Mais aujourd’hui, laissant à eux-mêmes leurs opinions particulières, on trouve plus à propos de les obliger seulement à la Religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord. Elle consiste à être bons, sincères, modestes et gens d’honneur, par quelque Dénomination ou Croyance particulière que l’on puisse être distingué ; d’où il s’ensuit que la Maçonnerie est le Centre de l’Union et le Moyen de concilier une sincère Amitié́ parmi des Personnes qui n’auraient jamais pu sans cela se rendre familières entre elles». (Traduction du FF de la Tierce)

 

C’est cette conviction qui nous interdit de débattre de sujets  religieux en loge. Donc pas de débat sur le divin - que chacun est libre d’interpréter à sa manière - et partant pas d’immanence ou de transcendance. Alors pourquoi donc avez-vous, Vénérable Maître, choisi ce thème de réflexion ?

 

Espérant ne choquer la sensibilité d’aucun d’entre vous, je vais essayer ce soir de défendre très simplement et rapidement le point de vue suivant :

 

La maçonnerie est - par sa construction même - un principe immanent et transcendant, et elle n’a par ailleurs aucun besoin d’immanence ou  transcendance d’ordre divin pour rajouter à sa légitimité ou à son efficacité dans le monde.

 

Les trois grandes lumières de la Franc-maçonnerie sont le volume de la Loi Sacrée, l’équerre et le compas. Notons que ces deux derniers instruments, création de l’homme par opposition à la parole de Dieu, sont disposés non pas à côté mais SUR le VLS. Dans un monde maçonnique où tout symbolisme a été minutieusement pensé, la prééminence des uns sur l’autre ne peut pas être incidentale.

Sans trahir de grands secrets maçonniques accessibles à tous sur Internet, l’équerre est la matière, et le compas l’esprit, capable de s’élever vers les hauteurs à l’image du cône que forme le compas en action. D’où leurs positionnements relatifs selon le degré de nos tenues, l’esprit triomphant in-fine de la matière.

 

L’équerre, le carré, et le compas, le cercle : nous voici avec l’homme de Vitruve, aux proportions parfaites qui l’enferment structurellement au centre d’une géométrie qui ne laisse aucune échappatoire. La position est particulièrement exposée, vulnérable : celle d’un homme écartelé dans ses contraintes et ses contradictions.

 

Cette représentation très maçonnique pose à elle seule la question de l’humanité – dans les deux sens que peut prendre ce terme, l’humanité de l’homme envers ses semblables ou la collectivité des hommes – la question de l’humanité donc est circonvenue dans ce cercle et ce carré. Comme si le champ de la réflexion, comme le champ de l’action, étaient volontairement bornés, la solution se trouvant nécessairement à l’intérieur de cet espace clos que forment l’équerre et le compas, la matière et l’esprit.

 

L’équerre et le compas nous renvoient aux principes d’autonomie et de responsabilité. Nous sommes entrés «librement» en Maçonnerie. Nous avons fait ce choix et aucun principe immanent ou supérieur n’a guidé notre décision d’entrer dans le cercle et le carré et de travailler sur nous-même. Nous avons choisi de « naître » et de devenir ces hommes nouveaux. Nous avons appris, par le miroir, que le premier Mal était en nous. Nous avons accepté, par nos serments, d’être ce que sont nos actes, et que nos actes définissent ce que nous sommes aux yeux de nos Frères et du monde.

 

Certes me direz-vous, mais nous sommes bien loin de l’immanence. Pas si sûr !

 

En acceptant ce que je viens d’énoncer – c’est à dire en devenant Maçon et a fortiori Maître Maçon -  nous nous sommes érigés en architectes de notre propre intériorité, ce que l’on désigne entre nous comme le temple intérieur. Ceux qui ont connu l’élévation se souviennent du rituel.

 

Puisque nous sommes devenus nos propres créateurs, nous pouvons alors méditer la phrase que Bergson a écrite dans une perspective philosophique totalement étrangère à la Franc-Maçonnerie:

 

«La joie qu’éprouve le créateur est une joie divine. Si donc, dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d’être dans une création qui peut se poursuivre à tout moment chez tous les hommes : la création de soi par soi, l’agrandissement de la personnalité par un effort qui tire beaucoup de peu, quelque chose de rien, et ajoute sans cesse à ce qu’il y avait de richesse dans le monde»

 

Cette conception de la création de soi par soi recoupe parfaitement la devise de notre Rite « Ordo ab Chao». Faire triompher l’esprit sur la matière, conformément à l’évolution des positions relatives du compas et de l’équerre. C’est – par le travail sur soi - donner du sens à sa propre vie, à son rapport aux autres et contribuer ainsi à l’avènement d’un monde plus fraternel – la construction de l’édifice.

 

La Maçonnerie répond donc à la définition d’un principe immanent dès lors que son activité n'est pas séparable de ce sur quoi elle agit - l’homme Maçon en l’occurrence - et qui le constitue de manière interne. En guise de clin d’œil, ne dit-on d’ailleurs pas lors de nos cérémonies « Au nom de… et en vertu de… je te constitue… » ?

 

Reste la question de la transcendance.

On peut certainement la chercher dans cette espérance folle d’une Fraternité Universelle qui nous dépasse tous, dans la construction de ce Temple collectif qui serait rendue possible si chaque homme y apportait sa pierre polie.

La cause est bien extérieure à l’homme, et elle lui est effectivement supérieure. Reste à savoir si elle dépasse l’entendement. La réponse est certainement oui si l’on définit le terme entendement comme la raison. La fraternité universelle est une utopie, une très belle utopie vers laquelle nous tendons et qui nous fait chaque jour reprendre le chemin dès que le soleil pointe à l’Orient.

 

La Franc-Maçonnerie est donc, dans ses fondements et sa construction même, un principe immanent et qui nous transcende. Notre rituel a d’ailleurs été conçu comme un modèle interactionniste fondé sur le « dire », le « voir », le « faire » et le « ressentir », et il utilise par exemple le principe de triangulation de la prise de parole, de la gestuelle et de la gestion spatio-temporelle pour produire une dialectique visible-invisible, théorie-pratique, transcendance et immanence.

 

Si nous acceptons cette hypothèse, il s’ensuit que la Maçonnerie n’a pas besoin de divin pour être opératoire et effective dans nos loges comme dans le monde profane. Elle se définit d’ailleurs elle-même comme « la Religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord ».

 

Dès lors il est légitime de s’interroger sur la présence du Volume de la Loi Sacrée comme troisième grande lumière, comme sur le passage de cette Obligation des Constitutions d’Anderson qui stipule que le Maçon,  « s’il entend bien l’Art , ne sera jamais un athée stupide, ni un Libertin sans Religion ».

 

Je soumets à votre sagesse deux arguments hypothétiques, l’un défensif, l’autre offensif :

  1. Fondée à l’aube du 18ème siècle, peu après les guerres de religion et dans un monde occidental dans lequel la religion est consubstantielle à la vie en société et la structure, il était émotionnellement, psychiquement et sociologiquement inconcevable – c’est à dire en l’occurrence mortel – que la Maçonnerie ne se positionne pas comme étant compatible avec les religions. Il en allait de sa survie même.
  2. Les pères fondateurs de la Maçonnerie, acteurs majeurs du siècle des Lumières, savaient très bien que l'homme est une machine à fabriquer des dieux. Ils ont donc eu la sagesse - et je dirais même l’intelligence tactique - de recycler les religions dans la Franc-Maçonnerie, comme les religions avaient en leur temps recyclé les rites païens pour convertir la multitude. C’était une condition essentielle pour attirer les hommes de bonne volonté vers cette nouvelle Religion et permettre son développement sur la surface de la terre.

 

Gardons d’ailleurs à l’esprit que le VLS peut être, au choix, l’un des livres des trois religions révélées, mais peut également n’être qu’un recueil de pages blanches.

 

Je terminerai mon propos en suggérant que la Franc-Maçonnerie, cette nouvelle religion créée sur les décombres des guerres de religion, est d’essence anarchiste en cela – et en cela seulement - qu’elle affirme in-fine le principe du « Ni Dieu Ni Maître ». La Franc-Maçonnerie a mis l’homme au centre du monde, en situation de pleine responsabilité dans la construction de son soi comme de l’avènement d’un monde plus fraternel. Elle met l’homme dans la vie et vise à le faire échapper à cette insoutenable légèreté de l’être que décrivait Kundera, celle de l’homme livré à ses passions et à ses pulsions.

Et c’est bien ainsi.


J’ai dit.

 

Références :

Constitutions d’Anderson (http://www.ledifice.net/3241-D.pdf)

Bergson - Œuvres Complètes – Arvensa Editions p.758

Milan Kundera - L’insoutenable légèreté de l’être

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