DE LA MATIÈRE À L’ESPRIT
ndré Malraux, avec Jack Lang, sont les deux derniers ministres qui restent présents dans notre mémoire. Le dernier cité, parce qu’il est l’initiateur de la fête de la musique, un des arts majeurs, créateur du lien entre les hommes. Un art qui harmonise nos relations, enchante, introduit dans la joie dans nos cœurs. D’André Malraux au timbre de voix inoubliable, nous avons retenu qu’il fut un écrivain, un aventurier, un résistant, et un homme politique. Et l’on peut dire sans honte, cela avait de « la Gueule », d’avoir un ministre engagé contre le fascisme, notamment auprès des républicains espagnols. Cela avait de « la Gueule », d’avoir un ministre ayant participé à la Résistance de la France et à sa libération en 1944. André Malraux, était un ministre et non pas un oiseau de passage. Il demeura dans son ministère, représenta la culture française de 1959 à 1969, deux quinquennats ! Un ministre qui imposait le silence du recueillement, lors de ses célèbres oraisons funèbres. On retiendra, celle adressée à Jean Moulin lors de sa panthéonisation en 1964. Jean Moulin qu’il rejoindra en 1976. Issu de famille modeste, son père employé de commerce et sa mère fille d’épicier, il n’était pas destiné à marquer l’Histoire. Donnant tort, à cette prédestination sociale, il fut un exemple de la méritocratie républicaine.
Mais mon propos n’est pas de faire le panégyrique d’un des seuls ministres de la culture dont le nom nous reste en mémoire. La République reconnaissante, a permis que son patronyme, orne les frontons de nombreuses écoles et lycées. Le nom de celui qui a écrit l’Espoir et La Condition humaine, mots prémonitoires d’un projet humaniste. De celui qui, fut aussi le créateur des Maisons de la Culture. Mon propos à cet instant est plutôt de rendre humblement hommage à celui qui, s’est vu attribuer, des propos qu’il n’a pas dit, et qui malheureusement, sont trop souvent réemployés. En effet Malraux n’a pas affirmé : Le XXIème siècle sera religieux. Il l’a d’ailleurs démenti lui-même avec vigueur : Je n’ai pas dit cela ! Ce que je dis est plus incertain : je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire.
Cela lui a valu, d’être considéré comme un mythomane. L’avènement spirituel se concrétise à la fois par la pensée et la pratique. Binarité, que Malraux a mis en œuvre dans sa vie. La déclaration de Malraux a été déformée par une confusion entre le religieux, et le spirituel. Plus encore, Malraux compléta, pour répondre à ceux qui le qualifiaient de mythomane : Je fabule mais le monde commence à ressembler à mes fables. Par ses mots, on peut se questionner : est-ce que ce fut son souhait, la réalisation d’une utopie humaine ?
L’homme peut-il par sa recherche de la sagesse, la conscience de sa force, son désir de beauté et d’harmonie franchir la porte étroite de la spiritualité ?
Cette porte qui ouverte peut, le transformer, le métamorphoser d’individu en personne. Réalisant ainsi, l’intuition de Malraux : la possibilité d’un événement et d’un avènement spirituel en lui.
Toujours avec l’intransigeante humilité, interrogeons-nous sur l’éventualité de concevoir cet événement, cet avènement personnel, et de transformer cet événement, avènement planétaire.
Cette démarche, ces premiers pas de l’homme dans le monde de la spiritualité, s’apparente à un voyage inconnu pour l’homme. L’homme est issu de la matière l’homo humus, l’homme trop lié, trop attaché à la matière. Quand il s’est dressé sur le compas de ses deux jambes, l’homme a commencé son aventure spirituelle, en commençant sa marche vers la Lumière et suivant en suivant l’étoile flamboyante.
La première question se pose immédiatement pourquoi entreprendre une démarche spirituelle ? Cette interrogation, c’est sans doute posé à lui, quand il a regardé le ciel ou quand il a pris conscience de sa finitude charnelle, et l’urgence de donner un sens à son bref passae sur terre. Alors, sans doute a-t-il voulu, prolonger son aventure, l’Esprit d’Aventureétait peut-être né ?
Puis viendrons les questions, comment et pourquoi réaliser ce projet utopique ?
e pour quoi, le premier pas. C’est d’abord l’intuition, la conscience d’un manque. Le constat de ceux qui, sont arrivé au dénouement leurs devoirs d’homme. Par dénouement on entend, l’accomplissement de leurs devoirs, par la pratique des préceptes, somme toute assez simple du stoïcien Marc Aurèle : Mange comme un homme, bois comme un homme, habille-toi, marie-toi, aie des enfants, exerce tes droits et tes devoirs. L’issue de ces devoirs, c’est d’arriver à destination, au midi de sa vie, au mi-temps. Cet instant où naît un souffle nouveau qui vient les envahir, et les interpelle : et alors maintenant qu’allez-vous faire ? Et comment ?
Ils font le constat d’un manque, d’un désir d’autre chose. Antoine de Saint-Exupéry dans une ultime lettre en 1944 écrivait : Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. Il poursuivait ainsi sa lettre : On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de bilans et mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus.
C’est ce constat que tout homme sincère, voulant donner un sens et du sens à sa vie, fait un des premiers jours d’automne, avant que l’hiver de sa vie ne l’emporte. Cet homme aspire à vivre comme un paradoxe un printemps spirituel. Cet homme aspire à pousser la porte de son jardin intérieur, pour parcourir les chemins bordés de roses rouges où la rosée céleste glisse ses larmes de joie sur les pétales de velours.
Dans cet élan vers la spiritualité, Saint-Exupéry exprimait son désir d’un au-delà de la matière, son désir de vie, de poésie. Comme Malraux, il ne voulait pas que les hommes n’entendent plus que la voix des robots, ne comprennent plus que les robots, que milliards d’hommes soient façonnés et se façonnent eux-mêmes en robots identiques. Il ne voulait pas que les hommes ne deviennent que des créatures artificielles, des golem informes inachevés, formatés par des algorithmes, dénués d’émotions et d’amour. Il est indispensable de mettre de l’esprit dans la matière, de convertir son regard à la spiritualité, afin de ne pas devenir des créatures écervelées à la merci de tous les inventeurs d’engins techniques si performants soient-ils et trop souvent mis dans les mains des « ingénieurs du chaos. »
C’est pourquoi, il faut que l’homme soit capable de créer quelque chose de plus permanent que lui-même, quelque chose qui le dépasse. C’est pourquoi, il faut combattre pour la pluralité des esprits, contre l’uniformisation des applications numériques par exemple. Il y a une forme de cynisme dans l’utilitarisme, dans la recherche de la création de cerveaux unifiés. Cet utilitarisme mondialisé, qui se présente à nos yeux comme une forme d’universalisme, est en réalité un totalitarisme déguisé. Ainsi les réseaux sociaux enferment les hommes dans l’écran de leurs ordinateurs, dans l’anonymat où ils collectionnent des amis virtuels, inconnus, sans âme, sans corps, sans avenir, jetables d’un seul clic.
C’est une entreprise d’anéantissement de l’esprit à laquelle nous assistons au profit du règne de la matière et au seul profit de quelques-uns. C’est la mort du cœur et de l’âme.
C’est pourquoi, il faut persévérer à penser par soi-même et ne pas se soumettre à une quelconque intelligence artificielle. Intelligence artificielle, qui n’est en réalité qu’un procédé de copier-coller potentialisé par des capacités techniques.
Vous pouvez d’ailleurs faire le test à la même question vous aurez la même réponse et plus la question posée sera complexe, plus réponse sera complexe et moins vous serez en capacité de comprendre la réponse. In fine, vous ne serez que des récepteurs passifs, des perroquets en cage que l’on dresse et dont on engraisse l’esprit avec des certitudes.
Il faut donc toujours être en cohérence avec son esprit. Ainsi, Socrate disait : Mieux vaudrait, me servir d’une lyre dissonante et mal accordée, diriger un cœur mal réglé ou me trouver en désaccord ou en opposition avec tout le monde, que de l’être avec moi-même tout seul et de me contredire. En conservant notre responsabilité intellectuelle, nous garantissons le socle de notre responsabilité morale et de notre conscience. C’est bien la pluralité des esprits qui fait progresser le monde et non leur mise en coupe réglée par des algorithmes. C’est donc la primauté de la pluralité des esprits, de l’esprit qui peut sauver le monde de la soumission informatique ou numérique. Il nous faut préserver la fameuse « liberté d’esprit » qui peut se lire à plusieurs niveaux.
L’homme est avant tout un être spirituel, c’est ce qui le différencie de l’animal et de la machine. Il n’est pas et ne doit pas devenir un objet, c’est sa dignité de rester un sujet. Un sujet composé du triptyque Corps, Âme, Esprit. Puisqu’il faut un corps porteur de l’Âme et de l’esprit. Mais ne travailler qu’au « bien-être » de son corps, c’est le faire grandir au détriment de son esprit. Il faut lutter contre cette dualité pour parvenir à l’harmonie. Il n’est pas possible de n’être qu’un athlète dans une salle de sport, ou un rat dans une bibliothèque. Ni l’un, ni l’autre, ne garantissent soit la certitude de devenir un Apollon ou un savant, ce serait vanité. D’ailleurs les grecs l’avait déjà compris le lycée d’Aristote et l’Académie de Platon se trouvaient à proximité d’un gymnase. En effet les gymnases de l’antiquité se sont progressivement transformés en centres spirituels. D’où l’expression connue : mens sana in copore sano. (Rien de tel qu’un corps sain dans un esprit sain.). L’homme a donc un impérieux besoin de vivre par l’esprit et pas seulement par le corps.
Pour se réaliser pleinement, complètement, ce besoin de spiritualité et ce besoin de sacré, consubstantiels à l’homme doivent pouvoir se réaliser.
Reste à savoir, comment réaliser cette double vie matérielle et spirituelle, par quels moyens, méthodes, dans quel cadre, seul ou en groupe en communauté ?
e comment, contient en lui le début du commencement. C’est le moment où, l’esprit se met en marche, guidé par l’intuition. Il va frapper à la porte basse, celle des mystères, où il est écrit : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira… C’est donc en profane ni nu, ni vêtu, mal chaussé pied nu, marchant comme un boiteux, courbé sous le poids de mes vanités, de mes suffisances, de mes certitudes. Puis, un souffle, une voix éclairée, déchirant le voile de mes ténèbres : pour laisser entrevoir la Lumière. Non pas cette lumière artificielle qui brille d’un éclat trompeur. Mais la Lumière éternelle qui brille à l’Orient, dont la flamme régénère tous ceux qui l’approchent pour en faire des enfants de la Lumière et de la Vérité.
À tous ceux qui ont le privilège, de regarder cette Lumière, il est dit : fais aux autres tout le bien que tu voudrais qu’ils te fassent . Alors la Nuit obscure se transforme peu à peu en un jour de joie, l’extériorité et l’intériorité avancent ensemble dans les voies qui nous sont tracées. Une nuit de feu, suit la Nuit obscure, la vie réelle commence dans le silence de la méditation. C’est le moment et le lieu où commence la pratique des « exercices spirituels » qui sont de formation et d’application, maïeutique et propédeutique. Comme la méditation, le dialogue, la contemplation… Exercices qui vont convertir notre regard sur notre vie, la vie des hommes et le monde. Autant de pratiques pour se transformer et vivre en accord avec ses idées. La partie raisonnable de notre âme s’éveille, dit Platon. Nous remettons de l’ordre dans nos désirs et nos passions pour atteindre l’ataraxie, c’est ce qui nous permet de dire quand la paix règne en nous, que la paix règne sur le monde. Notre marche continue, comme Épicure dans son Jardin, nous nous dépouillons des biens inutiles, de ces métaux qui ne sont pas d’Or pur spirituel, nous abandonnons nos préjugés pour ouvrir le compas de notre esprit et de notre cœur. Nous sommes, pour un temps au moins dans la cohérence entre notre pensée et notre action. Capables, comme l’écrit Georges Friedmann de : Prendre son vol chaque jour au moins un moment qui peut être bref, pourvu qu’il soit intense. Chaque jour un exercice spirituel seul ou en compagnie d’un homme qui veut lui aussi s’améliorer, aimer tous les hommes libres, s’éterniser, s’améliorer en se dépassant. Georges Friedmann avec sa vision de sociologue et philosophe, suggère que le « comment » de la pratique des « exercices spirituels » peut se réaliser seul ou à plusieurs dans une communauté de travail. Seul, ce peut-être la tendance à l’isolement comme un retrait dans le désert hors du monde en anachorète, une forme d’égoïsme, un face à face avec Dieu, avec le principe. Un enrichissement personnel excluant ou presque, toute transmission sauf si, ce n’est la transmission, de la vertu d’humilité par l’exemplarité de sa simplicité avec l’écueil que ce mysticisme se transforme en une sorte de vanité, la beauté et la pureté de l’ascète. Je me défie toujours de la pureté on ne sait quelles sont ses limites, nous en connaissons que trop les excès. Il faut donc partager sa quête. La perfection doit rester une voie, elle est par nature inaccessible à l’homme dans sa finalité, elle sera toujours la quête, comme celle de l’inaccessible étoile de Don Quichotte. Je préfère pour ces « exercices spirituels » à la fois un travail personnel et un travail collectif, ce qui correspond exactement à la méthode initiatique maçonnique. L’initiation ne peut être qu’individuelle, mais favorisée dans le cadre collectif de la loge qui potentialise le murissement de l’individu en Personne. La méthode maçonnique pose des marqueurs le long du chemin initiatique, comme des repères de l’évolution spirituelle de l’adepte. Le Rite initiatique féconde, nourrit, la loge maçonnique favorise l’élévation spirituelle, elle est une ruche réceptacle du miel de l’esprit, ses abeilles sont les Maçons capables de lui apporter les ingrédients nécessaires. Sans cesse renouvelées, les alvéoles se remplissent de miel d’or, de gelée royale. Si vous jugez ici mon écriture comme automatique, c’est parce que ma main est plus guidée par mon cœur que par mon intellect. Tout éveil et tout essor spirituel, n’est possible que par une volonté personnelle qui s’amplifie au contact des autres, dont je me sens responsable. C’est pourquoi le fondement de la Franc-maçonnerie est la Fraternité. Cette Fraternité qui est horizontalité est aussi la marche vers la verticalité spirituelle. Il faut ici se rappeler les mots de Victor Hugo évoquant le perron suprême de la république et ses trois marches Liberté, Égalité, Fraternité. La dernière de ces trois marches, la plus haute est la Fraternité. Je pense que sans cette dernière les deux autres ne sont que pierres inertes. Sans la Fraternité pas d’accolades fraternelles, pas de baisers fraternels, pas de pensées fraternelles. Le monde ne peut pas tenir debout sans elle. C’est cette Fraternité qui nous fait Humain. C’est pourquoi la Fraternité est au cœur de la Franc-maçonnerie Osez la Fraternité !
Jean-François Guerry.