Peut-on envisager de faire table rase de nos rituels ?
« Ce que tu as hérité de tes pères acquiers-le afin de le posséder ».
Goethe
Cette phrase mystérieuse de Goethe à la fin du premier Faust a nourri bien des propos sur les méandres de l'héritage. Elle éclaire notre devoir envers le Rite. Et la Franc-Maçonnerie.
Mourir pour revivre ? C'est une attitude que certains comprendraient qui n'espère plus rien de la Franc-Maçonnerie. Comment nier que la Maçonnerie symbolise l'existence d'une filiation immémoriale, transcendante ou immanente, il n'importe ce que l'on croit, mais incontestable.
En fait, les civilisations sont mortelles et les traditions, dans leurs formes peuvent l'être. Mais comment concevoir qu'il n'y ait pas de continuité ? On est toujours contraint d'opter entre l'évolution et la génération spontanée sans d'ailleurs pouvoir résoudre les contradictions que les deux conceptions portent en elles. Adaptation ou mutation ? Lutte pour la vie ou impact des forces cosmiques ? Ce qui est certain, c'est que notre volonté n'est pas seule en ce domaine et que les circonstances y règnent dans des proportions qui nous échappent. Pourtant la question demeure : le Rite joue-t-il aujourd'hui le rôle qui est le sien ? Certains répondent non parce qu'il n'est pas compris. La solution vient alors logiquement : travaillons selon nos rituels et cherchons à bien les comprendre ; c'est sans doute plus facile que de les changer. Mais une nouvelle question vient alors : l'homme d'aujourd'hui est-il vraiment nouveau ? Certains le prétendent, du moins prétendent que demain il aura changé. Je veux bien mais, à tout prendre, c'est de nous qu'il faut partir. Si nous allons vers l'avenir les yeux bandés et à reculons, il n'est d'exception pour personne, même pas pour ceux qui pensent que nos rituels s'improvisent. La prospective est une science conjecturale. On justifie trop souvent, en son nom, des désirs, des ambitions et une volonté de puissance, pour qu'elle ne soit pas un peu suspecte aux fils de la Terre que nous sommes. Les anciens n'avaient peut-être pas nos connaissances techniques, il n'est pas évident qu'ils aient été bien inférieurs à nous sous le regard de la connaissance de l'homme dans sa subjectivité.
En fait, toutes ces questions sont plus simples qu'on pourrait penser. Ou l'homme est déterminé, et il importe peut-être de savoir comment et par qui ? Mais c'est alors d'un intérêt illusoire. Ou l'homme est libre. Mais, s'il est libre, il doit ordonner le chaos de ce monde aux fins de sa liberté. Ou bien, enfin, l'homme est l'expression de la liberté d'un univers où la nécessité et la liberté composent l'Être. Seule la réponse que l'on concevra comme vraisemblable pourra fonder notre rapport avec la voie que nous adopterons ou, plutôt, que nos Travaux symboliseront. Car, en définitive, que nous le voulions ou non, nos rituels, déjà modifiés, se modifieront encore. Certains seront abandonnés, d'autres réanimés. Personnellement, je souhaiterais que tous fassent l'objet d'un travail de réflexion, à défaut d'être pratiqués. Peut-être s'apercevrait-on, ce faisant, que tout a été dit mais que tout reste à comprendre. De toute façon, ce qui me paraît nécessaire, c'est la prise en considération de deux observations, élémentaires sans doute, mais capitales en la matière. La première c 'est que le Rite était originellement transmis oralement et qu'il n'a pas pu ne pas se produire des mutations ou des glissements de sens. La deuxième, c'est que lorsque les rituels furent rédigés, ils se figèrent, sans doute, mais les mots ne cessèrent pas d'évoluer dans la langue utilisée. Les mots étaient les mêmes mais le sens en était perdu ou transformé. Or les rituels sont les supports du Rite et le Rite c'est l'Ordre, le geste qui rend l'Ordre apparent. Ce qui importe dans le Rite, ce ne sont pas les mots employés pour l'éclairer, c'est l'Ordre qui en résulte. Je crois, qu'à ce titre, les loges ont le devoir d'attirer l'attention sur la tendance curieuse que l'on constate, de multiplier les paroles rituelles plutôt que les symboles, de commenter plutôt que de vivre le Rite. Cela dit, beaucoup de difficultés tiennent à une certaine faiblesse des metteurs en scène que nous sommes tous à un moment ou à un autre de notre vie maçonnique et, surtout, à notre verbalisme impénitent. L'institution qui est la nôtre est un Ordre. Ce n'est pas une société quelconque, c'est une société initiatique. Sa vocation est de nous élever si peu que ce soit au-dessus de nous-même. Alors même que les psychologues retrouvent les voies initiatiques et leurs vertus, ils n'est pas acceptable que nous changions nos méthodes même si certains qui sont parmi nous pensent que cela se devrait. L'on a parfaitement le droit de trouver nos rituels désuets, nos tenues formelles et nos aspirations dérisoires mais nul n'est tenu de se faire admettre Maçon. Que l'initiation se fasse donc sans équivoque, les jeunes ne seront pas déçus. D'ailleurs, s'ils le sont parfois, c'est moins par excès que par défaut de symbolisme.
L'initiation maçonnique, c'est d'abord une conversion, un refus précisément du monde dans ses apparences, pour tenter d'atteindre à sa vérité. Il apparaît, en définitive, que pour les Maçons que nous sommes, les grands thèmes de nos rituels sont assez conformes aux aspirations de chacun ; mais la difficulté inévitable vient d'un obscurcissement de leurs sens et de leur portée. Il semble, d'ailleurs, que s'opère peu à peu parmi nos rituels une sorte de clivage. Nous sommes des constructeurs, parce que nous ne concevons pas le destin de l'homme hors de sa volonté et de son pouvoir créateur. Nous sommes des chevaliers, parce que nous savons la fragilité de l'ordre humain et les exigences de sa défense. Son pouvoir, l'humanité le tient de la parole mais sa loi, est mort et résurrection. Il importe donc de protéger les moyens de la connaissance et de sa continuité. Enfin, nous devrions être, au moins symboliquement, des gnostiques, parce que nous savons le prix de l'évidence et que, par la lumière qui est en nous, la révélation s'opère.
Dans l'ensemble de cette thématique, des avatars plus ou moins pervers peuvent être envisagés. Peut-on conjoindre le constructeur au technicien ? Si tant est que le technicien est capable de concevoir les moyens et les fins de l'œuvre, pourquoi pas ? Quant à la lumière, qu'on l'assimile à l'illumination de l'initié ou au point de concours de la connaissance, elle n'en restera pas moins le sommet des manifestations de la vie et de l'Être, celui des plus hautes réalisations comme des plus terrifiantes catastrophes. En vérité, le chantier est loin d'être fermé et nos Travaux ont encore besoin de l'ardeur des Apprentis, de la compétence des Compagnons et de la vision sage des Maîtres. L'Ordre doit travailler. Tout vaudra mieux que le mépris, l'ignorance ou la sottise en un domaine où la science de l'homme a trouvé son expression profondément élaborée et symboliquement exposée. II importe peu de savoir si nos rituels sont anciens ou sans portée scientifique, il importe peu de savoir s'ils ont été inspirés par des doctrines précises et systématiques. Ce qui compte c'est, d'une part, qu'ils sont lourds d'une expérience vécue et inspirée et, d'autre part, qu'ils sont tenus non pas comme des livres clos, comme des formules dogmatiques, mais, bien au contraire, qu'ils ouvrent la réflexion et libèrent la pensée sans la fourvoyer dans des chemins étroits, dans des impasses désolées, non plus que dans le vide de l'imaginaire, en raison de leur caractère symbolique. À ce propos, je voudrais mettre l'accent sur le concours étonnant des symboles : couleurs, éclairages, nombres surtout, dont l'étude offre à l'imagination et la mise en œuvre fournit à l'esprit les ressources infinies de la nature entière.
Maintenant, si je devais conclure ce plaidoyer sur la nécessité du Rite et sa conservation, j'avancerais, quant à moi, les propositions suivantes : la Franc-Maçonnerie n'est pas une société où l'action vaut pour l'action. Ce n'est pas non plus une société où la pensée vaut pour elle-même. Peut-être peut-on dire qu'elle est une société ouverte sur la connaissance dans la mesure où l'action s'y confond avec l'expérience, la pensée avec la méditation. Mais, en vérité, parce que c'est une société initiatique, nous pouvons prétendre que notre Ordre est, sur le plan symbolique comme sur le plan affectif, une société ordonnée à la condition humaine. II entend amener chacun de ses membres à la découverte progressive de lui-même et des réalités qui le dépassent. Pour cela, le Rite est un facteur essentiel. Élément d'intégration au groupe et à l'Univers, il est en même temps l'instrument de l'intelligibilité des rythmes universels et du comportement des groupes. Par l'exercice et la pratique de nos rituels, nous découvrons peu à peu comment les hommes se sont compris et comment ils ont compris leurs relations avec ce qui les dépasse. Par nos rituels, l'homme peut se reconnaître, se découvrir à lui-même et prendre en même temps sa mesure et sa place au milieu de ses semblables et dans l'Univers. Par eux, nous pénétrons à la fois le monde extérieur et le monde intérieur dans leurs exigences et dans leur complémentarité. Jadis, les hommes ont eu le loisir de se livrer à la méditation et ils se sont perdus dans le rêve. De nos jours, ils tombent dans l'excès contraire. Quand ils parviennent à échapper aux nécessités quotidiennes et aux féodalités économiques et politiques qui les dominent, les dirigent et les conduisent pour se donner la peine de penser, ils ont encore à se débattre entre deux enseignements excluant l'un et l'autre la pensée. Celui des religions qui cherchent encore le sens de leur mission ou se réfugient dans un intégrisme médiéval, celui des écoles, productrices de cerveaux préfabriqués, qui décrètent les dogmes de nouvelles croyances scientifiques. Mais, pour la majorité d'entre eux, les hommes ne se débattent même plus, ils subissent l'esclavage de leur siècle. Le confort les enchaîne, les horaires les tyrannisent, les médias les assassinent de leurs clameurs, les transpercent de nouvelles qu'ils veulent à sensation, confondant l'assassin et la victime, le héros et l'imposteur, le centenaire du jour et l'enfant martyr. Le monde moderne a un urgent besoin de sages mais ne produit que des savants qui, selon Albert Schweitzer, "les yeux tournés vers le ciel pour atteindre la lune oublient de regarder les fleurs qu'ils ont à leurs pieds"…
II existe pourtant des hommes qui n'ont pas sombré. À ceux-là la Franc-Maçonnerie ouvre les portes de son Temple. Nous apprenons dans nos Ateliers à distinguer science et morale, pouvoir et justice, vérité et liberté et nous pressentons qu'au-delà de leurs distinctions, l'homme accorde toutes les contradictions dans son amour de la vie. Nous apprenons cela dans la mise en œuvre, sans doute un peu elliptique, assurément surprenante mais certainement unique dans leur diversité, dans leur richesse et dans leurs sources, de nos rituels. Couper l'homme de ses racines, ce ne serait pas faire un homme nouveau, ce serait lui ôter toutes chances de l'être. "L'homme est quelque chose qui doit être dépassé" dit Nietzche. Certes, et si "Dieu est mort", comme il l'a dit aussi, l'homme ne peut plus compter que sur lui-même. Ne nous privons donc pas de la sagesse plus que millénaire dont nos rituels sont les dépositaires. Nous avons besoin, pour affronter l'avenir, de toutes nos ressources. Ce n'est pas devant l'inconnu qu'on abandonne ses défenses et qu'on détruit la muraille qui nous protège. Au demeurant, quand je vois nos modernes organisateurs de séminaires, de rencontres et de stages s'interroger sur les problèmes de la dynamique de groupe, je me demande si nos rituels ne sont pas tout simplement le témoignage d'une pratique bien en avance sur le siècle. Le Rite maçonnique c'est, en définitive, cette muraille qui enserre, préserve mais contraint toutes les cités. Elle ne s'élève pas jusqu'au ciel car c'est par le ciel que les hommes se retrouvent. II y a là une richesse symbolique à explorer.
Le Rite maçonnique est éminemment symbolique, c'est à dire qu'il évoque à la fois le rite religieux, le rite magique et le rite profane. Mais il ne doit pas être limité à sa fonction effective. II amorce une recherche qui se poursuit dans un dépassement des significations primaires. Il est langage mais langage édifiant. Il contribue à l'édification de la personnalité, de la société et de l'ordre cosmique, symboliquement. Sa pratique est éclairante bien plus qu'efficiente. Elle est exemplaire plutôt que didactique, libératrice plutôt que sacramentelle. En fait, la pratique maçonnique du Rite est la voie qui découvre à chacun les seuls liens véritables, ceux de la communauté de l'esprit et des cœurs. N 'aurions-nous reçu que cette indication que nous aurions tort de mépriser notre salaire.
Mais il nous est donné une autre certitude. C'est qu'au-delà de toutes les murailles, au-dessus de toutes les formes rituelles règne la Lumière. Qu'oserions-nous demander de plus sinon la force et le courage de nous élever jusqu'à elle ?
Elie Vidrequin