Serions-nous dans un vaudeville à la Feydeau ? Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, la scène politique française s’apparente à L’Hôtel du Libre-Échange : les noms d’oiseaux fusent, les mensonges font florès. On gesticule dans tous les sens et on crie à la trahison. Les projecteurs s’affolent : chacun veut être sous les feux de la rampe. Les poings se lèvent, c’est à celui ou celle qui fera le plus de dégâts et le plus de bruit. Du grand-guignol !
Il faut être économe de son mépris tant sont nombreux les nécessiteux (Chateaubriand)
Allez, allez, en prison ! En prison pour médiocrité." (Montherlant – La reine morte)
Oui, mais le choix d'un homme juge moins cet homme que ceux qui l'ont choisi. Ce sont les responsables du choix qui se découvrent et donnent sur eux-mêmes une vue plongeante.
Oui, mais le suffrage universel procède d'une logique individualiste. Il retient les individus comme unités de compte en les plaçant sur un pied de stricte égalité. Aussi le suffrage universel donne-t-il plus de poids à la masse des citoyens passifs qu'à l'élite des citoyens actifs, à la majorité silencieuse qu'à la minorité agissante. Allons plus loin : ce qu'il y a de manipulatoire dans la notion d'opinion publique ne se trouve-t-il pas tout entier dans la notion de volonté générale ? Si l'on ne veut pas traiter le problème au niveau des principes, l'histoire de l'extension du suffrage universel apporte une réponse fort éclairante. À force de considérer l'adoption du suffrage universel comme une étape fondamentale dans le processus de démocratisation, on en vient à oublier le rôle qu'elle a pu jouer, au même titre que l'alphabétisation ou la conscription, dans le contrôle de la population par le pouvoir central. Contrôle conscient et volontaire et pas seulement implicite : c'est pour noyer la "poignée d'agitateurs" républicains dans la masse rurale conservatrice que Napoléon Ill a rétabli le suffrage universel ; c'est dans le même esprit que Disraeli et Bismarck ont, à peu près simultanément, étendu considérablement le suffrage en Grande-Bretagne et en Prusse en misant délibérément sur les vertus conservatrices des classes laborieuses. De même, ce n'est certes pas un hasard si la gauche républicaine a tout fait pour freiner l'accession des femmes au suffrage sous la 3ème République alors que le général de Gaulle, évidemment conscient du soutien qu'il pouvait en retirer, devait l'accorder en 1944. Dans tous ces cas, la "volonté générale" recherchée par le pouvoir n'est certainement pas moins le fruit d'une manipulation.
La logique individualiste des procédures électorales conduit à considérer les électeurs (ou les "opinants") comme des citoyens abstraits et non comme des hommes situés. Car l'élection ne distingue pas entre les hommes suivant les différents milieux sociaux dans lesquels ils sont insérés. La règle "one man, one vote" s'y applique dans toute sa rigueur : les voix se comptent, elles ne se pèsent pas.
Lorsqu'ils sont convoqués à une élection, les électeurs ne sont jamais maîtres du choix de la question qui leur est posée ni de la formulation de cette question. L'enjeu est dessiné par des forces qui leur échappent, les options qui leur sont proposées tiennent plus ou moins de la carte forcée. Ils ne peuvent choisir généralement qu'entre des candidats imposés représentant des partis également imposés. Combien auraient préféré d'autres personnalités, d'autres partis ? Nous ne le savons pas. Somme toute, la situation de l'électeur est tout à fait comparable à celle de la personne interrogée dans un sondage et qui regrette que les questions qu'on lui pose soient à ce point fermées. Sommés de choisir entre un petit nombre de réponses préfabriquées, les électeurs qui se comptent sur une réponse le font généralement pour des motivations très diverses : tel électeur vote rouge pour ce que le parti rouge lui propose, tel autre par hostilité au parti blanc, tel autre par pure protestation sinon par dérision, etc.
Compte tenu des contraintes que le jeu des candidatures et la hiérarchisation des problèmes durant la campagne imposent en fait aux électeurs, cette façon de raisonner est passablement vicieuse. Elle revient à faire de la politique d'étiquette sans chercher à savoir ce que cette étiquette recouvre. ou, si l'on préfère une autre image, à inférer les goûts culinaires des consommateurs de ce qu'ils mangent dans un restaurant où le menu est fixe.
Notre propos n'est certes pas d'abaisser le suffrage universel dont on connaît tous les défauts mais qui reste sans doute la moins mauvaise des procédures. Encore faut-il contribuer à son approfondissement.
Il n'existe pas d'essence de la démocratie. La démocratie providentielle se donne pour légitimité d'assurer l'égalité réelle des individus-citoyens. Elle privilégie tout ce qui est "réel", l'économique, l'historique et l'ethnique, aux dépens de la transcendance civique ; les libertés réelles tendent à prendre le pas sur les libertés formelles. Entraînée par sa dynamique interne et son ambition prométhéenne - assurer l'égalité de tous -, elle privilégie toujours plus la recherche du bien-être des individus et la reconnaissance de leurs droits historiques.
La modernité politique a été soumise à deux grandes critiques. Les uns dénonçaient les contradictions entre la liberté et l'égalité proclamées des sujets politiques, ou égalité formelle, et les inégalités de leurs conditions économiques, ou inégalités réelles ; les autres, le caractère formel des droits politiques accordés à tous les citoyens et les inégalités réelles de la reconnaissance publique de leurs identités historiques et religieuses. Ces critiques révèlent sinon des contradictions, du moins des tensions propres à la société des citoyens que les plus lucides des révolutionnaires perçurent dès 1789. La démocratie providentielle répond à ces critiques en donnant une prééminence toujours accrue à l'égalité réelle.
Qu'il s'agisse des droits politiques ou des droits au bien-être matériel et moral, l'utopie démocratique entretient des aspirations qui ne peuvent être pleinement satisfaites. Le corps politique doit être juridiquement défini, les conditions économiques et sociales seront toujours insuffisantes puisque les besoins des hommes se renouvellent, aucune reconnaissance publique de droits dits culturels ne satisfera pleinement l'aspiration des hommes à être reconnus selon ce qu'ils jugent être leur juste valeur. L'impatience devant les limites inévitables apportées aux droits subjectifs des individus, qu'ils soient politiques, économiques ou culturels, les aspirations légitimes à un bien-être qui par nature reste toujours inférieur aux espoirs, alimentent les revendications et les insatisfactions. Même si c'est par les conflits, la politique unit les hommes, que l'activité économique et la recherche de la protection mettent en concurrence. Le maintien inévitable des inégalités des conditions sociales et l'impossibilité de la reconnaissance de toutes les identités collectives à l'intérieur d'une même société suscitent l'indignation quand toute forme de transcendance collective s'est affaiblie.
Le poids accru du "réel" dans la démocratie providentielle a pour effet d'épuiser les deux types de transcendance collective, religieuse et politique. L'idée de transcendance - par le religieux ou par le politique – est peu familière à l'homo démocraticus qui vit dans la positivité quotidienne de la vie économique et providentielle et dans l'immédiateté de l' hic et nunc. Les conditions décentes d'existence assurées par l'État-providence ne donnent pas par elles-mêmes un sens à l'existence des individus. Dès lors, les relations au sacré, qui ne s'expriment plus dans des formes sociales reconnues, risquent toujours de s'exprimer de manière incontrôlée ou tragique.
La seule tolérance suffira-t-elle pour unir les individus démocratiques ? On peut se demander si une société peut maintenir le lien entre les hommes lorsque ces derniers ne partagent pas les mêmes valeurs et n'expriment pas leur conception du monde à travers les mêmes symboles. Les sociétés humaines doivent maintenir une certaine cohésion qui, dans les démocraties, s'est jusqu'à présent exprimée dans et par le patriotisme. Comment une société qui n'organise pas les formes de relations des individus avec le sacré, qui ne donne plus de réponse à l'angoisse métaphysique de l'homme ni de sens au malheur individuel et collectif, peut-elle continuer à "faire société", en d'autres termes, à assurer le lien social, à maintenir le sens des valeurs communes et à garder, éventuellement, la volonté de les défendre ? Ne risque-t-elle pas de déboucher sur la dépolitisation ?
L'effritement des pratiques de la république représentative ne signifie ni la fin de la démocratie ni la fin de l'histoire. Mais on peut se demander si la démocratie providentielle est susceptible de donner les moyens de régler les conflits entre les hommes au nom de la justice sociale d'une manière qui ne trahisse pas trop les valeurs dont se réclament les sociétés modernes et si elle est capable d'entretenir une véritable volonté politique. Pourra-t-elle satisfaire l'aspiration légitime à l'égalité qui caractérise l'homo democraticus sans renoncer à la liberté politique et sans perdre la volonté de la défendre ?
Yann
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