DIFFUSION, CONVERGENCE, FUSION, CONFLUENCE, ESPÉRANCE, …
ené Guénon penseur reconnu a apporté ses expériences religieuses et spirituelles dans le creuset maçonnique, ce nomade de la spiritualité est allé se confronter aux diverses sources et valeurs véhiculées par les religions. Il a tracé ainsi, les contours d’une religion universelle, qu’il a nommé Tradition Primordiale. La Franc-maçonnerie dans sa forme spéculative dès ses débuts c’est défini comme un Centre d’union fraternelle, avec pour mission, pour objectif de réunir ce qui est épars à la fois en nous et dans le monde, de relier les hommes entre eux. La subtilité et la force de la Franc-maçonnerie est quelle est capable d’agréger en son sein des hommes différents, ceux qui croient au ciel, ceux qui croient à la terre, ceux qui croient aux deux, ceux qui doutent, dans sa forme traditionnelle la Franc-maçonnerie rassemble ceux qui croient en un principe créateur qu’ils définissent comme Grand Architecte de l’Univers. Principe capable de générer l’Ordre à partir et après le chaos, de faire régner la Lumière à partir des ténèbres. (Ordo ab chao – Lux ex tenebris.) Elle a un caractère universel. Là se pose le problème de la définition du concept de religion qui est philosophique, car il s’inscrit dans le champ de l’universalité que le relativisme culturel des études d’ethnologie ou d’histoire des religions a rendue caduque. Ainsi l’historicisation du concept a pris la place de sa définition. C’est là qu’il devient intéressant de regarder deux thèses qui s’oppose le diffusionnisme et l’évolutionnisme.
Bientôt les chercheurs en histoire des religions, se posèrent la question : comment expliquer les analogies entre les faits religieux relevant de cultures distinctes dans l’espace et le temps ? Une nouvelle discipline allait naître l’histoire comparée des religions. On en revient au début de ma réflexion et sur le travail de recherche et de pratique de René Guénon. La Franc-maçonnerie qui ne s’attache pas aux dogmes religieux, néanmoins reconnaît les valeurs et les vertus des religions, constructrices d’une morale universelle ou primordiale. Selon Dario Sabbatucci, le déclin des thèses évolutionnistes, a vu l’apparition de quatre nouvelles réponses : le « diffusionnisme », il explique les analogies interreligieuses par la transmission des faits religieux d’une culture à une autre, on est dans une perspective ethnologique pour expliquer l’historicité des religions. La deuxième réponse est le « révélationnisme » qui cherche dans les analogies la preuve que toutes les religions dérivent d’une unique religion révélée, on est là dans une thèse plus religieuse que scientifique. La troisième réponse est « phénoménologique » dans les analogies, l’on voit la présence d’une unique réalité religieuse, transcendant les expressions phénoménales particulières. C’est une réponse très philosophique postkantienne. Enfin, la quatrième réponse est le « psychologisme », il interprète les analogies comme des convergences, c’est-à-dire comme des manifestations de mécanismes psychiques permanents et connaturels à l’homme c’est la réponse de C G Jung. Ces quatre réponses, semblent à la fois diffuses, parfois obscures et différentes et aussi dans leurs finalités souvent convergentes, c’est du moins mon ressenti personnel. Cela nous ramène une fois de plus au concept de religion primordiale rattachée à l’un. L’un est tout, et tout est dans l’un.
Raffaele Pettazzoni, historien des religions en vient même à nier les analogies comme des clefs d’interprétation, lesquelles renvoient d’une religion à une autre ou tout simplement à une religion unique, universelle. Il se souciera de l’étude du fait religieux lui-même en tant que création culturelle et non plus en tant qu’effet d’une cause déterminante.
Arrêtons-nous un instant sur deux réponses précédentes le diffusionnisme et l’évolutionnisme.
En anthropologie culturelle, dans l’étude de l’être humain et des sociétés humaines, le diffusionnisme est reconnu. En particulier quand nous regardons l’histoire et l’historicité des grandes religions.La diffusion du spirituel, du religieux, du sacré dans nos sociétés modernes est factuel quel en est la cause ?
C’est le dogmatisme religieux qui œuvra trop longtemps à séparer avec violence le profane et le sacré. La Franc-maçonnerie, elle admet une doctrine du juste milieu, plus harmonieuse tout en faisant la distinction entre profane et sacré, Amour de Dieu (principe) et Amour des hommes.
À propos du diffusionnisme Roger Bastide le caractérise ainsi, propagation des idées, mais aussi des traits culturels, des biens spirituels (parmi lesquels mythes et rites.) autant que matériels (Techniques.) de la société où ils sont apparus, à des sociétés culturellement différentes et ce oralement, par l’écriture ou toutes autres médias. Alfred Radcliffe-Brown bien qu’opposé au diffusionnisme à la fin de sa vie finit par admettre qu’une société était capable d’en influencer une autre et de provoquer en elle des changements.
Le diffusionnisme s’oppose à l’évolutionnisme : l’évolutionniste pense que des sociétés quand elles parviennent au même stade d’évolution maîtrisent les mêmes techniques au même moment de l’histoire, une sorte de convergence. Le diffusionniste lui pense qu’il y a des passerelles entre les sociétés qui permettent à terme la diffusion des connaissances. En réalité, au final je dirais le résultat est le même. Il y a cependant une différence notoire le diffusionnisme (pour moi) est créateur sur le plan culturel d’une colonie de perroquets, qui réduit le potentiel de création humain, gommant les différences qui enrichissent. Nous n’aurions en fait aucune influence et serions soumis à des éléments naturels, par nature identiques. L’évolutionnisme lui dans sa forme la plus pure, s’il admet les successions de faits identiques sur le plan culturels et social croit cependant en une force organisatrice de ces faits, un Ordre, je dirais cosmique qui n’est pas dû au hasard. La part de l’humain, et sa part de libre arbitre est très réduite pour les partisans du diffusionnisme. Le réel est peut-être entre les deux ou un mélange des deux, l’homme à l’origine est-il d’une seule race d’hominidé ou produit d’un métissage ? Y a-t-il eu à l’origine une seule langue, qui s’est traduite par plusieurs langages ? Où plusieurs langues et plusieurs langages à partir de chaque langue ? Ces questions semblent éloignées de l’initiation maçonnique, pourtant ce sont des questions concernant le ou les commencements et l’initiation est commencement et mouvement. Empédocle d’Agrigente en Sicile le présocratique à été influencé par Pythagore, Parménide nous avons retenu de lui sa conception de l’univers, il croyait en deux mouvements celui de la haine et celui de l’Amour, la haine qui sépare et l’Amour voie de l’unité. Dans notre quête initiatique le monde antique nous propose une série de mythes susceptibles de nous donner des explications raisonnées, nous sommes donc d’abord dans le muthos plus que dans le logos. Un monde du multiple, du diffus, un monde de diffusion, mais qui provient de l’Un. Une diffusion nocive, négative, une dégradation, à laquelle Plotin voulut mettre fin par la recherche de la convergence vers l’Un, le retour vers l’Unité harmonieuse primordiale qui est tout . Faut-il diffuser à l’excès au risque de perdre l’essence, la valeur, l’unité des choses, les serments, les secrets sont-ils inutiles ? La philosophie moderne avec Descartes, Kant, en plaçant l’homme au centre a opéré une véritable révolution, à mon sens une orientation vers l’évolutionnisme. Kant défend la thèse de l’épigenèse c’est-à-dire le constructivisme, la construction de l’homme cela évidemment nous parle ! Sur le plan scientifique cette théorie kantienne ne tient pas, sur le plan initiatique la construction et la capacité de perfectionnement de l’homme est évidente. J’ai à me perfectionner. C’est une formidable espérance et non pas un espoir, l’homme est en capacité ici et maintenant, d’agir sur lui-même et sur le monde sans attendre de manière passive de se réaliser peut-être dans le mystère de l’au-delà. C’est un moteur essentiel pour l’humanité qui s’est mis en route, on peut dès lors espérer améliorer le cours de l’histoire, de notre histoire, et de l’histoire de tous. Même si cela demande des efforts individuels et collectifs n’est-ce pas les voies qui nous sont tracées ?
L’intuition de Kant en 1786 précéda l’évolutionnisme de Darwin en 1859, le siècle des Lumières consacre la possibilité du bonheur sur cette terre, mettant fin à l’eschatologie individuelle, l’espérance repoussée à l’au-delà, pour l’actualiser ici et maintenant. C’est donc aux générations actuelles et futures de faire quelques sacrifices pour accélérer l’histoire du bonheur sur terre, est-ce encore dans l’esprit du temps ? Sommes-nous prêts à renoncer à nos privilèges, à faire des sacrifices pour le bonheur de l’humanité, je crains que non, nous nous enfonçons dans l’individualisme, le sacré des droits individuels primant sur les droits collectifs et le renoncement à nos devoirs au Devoir. Cependant il nous faut prendre conscience de la tentation de la perfection du bien, de la pureté du bien, qui conduit au totalitarisme et à l’exclusion qui n’est pas une exclusivité de droite ou de gauche en face de nous il y a les miroirs du communisme et du fascisme.
La Franc-maçonnerie nous aide, nous soutient, et nous encourage au combat contre toutes les idéologies, les despotismes, les totalitarismes, elle s’oppose à ses déviances destructrices et créatrices de haine, de violence et d’exclusion.
Nos rites et leurs rituels nous aident à répondre aux questions existentielles : d’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? En relation avec le diffusionnisme et l’évolutionnisme, il se pose une question où se situent les rites par rapport aux légendes et contes, en amont ou en aval. Les rites sont-ils apparus avec les légendes et contes, où l’inverse. Le folkloriste russe Vladimir Iakovlevitch Propp affirme que les contes merveilleux sont des dérivés de rites et de cultes religieux archaïques, parce qu’ils ont la même forme, sans pour autant admettre un foyer unique de naissance, il n’est donc pas diffusionniste pour le conte est un avatar du rite. Cependant en recherchant l’origine historique des contes il devient malgré lui un diffusionniste, il situe les rites en amont des contes. Un anthropologue britannique Arthur Maurice Hocart a publié : Au commencement était le rite, de l’origine des sociétés humaines. Hocart était contemporain de René Guénon mais il ne semble pas qu’ils se soient rencontrés. Hocart développe la thèse que les rites de création et de passage sont antérieurs aux mythes, il pense à une structure commune donc il est diffusionniste. Un autre penseur René Girard, avec sa théorie du mimétisme souligne le comportement social univoque propre à la convergence, les mêmes causes provoquant les mêmes effets. Il dira que cela provoque des tensions sociales qui nous conduisent à la recherche d’un « bouc émissaire ».
Revenons à René Guénon et sa théorie de la source primitive, de la religion primordiale, avec un principe universelle unique divin et notre capacité de retrouver ce principe par une ascèse intellectuelle et spirituelle. Il déplore la perte de la Tradition, c’est-à-dire de la transmission, qui nous éloigne du principe. Ainsi nous sommes dans l’ère du matérialisme, du quantitatif au détriment du qualitatif. Nous sommes en tant que Maçons à la quête d’une Parole perdue, comparable sans doute au Paradis perdu des chrétiens, l’expression de mon temps prend ici tout son sens ! Pour conclure, la réflexion reste ouverte, l’initiation est commencement.
NB : En complément documents que j’ai reçu d’un lecteur du Blog.
Jean-François Guerry.
Arthur Maurice Hocart- Au commencement était le rite. De l’origine des sociétés humaines. Éditions la Découverte. Extraits : Se pourrait-il donc - et telle est l'hypothèse provocante soutenue par l'auteur - que tout ce que nous appelons la civilisation, et toutes les institutions caractéristiques des sociétés humaines proviennent du développement et de la transformation d'activités rituelles qui se sont peu à peu répandues dans le monde entier ?
Hocart avait établi quelques grandes thèses qui peuvent toujours servir de base à une théorie anthropologique unitaire, et que l'on peut regrouper autour de quatre propositions principales. Premièrement, l'origine rituelle de la culture, c'est-à-dire l'idée que les techniques et les institutions qui caractérisent les sociétés humaines répondent, en première instance, à des exigences cultuelles ou magico-religieuses : une culture, c'est d'abord une forme de culte. Deuxièmement, l'unité de tous les rites, du double point de vue de leur fonction et de leur structure, car ils ont pour objectif commun de promouvoir la vie, c'est-à-dire la stabilité et la prospérité des sociétés et de leurs membres, et tous sont agencés suivant le même scénario et constitués des mêmes traits, diversement développés, combinés ou hiérarchisés. Troisièmement, l'origine royale de tous les rites, qui apparaissent comme des modèles réduits ou des éléments détachés de la cérémonie d'intronisation. Quatrièmement, la découverte que les premiers rois furent des rois morts, c'est-à-dire des victimes sacrificielles, et que le sacrifice humain serait donc à l'origine de tous les grands rituels.
L'homme est un animal créateur de coutumes : c'est là, peut-être, son trait le plus saillant. Car, si d'autres animaux transmettent par l'exemple des habitudes qu'ils ont acquises par l'expérience, c'est seulement à un très faible degré. Mais l'homme a tellement développé cette aptitude que la coutume peut même, chez lui, l'emporter sur ses instincts les plus fondamentaux - ceux relatifs à la nourriture et au sexe. Le comportement d'un homme n'est pas déterminé seulement par la structure de son système nerveux mais aussi par l'enseignement de ses aînés ; il est le résultat de deux facteurs : sa nature et son éducation.
Malgré de grandes différences de culture et d'environnement, il est remarquable que tous ces peuples emploient des méthodes semblables. S'il avait eu l'ouverture d'esprit d'un Hérodote, l'Européen moderne aurait immédiatement cherché l'explication la plus plausible de cette identité dans une origine commune. Malheureusement, une telle ouverture d'esprit est fort peu répandue. Toutes sortes de blocages mentaux se sont produits, certains purement personnels, qu'il n'est pas nécessaire de préciser ici. Notre propos est de reconstruire l'histoire de la pensée sans nous autoriser à négliger aucune hypothèse qui pourrait se révéler féconde. Nous adopterons l'hypothèse la plus évidente, celle d'une origine commune, et nous verrons jusqu'où elle peut nous conduire.
Pourquoi rappeler ce qui fut fait auparavant, nous ne le savons pas. Le fait est que les hommes jugent nécessaire le fait de réciter ce qui a eu lieu autrefois. Nous ne faisons pas autrement : tout notre cérémonial est gouverné par les précédents. Tant au parlement qu'à l'église, la pratique s'appuie sur une pratique antérieure, dont le rappel peut occuper des registres entiers. On fait généralement l'hypothèse que cet amour du précédent est inné mais cela reste à prouver ; il s'agit, bien plus probablement, d'une habitude.
Dès 1909, Van Gennep découvrit l'existence d'une ressemblance générale entre les cérémonies de naissance, d'enfance, de puberté, de fiançailles, de mariage, de grossesse, de paternité, d'initiation religieuse et de funérailles. Il expliqua cette ressemblance générale en prêtant à ces cérémonies une finalité commune consistant à marquer le passage d'un individu d'un état bien défini à un autre état tout aussi bien défini. C'est pourquoi il les appela « rites de passage », que l'on a traduit en anglais par transition rites. Van Gennep englobe sous ce terme non seulement les rites que j'ai mentionnés mais tous ceux qui marquent le passage d'un endroit à un autre ou d'un état à un autre, tel le passage d'une frontière ou d'un seuil, si bien que tous les rites deviennent des rites de passage et que la catégorie n'est plus pertinente.
L'expression ne me paraît pas bonne parce qu'elle met l'accent sur quelque chose d'inessentiel et tend ainsi à obscurcir la véritable nature de ces rites. Le passage d'un stade à un autre est le résultat de ces cérémonies et non leur cause.
L'expression « rite de passage » soulève aussi une autre objection : elle renvoie a un point de vue psychologique erroné. Van Gennep et la plupart de ceux qui se sont occupés des rites de passage ont parcouru le monde en reliant les unes aux autres des bribes de rituels sans guère sociétés « primitives ». On n'envisage même pas qu'ils puissent avoir d'innombrables années d'évolution derrière eux.les analyser en détail ni les mettre jamais en rapport avec la culture dont ils font partie, et en les expliquant à partir d'une idée préconçue de la psychologie des « primitifs ». Ils présentent ces rites comme s'ils émanaient directement, aujourd'hui encore, du cerveau collectif de ces