CHOC DES LUMIÈRES, CHOC INITIATIQUE !
Soudain un coup de tonnerre ! Un coup de tonnerre qui stupeur ne vient pas du ciel mais de la Terre, une inversion de paradigme. Le 14 juillet 1789, ce jour-là rompt la chaîne de nos habitudes et nos préjugés, la Liberté prend la place de Dieu ou de la nature. Notre vie quotidienne est bouleversée, à un tel point que Kant éprouve le besoin de sortir de chez lui pour acheter un journal. Il a eu sans doute l’intuition que ce qu’il avait écrit en décembre 1784 dans la Berlinische Monatsschriff en réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? Était en train de se réaliser. L’homme sortait de sa « minorité », et avait eu le courage de commencer la conquête de sa liberté de conscience. Le règne des Lumières, de l’Aufklärung que l’on peut aussi traduire par l’éclaircissement était arrivé. L’humanité naissait, sortait des ténèbres de l’obscurantisme, la Raison s’imposait. Kant, conscient de la finitude de l’homme et donc des limites de la Raison ne renonce pas pour autant à son examen et plutôt que de l’enfermer dans des bornes en regarde et approche les limites. Il invente la critique de la raison.
Il renvoie dos à dos les dogmatiques qui pensaient pouvoir atteindre le suprasensible au-delà de l’expérience que la Raison ne peut connaître, et les sceptiques qui se défient de la Raison. Il prône l’audace et le courage de la maîtrise de la Raison et de sa critique.
L’analogie avec le dessillement des yeux du profane, avec les trois premiers pas de l’Apprenti, avec le balbutiement de la parole de la parole sacrée est fulgurante. C’est un choc initiatique. En 1781, Kant, dans La Critique de la Raison pure voit dans le premier pas comme dogmatique enfantin, l’homme est dans sa minorité. Avec son second pas il est sceptique, il témoigne de sa circonspection. Il faut donc lui montrer et lui faire faire le troisième pas, c’est l’enseignement du Rite qui va le conduire vers l’âge adulte, l’âge de sa maturité, l’âge mûr et de son universalité dans l’unité inattaquable.
Le Franc-maçon, n’impose pas de bornes à sa raison, il en connaît les limites et il s’en approche en faisant 3,5,7 pas et plus. Avec Kant, nous ne sommes pas dans la métaphysique dogmatique, nous devons aussi éviter le vertige sceptique du on ne sait vraiment rien. Il nous incite, à ne pas fixer sa résidence et ne pas faire de sa Raison une résidence, être capable de la critiquer c’est toute sa méthode. C’est être majeur, mûr et nous dirions Maître. Ne pas renoncer aux idées tout en étant ouvert au doute constructeur. Faire face à nos idées en y intégrant l’expérience, être aussi conscient que tout savoir ne vient pas de l’expérience. Agir en conscience face à notre Tribunal intérieur, qui est le Tribunal de la Raison de Kant qui nous intime à faire que nos jugements aient une valeur universelle, hors des champs du dogmatisme et du scepticisme. Ceci demande : courage, travail et persévérance. C’est pourquoi, la Franc-maçonnerie est une ascèse initiatique.
Puisque notre Raison prend acte de notre finitude, est-ce qu’il y a un sens à parler et rechercher l’existence de Dieu ou d’un Grand Architecte ? Oui puisque la Raison, nous porte à nous interroger sur ce qui nous dépasse, elle nous incite à ne pas borner notre savoir, mais à tendre vers la limite de celui-ci. En ce sens nous pouvons dire que Kant considérer comme un personnage austère, qui paraît-il n’avait pas de maîtresse, en avait au moins une comme le dit Michaël Fœssel : c’est la métaphysique. L’homme est habité par le transcendantal au quotidien.
Si, l’on revient à la définition des Lumières de Kant évoqué ci-avant, on peut y discerner une analogie avec l’initiation maçonnique.
« Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. » L’homme courageux qui veut donner un sens et du sens à sa vie frappe à la porte du Temple, en cherchant. Il en faut du courage, pour rompre avec la facilité de ses habitudes, avec notre tendance à la paresse intellectuelle et spirituelle. Nous avons la faculté d’entendement et donc c’est bien de notre faute si nous n’en faisons pas usage. La cause de notre minorité : (…) réside non dans un défaut d’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (oser penser) Ait le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières ».
L’initiation est une succession de passages d’un état à un autre état, cela suppose un renoncement à la paresse et la lâcheté. La majorité des hommes ne font pas le premier pas, ni le deuxième et encore moins le troisième. C’est à leurs signes paroles et attouchements que l’on reconnaît les enfants de la Lumière, des Lumières. On ne peut pas demander à un tuteur de marcher à notre place, il ne peut que nous soutenir, nous servir temporairement de béquille. Il est dangereux, par manque de courage de déléguer nos actions et nos pensées à des tuteurs, ils se poseront inévitablement en Maître de l’humanité. Ils seront nos tyrans, nos despotes, nos dictateurs. Ils nous empêcheront alors comme le dit Kant de faire le moindre « pas hors du parc », nous ne serons que du bétail.
Kant, ne nie pas l’effort que doit fournir l’individu pour atteindre sa majorité, il faut subir plusieurs épreuves initiatiques pour être initié, c’est à ce prix que l’on passe d’un état à un autre état. Après avoir subi les épreuves nous pouvons entendre : « Puisqu’il en est ainsi, qu’il passe… » Celui qui n’est pas habitué à penser par lui-même, traine des boulets à ses pieds et avance péniblement vers la voie de la Vérité, il n’est pas libre. Comme cela est difficile Kant suggère, comme le fait la Franc-maçonnerie que le chemin est plus facile dans un cadre collectif, Kant dit : « Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui laisse la liberté, à peu près inévitable ». En effet l’intérêt du collectif, en l’occurrence sa loge pour le Franc-maçon, est que c’est un lieu où il rencontrera des hommes qui ont fait le chemin, son déjà sortis de leur minorité et peuvent répandre : « (…) l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par lui-même ». Nous devront néanmoins toujours être vigilants à ce que ces hommes mûrs ne propagent pas des préjugés, cet écueil étant par nature évité car les hommes ayant acquis dans le collectif et par le collectif leur majorité, sachant dès lors penser par eux-mêmes ne pourront plus être abusés. Kant, souligne que le collectif ne pourra acquérir cette liberté de penser que progressivement d’où l’importance de la transmission de la tradition et « d’institutions justes » comme le disait Paul Ricœur.
Kant, ne propose pas avec l’usage de sa liberté propre individuelle, une liberté totale collective (public). Il dit : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? - Je réponds l’usage de notre raison doit être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut être très sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des lumières ». On sent là, soit une forme de contrainte liée à la temporalité de son discours, soit une volonté de préservation des intérêts d’une institution (Je dirais pourvu qu’elle soit juste). On touche là au problème de l’allégeance et de la réciprocité que cette allégeance impose à ceux qui ont prêtés serment d’allégeance, de fidélité dans l’honneur. On est là, dans l’application non pas du premier pas dogmatique, mais du second pas maîtrisé. Kant précise cependant : « Mais, en tant que savant, il a pleine liberté, et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu’il y a d’incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d’une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique ». Kant fait ici référence à un prêtre chargé d’enseignement au nom de son église envers ses catéchumènes et sous le règne de l’église qu’il sert. Il agira ainsi par délégation reconnaissant qu’il n’est pas complétement impossible que dans ces enseignements il se trouve une vérité cachée, et au moins que rien ne s’y trouve qui contredise la religion intérieure. Dans le cas contraire, il devrait se démettre de ses fonctions. Une telle analogie est valable pour un Franc-maçon et l’Ordre initiatique auquel il a fait allégeance. Des tuteurs spirituels ne peuvent être eux-mêmes mineurs.
Une institution ne peut pas légiférer ad vitam æternam, selon Kant, ce serait éterniser une tutelle, ce serait nier les progrès de la connaissance humaine. « Un peuple accepterait-il de se donner lui-même une pareille loi ? ». La loi a pour but de maintenir l’ordre et est valable si elle est apte à recevoir les critiques et dans l’attente d’une meilleure loi. En conséquence tous les clercs et les hommes peuvent critiquer une loi et travailler à la rendre meilleure pour l’humanité.
Kant, évoque la responsabilité de l’homme de Devoir. En effet on peut ajourner l’acquisition d’un savoir que l’on doit posséder. « Mais y renoncer, que ce soit pour sa propre personne, et bien plus encore pour la postérité, cela s’appelle voiler les droits sacrés de l’humanité et les fouler aux pieds ». Il sacralise la liberté du peuple pour peu quelle soit liée à l’impératif catégorique du Devoir moral, qui doit faire que chaque maxime personnelle soit également valable au niveau universel. Il loue par ailleurs Frédéric reconnaissant en lui : « Un despote éclairé » respectueux des idées de son peuple. « Pourvu seulement qu’il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l’ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu’ils trouvent nécessaire d’accomplir pour le salut de leur âme ; ce n’est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n’empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et hâter ce salut de toutes les forces en leur pouvoir ». On peut deviner là, l’idée de la loi sur la laïcité française qui ne verra le jour qu’en 1905, soit largement plus d’un siècle plus tard.
Ce qui compte donc ce sont les premiers pas ! Le commencement à la question qui fut aussi en creux posée à Kant en 1784 : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici sa réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les Lumières ». Et il rajouta : « Il s’en faut encore de beaucoup, au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le recours d’autrui, dans les choses de la religion ». On ne peut que constater que ce constat est encore valable de nos jours. Pourtant, le choc des Lumières a provoqué un choc initiatique, des hommes se sont mis librement en marche ont fait les pas nécessaires pour sortir de leur minorité, ils ont été éclairés par la justice, la loi et par l’amour fraternel, ils se sont réunis en un collectif humaniste et spirituel. Ces hommes épris de justice, ont travaillés à leur perfectionnement et face aux événements ils s’efforcent de réagir en faisant appel à leur conscience, à leur tribunal intérieur, que Kant qualifie de tribunal de la raison.
Pour ces hommes, progressivement le champ devient libre pour exercer librement leur Devoir envers eux-mêmes et les autres. Le chemin de leurs devoirs devient de plus en plus facile, les obstacles sur le chemin de la Lumière s’estompent peu à peu. Ce sont les premiers pas qui sont toujours les plus difficiles.
Kant voyait en Frédéric, un prince éclairé par les Lumières. Un prince ne prescrivant rien aux hommes dans les affaires de la religion, mais leur laissant leur libre choix, leur pleine liberté. Il sortit le premier le genre humain de sa minorité. C’est pourquoi, aussi la Franc-maçonnerie s’interdit toutes les discussions et polémiques religieuses en sont sein, sans empêcher les hommes dans leurs pratiques et leurs convictions religieuses les considérant comme majeurs, c’est l’affaire de leur conscience et de leur propre raison. Kant affirme sa croyance dans la perfectibilité humaine qui peut s’épanouir par la grâce de leur liberté. « Les hommes se mettent d’eux-mêmes en peine peu à peu de sortir de la grossièreté, si seulement on ne s’évertue pas à les y maintenir ». Ainsi le profane qui demande à être éclairé ne craint rien, il ne redoute plus l’obscurité des ténèbres, il sait que ses Frères l’attendent avec toute la bienveillance et la tolérance nécessaire. Les premiers pas effectués, son premier travail réalisé sur la Pierre Brute, il sortira de sa minorité, en sculptant sa personnalité.
Dans notre siècle l’individualisme et la liberté individuelle prend le pas sur la liberté civile collective. Les libertés des minorités doivent être protégées, elles doivent pouvoir s’exprimer. Doivent-elles supplanter la liberté de la majorité des citoyens, ainsi donc le bien commun au profit du bien du particulier ? Kant dans le dernier paragraphe de sa lettre réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? écrit : « Un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté de l’esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l’occasion de s’étendre de tout pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c’est-à-dire cette inclination et sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même en ce sens sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l’homme, qui est alors plus qu’une machine, selon la dignité qu’il mérite ».
Traiter l’homme comme un sujet digne de respect et non un objet, c’est le projet du personnalisme ou plus exactement de la personnification de l’individu, de l’homme en humain. C’est refuser de faire de l’homme un objet au service du marché, l’homme ne peut pas devenir un chiffre ou une marchandise, ou encore un esclave d’un nouveau genre, celui de l’emprise des techniques et du numérique. Il doit être libre.
Dans notre siècle les Lumières se dégradent, s’obscurcissent, on ne parle plus que d’esprit des Lumières avec nostalgie. L’homme semble retourner à sa minorité, il est dominé, et sous l’influence des réseaux sociaux, des algorithmes, bientôt de l’intelligence artificielle. Plus besoin de penser par soi-même. Nous ne faisons plus que deux pas, celui du dogme numérique et celui du scepticisme poussé à l’extrême par les complotistes vautrés dans leurs canapés et subjugués par leurs écrans. Tout espoir n’est pas perdu quand il reste l’espérance du travail en loge, au dehors des loges pour reconstruire, rénover, le monde le rendre plus lumineux, afin de faire grandir le nombre des hommes libres et de bonnes mœurs, vivant ensemble comme des Frères. Un renouveau du siècle des Lumières, un nouveau choc des Lumières est possible, il ne verra le jour que par l’initiation aux valeurs et vertus humaines, en utilisant les béquilles que sont pour nous les grands initiés et qui nous montrent la voie de l’échelle spirituelle. Cette échelle qui tient debout par ses montants qui sont Amour de Dieu, du Grand Architecte, de la Nature selon votre choix et l’Amour de l’homme, des hommes. Le premier pas est justice et charité, le deuxième pas est force et innocence, le troisième pas est audace de la douceur, cette douceur qui est volonté éclairée. Bon voyage !
Jean-François Guerry.