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la Franc Maçonnerie au Coeur

la Franc Maçonnerie au Coeur

Un blog d'information, de conversations sur le thème de la Franc Maçonnerie, des textes en rapport avec la Franc Maçonnerie, comptes rendus et conseils de lectures.

Publié le par Jean-François Guerry- Michel Levine
Michel Levine.

Michel Levine.

Michel Levine est historien des Droits de l’Homme.
Il est notamment l’auteur d’un ouvrage consacré aux
grandes affaires de la Ligue des Droits de l’Homme
(Affaires non classées. Archives inédites de la Ligue
des Droits de l’Homme, Paris, Fayard, 1973). Il a aussi
publié une enquête historique sur la répression des
manifestations algériennes à Paris en octobre 1961
(Les ratonnades d’octobre. Un meurtre collectif à
Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985 ; réédition Jean-
Claude Gawsewitch Éditeur, 2011)

Texte de Michel Levine.
HISTOIRE : ANTISÉMITISME - ANTI- MAÇONNISME - Michel Levine

Michel Levine

La maladie N°9 une fake news antisémite à Paris en 1920

 

La trêve

Pendant la première guerre mondiale, la plupart des mouvements nationalistes antisémites, au nom d’une « Union sacrée » décrétée depuis le début des hostilités, changent de cible, passant du « youpin » au « boche » à l’instar de l’Action française dont le chantre Maurice Barrès, le «  rossignol des carnages »  comme le surnomme Georges Bernanos, en vient à célébrer les juifs tombés au champ d’honneur.[1]   Cette trêve poursuivie dans les tranchées  trouve son illustration populaire par l’image doublement pieuse répandue dans les foyers français du rabbin aumônier Abraham Bloch présentant un crucifix à un soldat chrétien mourant avant d’être lui-même mortellement atteint. [2]

 

Renouveau de la haine

Au sortir de la guerre, les élections législatives de novembre 1919 portent au pouvoir une marée de nouveaux venus dans la politique dont beaucoup viennent de déposer l'uniforme - d'où le nom de Chambre " bleu horizon" donné à cette Assemblée.  Alliés aux forces de la droite profonde et à des radicaux par nature louvoyants, ces petits soldats de la politique constituent le Bloc national, un magma manipulé par Clémenceau et l’Action française. Pour la première fois de son histoire, le mouvement de Charles Maurras, inspiré par la victoire aux urnes de Mussolini dont il estime la doctrine « jumelle » de la sienne, a surmonté son aversion pour les jeux électoraux de la Gueuse pour fait élire des candidats dont il a meublé l’esprit de son antisémitisme congénital, cette fois remis au goût du jour par l’apport du racialisme (ou eugénisme). Les tenants de cette doctrine, Georges Vacher de Lapouge et Gustave le Bon, dignes héritiers de Gobineau, professent que l’humanité serait composée de races qu’ils classent selon un déterminisme où interviennent des critères physiques comme la forme du crâne. Au premier rang se classerait l’aryen blond aux yeux bleus, tandis qu’au fond de la classe croupiraient les mauvais élèves, « asiatiques »,« négroïdes » et juifs, accusés de corrompre la force et la pureté de la race aryenne    

 

      Qui sont donc dans la réalité ces êtres humains méprisés et honnis, arrivées par vagues depuis la fin du siècle précédent ? Ils ont pour trait commun d’avoir fui la misère et les persécutions pour fouler enfin le sol de cette France idéale, patrie des droits de l’Homme, qui a émancipé les juifs et où l’on peut vivre comme un citoyen libre, « heureux comme Dieu en France »[3] Cette population que ses ennemis ne voient que sous la forme d’une masse humaine indéterminée, est en réalité parcourue de puissants mouvement intellectuels parfois opposés – « deux juifs, trois synagogues » dit un proverbe yiddish.

 

Les « judéo-bolcheviques »

    A partir des années vingt, ces nouveaux venus vont aussi être les proies d’un antisémitisme d’un genre nouveau.[4] Au début des hostilités, l’opinion française était persuadée que le « rouleau compresseur russe » allait écraser l’armée allemande. La signature soudaine de la paix de Brest-Litovsk entre les deux pays a été vécue comme une trahison tandis que la prise du pouvoir par les soviets athées affolait les milieux catholiques et conservateurs, avant que les « rouges » n’aggravent leur cas en refusant de reconnaitre l’emprunt contracté par le tsar, entrainant la ruine de 1.600.000 petits épargnants français. Le Bloc national profite de cette situation pour développer une croisade antibolchevique au cours de laquelle l’Union des Intérêts Économiques, puissante officine du patronat, fait couvrir les murs d’affiches représentant la face menaçante d’un présumé moujik, un couteau ensanglanté entre les dents. En fait, ce nouvel antisémitisme est un avatar de celui développé au siècle précédent qui désignait juifs et francs-maçons comme instigateurs de la Révolution de 1789. Tandis que des agitateurs moscoutaires sont à présent suspects de fomenter tous les mouvements sociaux et les grèves, les procès des mutins de la mer noire – ces soldats que Clémenceau a envoyés se faire tuer pour secourir les armées blanches de Denikine, - sont vécus comme une véritable provocation lorsque leur meneur André Marty et ses complices se voient traités en héros par les socialistes.  l’Action française affirme pour sa part que tous les chefs révolutionnaires russes sont juifs – alors qu’en réalité Trotski est bien seul…- et dénonce un nouvel ennemi de la France éternelle en la personne du « judéo-bolchevique » ou « judéo-marxiste » Le fait que par une curieuse contradiction, le juif se voit attribué à la fois le rôle de « ploutocrate » capitaliste   et   d’ »hydre bolchevique » voué à sa destruction ne vient pas à l’esprit du mouvement maurassien, qui  pourtant s’est attribué à lui-même le titre de «  parti de l’intelligence. Sous le régime de Vichy le judéo-bolchevisme connaitra de beaux jours avec la création de la L.V.F (légion des volontaires français contre le bolchevisme) En 1944, « l’affiche rouge » clouant au pilori un groupe de résistants de la F.T.P- M.O.I.[5] ne manquera pas d’indiquer l’origine juive de sept de ces fusillés.

 

Les Protocoles

     La parution en 1920 des Protocole des sages de Sion   fournit une manière de « caution historique » aux campagnes antijuives. Cet assemblage de faux de bric et de broc décrivant par le menu un vaste complot juif international destiné à régner sur le monde, a été concocté en 1901 par la police secrète russe (l’Okrana) comme arme de combat contre les forces révolutionnaires, tout en offrant au bon peuple une nouvelle et bonne raison d’organiser des pogroms.[6]   Les Protocoles ont été aussi utilisés comme arme par les Russes « blancs » pour justifier leurs nombreux massacres de populations juives ou encore affirmer que le massacre de la famille impériale à Iekaterinbourg, le 17 juillet 1918, aurait été un « rituel juif » . Leur combat perdu, ces Russes « blancs » réfugiés en France ont continué de diffuser les Protocoles dans sa version originale avant que le pieux évêque Mgr.Ernest Jouin, grand admirateur du fascisme italien et fort apprécié d’un Vatican qui l’a bombardé pronotaire apostolique, n’en édite le texte en français dans sa Revue internationale des sociétés secrètes, aussitôt imité par le grand pamphlétaire antisémite Urbain Grohier. qui le publie  sous le nom de Protocole des Sages d’Israël. Une édition modifiés paraît ensuite chez l’éditeur Bernard Grasset, futur grand pourvoyeur de thèses   collaborationnistes sous le régime de Vichy. Diffusé et traduit à des millions d’exemplaires de par le monde, les Protocoles seront souvent utilisés par des hommes de pouvoir sachant parfaitement qu’ils se réfèrent à un faux. Ainsi Joseph Goebbels avouera dans son journal : « Je pense que Les Protocoles des Sages de Sion sont une supercherie […] je crois en la vérité intrinsèque, mais pas en la vérité factuelle des Protocoles » En 1925, dans Mein Kampf, la Bible du nazisme et de l’antisémitisme, son idole Adolf Hitler consacrera dix-huit lignes à ce texte qui après sa prise de pouvoir en 1933, sera utilisé dans les écoles comme source d’endoctrinement.

   Tandis que la dénonciation du péril « judéo-bolchevique » bat son plein, cette même année 1920 voit s’ajouter un antisémitisme d’une autre nature.

 

La peste juive

     Au printemps 1920, des cas de peste sont signalés dans le vaste territoire de la « zone » qui ceinture Paris. L’épidémie se répand parmi une population de cinquante mille exclus de la société dont huit mille étrangers récemment arrivés d’Europe centrale et orientale et du Maghreb, qui s’entassent, vivent et meurent dans un univers de cahutes, de roulottes et de taudis Les autorités  sanitaires parisiennes établissent rapidement   l’origine de l’épidémie : des rats porteurs de la puce atteinte du bacile se sont échappés quelques temps auparavant d’une péniche livrant une cargaison de charbon britannique dans les environs de Paris infectant  les populations proches, en particulier les chiffonniers   - sans que ces cas aient étés pour autant rapportés. Dans le souci de ne pas inquiéter les populations, les autorités décident que cette infection portera le nom  de « maladie N°9 » numéro qui désigne la peste dans le classement du répertoire national des maladies contagieuse, tandis que l’opinion publique ne tardera pas à la baptiser «  peste des chiffonniers » Pour l’éradiquer, la Préfecture de Paris réorganise le ramassage des ordures ménagères tandis que   des équipes sanitaires mobiles oeuvrent dans la capitale mais aussi à Pantin, Saint-Ouen, Bagnolet etClichy, pour identifier les foyers suspects dans les lieux d’habitations et procéder à des désinfections. En même temps est menée une campagne de soins par la pratique de la sérothérapie, mise au point en 1896 par le docteur Alexandre Yersin, découvreur de la bactérie de la peste, à laquelle s’ajoute bientôt la phagothérapie élaborée par son confrère pastorien, le docteur Felix d’Herelle. Il s’avère bientôt qu’on est en présence d’une résurgence de la peste bubonique, qui offre l’intérêt d’être beaucoup moins mortelle que la peste pulmonaire et de portée très limitée, comparée   à la terrible grippe « espagnole «  qui a causé  cinquante millions de morts pendant les hostilités et connait encore quelques « répliques « [7] La « peste des chiffonniers » , dernière affection de ce type que connaitra la capitale, n’entrainera que 34 décès avant de disparaitre pour refaire son apparition en 1945 en Corse.   

 

La rumeur

Dans un premier temps, l’opinion publique semble assez indifférente à la présence d’une maladie qui , tous comptes faits, ne frappe que  ces « invisibles « de la société que sont les   miséreux, étrangers, déclassés et autres marginaux,  entassés  et sales et donc quelque part responsables de leur malheur. Mais bientôt, des articles se font l’écho de rumeurs alarmistes qui parcourent la capitale. Ainsi, Le Petit Bleu de Paris , subventionné par le Comité des Forges,  désigne clairement les coupables dans son édition du 3 novembre :

« Les épidémies qui ont désolé, dans la suite des temps, certaines contrées de l’Europe, étaient dues à l’apport, par des Orientaux, du bacille de Yersin. Le danger qui nous menace aujourd’hui reconnait la même origine. »  Ces mystérieux asiatiques porteurs de germes le seraient aussi d’un mal, plus actuel : « Ces indésirables n’essaiment pas que des microbes, mais répandent, dans le bas peuple avec lequel ils prennent contact, les doctrines du bolchevisme défaitiste. »  

 

     Dans le numéro du 9 octobre du Rappel,quotidien farouchement antigouvernemental, l’éditorialiste antisémite Octave du Mesnil  dénonce le «  laxisme » des pouvoirs publics :

 

« En attendant que M. de Rothschild ou M. de Reinach leur ouvrent leurs hôtels, ces misérables pouilleux s’entassent dans les garnis qu’ils transforment en foyer permanent d’infection. Comment les a-t-on laissé pénétrer en France ? Pourquoi les tolère-t-on à Paris ? (…) C’est partout le système de l’indifférence sous le régime de l’irresponsabilité. Lorsque l’épidémie éclatera, on collera des affiches blanches, on fera des discours au Parlement, on présentera des rapports aux Académies ; les mercantis et nouveaux riches fileront à la Cote d’azur et les bons bougres au Champ de Navets  [8]»  

 

So

HISTOIRE : ANTISÉMITISME - ANTI- MAÇONNISME - Michel Levine

Sous les ors ternis de la République

Le 2 décembre 1920, le Sénat français tient sa deuxième séance extraordinaire de l’année consacrée à la peste qui frappe la capitale et la région parisienne. Extraordinaire, cette séance l’est aussi par le flot de haine, de préjugés et de bêtise crasse que vont déverser les « sages » de la République. Le renouvellement de janvier a vu, dans un élan comparable à celui qui a constitué la chambre Bleu horizon, les représentants des partis de droite doubler pratiquement leur score tandis que ceux des divers partis de gauche reculaient fortement. Jules-Louis Breton, nommé en janvier à la tête du premier ministère de l’hygiène, de l’assistance et de la prévoyance sociale créé en France, a pour mission de fournir des réponses aux interpellations des sénateurs. C’est en vain que ce jeune ministre, ancien Dreyfusard classé « socialiste réformiste » et passionné de sciences, tentera de faire entendre la réalité des faits face à une assemblée agitée de phantasmes.

 Adrien Gaudin de Villaine ouvre le bal.  Connu pour ses positions anti-républicaines, ce baron politique de la Manche, collaborateur régulier de la Libre parole de Drumont, interpelle le ministre:

 

« Je viens signaler au Gouvernement, qui semble l’ignorer ou s’en désintéresser, le danger qui résulte, pour la santé de Paris, de l’invasion de certains quartiers de la capitale par des milliers d’indésirables venus d’Orient (…)  Paris et sa banlieue sont menacés, en ce moment, d’une contagion que les médecins, par un euphémisme élégant, appellent la maladie N°9, sans doute parce que cette maladie a été traitée dans le pavillon N°9 d’un hôpital de la banlieue de Paris. »

 

 Le distingué sénateur, qui ignore encore la signification réelle de l’appellation N°9 alors que l’épidémie est en train de sévir, fait ensuite état d’une « enquête » menée par un de ses amis dans le 4ème arrondissement de la capitale Il décrit ainsi son enquête :  

 

«  partout  des gens aux aspects étranges, aux guenilles hétéroclites, au langage incompréhensible, flânant par les rues, sans occupation apparente, ou entassés dans de sordides demeures et dans une promiscuité honteuse, se disant Roumains, Hongrois, Russe, Polonais, en réalité tous juifs et parlant tous le « yiddish », ce patois hébreu compris de tous les juifs de l’univers.(…) J’ajoute que la mortalité infantile  qui sévit à Paris est encore une conséquence  dans certains quartiers  de cette invasion d’exotiques : ils accaparent, en effet, un peu partout le précieux aliment. »

 

Cette nouvelle incongruité rendant les juifs responsables de la mortalité infantile parisienne est fort bien accueillie par une bonne partie de la Haute Assemblée, si l’on s’en réfère au procès-verbal de la séance qui porte les mentions : (Très Bien ! très bien ! à droite ) Le sénateur termine son intervention par une menace explicite :

 

« Nombre de Français en ont assez d’être traités en ourlaws dans leur propre patrie et,-   je les en préviens charitablement – les juifs en font trop ! Ils croient sans doute arrivée l’heure prédite il y a quarante années par Dostoïevski ; ils pourraient bien, ici comme ailleurs, attirer sur eux de terribles représailles. Monsieur le ministre, en venant aujourd’hui à cette tribune dénoncer le péril qui menace Paris, j’ai fait, une fois de plus, tout mon devoir, à vous de faire le votre » Le procès-verbal mentionne : (Très bien ! et applaudissements à droite, l’orateur, en regagnant sa place, est félicité par ses amis)

 

    Louis Dausset, sénateur de la Seine, ancien secrétaire de la Ligue de la patrie française, organisation antidreyfusarde et antisémite, exprime à son tour son inquiétude de voir ces juifs étrangers échapper aux lois de la République :

 

« Leur état-civil est extrêmement incertain. Contrôle difficile ! Nous avons fait à ce sujet enquête sur enquête. Leurs papiers sont écrits en caractères grecs, hébraïques, cyrillique même, et, les agents ne peuvent, bien entendu, déchiffrer leur identité(sourires.) Le procès-verbal mentionne : (Plusieurs sénateurs. C’est de l’hébreu ! » (Rires)

 

Le représentant du Maine et Loire Dominique Delahaye, qui lui succède, grand pourfendeur de la franc-maçonnerie, s’affirme partisan d’une politique « à poigne » : « Tout à l’heure, M. le ministre de l’intérieur me disait qu’il avait expulsé 11.523 étrangers. C’est bien, mais sur quelques centaines de mille, ce n’est pas assez. » Il propose donc une mesure innovante : « Un premier mode de contrôle consisterait, puisque vous ne pouvez pas les épouiller, à leur faire verser une certaine somme en entrant ; après quoi, on les astreindrait à un tribut continuel. »  Sans doute le sénateur ignore-t-il qu’il propose de revenir à   une fort ancienne pratique…[1]

 Face à cette débauche quelque peu nauséabonde  de « paroles libérées » le sénateur classé « gauche démocratique » de la Loire Fernand Merlin, tente avec calme et modération de ramener le débat au vrai problème,  celui de l’hygiène sociale et de la prophylaxie dans la capitale, en prenant soin de séparer maladie et présence d’étrangers .Il réplique à Gaudin de Villaine - non sans une certaine dose d’humour lorsqu’il fait allusion à son « langage nuancé » -   qu’au cours de l’été dernier,   la peste a été signalée, non seulement à Paris, mais dans les grandes capitales d’Europe et ajoute en maniant l’euphémisme. :  M.Gaudin de Villaine a parlé des individus suspects. Il a, je crois, en s’appuyant sur des documents qui ne reflètent pas toujours la réalité, exagéré le rôle de contagion de ces individus. 

Le sénateur radical François Albert qui lui succède tente également de faire barrage aux rumeurs empoisonnées : « Je ne crois pas, je tiens à l’affirmer, qu’il y ait eu pour Paris un danger quelconque, étant donné que le nombre des cas a été très restreint et que quatorze morts dans une agglomération aussi importante,n’ont pas de quoi nous effrayer «   

Quand en fin de séance, le ministre de la santé Jean-Louis Breton propose des mesures en faveur des démunis exposés aux dangers sanitaires, le sénateur Gaudin de Villaine toujours obsédé par son désir de fermer les frontières, réplique aussitôt : « Vous parlez toujours de guérir. Il vaudrait mieux prévoir. Vous envisagez les moyens de guérir la maladie qui est à nos portes. Il fallait fermer la porte, voila toute la question ! »  

 

[1] Considérés comme «  serfs de l’Empire » les Juifs devaient déjà au Moyen-âge s’acquitter d’un impôt particulier.

 

Journal le Petit Parisien

Journal le Petit Parisien

Une presse respectueuse

     La presse d’information se contente dans son ensemble de reprendre quelques-uns des propos échangés lors de cette séance si particulière, sans qu’ils fassent pour autant les titres des premières pages ni ne suscitent d’émoi particulier. Le Petit Parisien, journal qui se prétend apolitique mais soutiendra plus tard le régime mussolinien, souligne la portée de l’interpellation de Gaudin de Villaine affirmant que les étrangers vivent sans être l’objet de la moindre surveillance. En revanche, le journal antiparlementaire Le Matin du 7 décembre choisit  la voie de la raison en donnant la parole au bactériologiste Emile Roux, de l’Institut Pasteur  :

 

« A mon avis (…) l’explication donnée (de Gaudin de Villière) est complétement fausse. On pourrait en fournir de nombreuses preuves ; et notamment le fait que les rares cas de peste bubonique constatés ne sont nullement produits parmi les immigrants incriminés au Sénat. Il est infiniment probable, d’après les enquêtes faites, que la maladie aujourd’hui a peu près jugulée, dites-le bien, a été apportée dans la banlieue nord de Paris par des rats pesteux venus avec les péniches qui nous apportent le charbon anglais. » 

 

    Des rats britanniques…voilà qui risquerait de mettre à mal l’image fantasmée d’une horde sauvage de juifs errants surgis des sombres contrées asiatiques pour diffuser le virus…mais l’ensemble de la presse ne prend pas en compte cet élément particulier -  seule  se permet de le relever La Tribune juive du 24 décembre :

 

« Nous sommes convaincus que les antisémites n’auront pas le courage d’avouer leur erreur et de cesser de faire campagne contre les Juifs malades de la peste. Ils sont dans le dilemme suivant : 1/Ou déclarer que les rats anglais sont d’origine juive.2/ Ou bien annoncer que le professeur Roux a un entourage juif. Le microbe de l’antisémitisme ne pardonne pas. La peste est plus facilement guérissable ».

 

Le marais politique

Les partis politiques réagissent peu dans leur ensemble.

Le Bloc national applaudit des deux mains aux propos incendiaires exprimés au Sénat, sans nul doute influencé par les positions de son chef de file, le « Père la Victoire ». Depuis 1917, Clémenceau est en effet en proie à une furie antisoviétique qui l’entraine à ces vitupérations dont il a le secret. Après les émeutes de Petrograd de 1917, réprimées par le gouvernement Kerenski,   son journal  Lhomme enchaîné du 21 juillet 1917 dénonçait un prétendu complot germano-léniniste dirigé dans l’ombre par des Juifs dissimulant leurs véritables patronymes : « Voici comment se nomment les principaux maximalistes du soviet de Petrograd : Zinoviev s’appelle Apfelbaum , Trotsky, Bronstein ; Kamenev, Rosenfeld […] » Une partie de cette liste était  puisée  dans la Libre Parole de Drumont avec qui, pourtant, le Tigre  avait échangé des coups de feu lors de l’affaire Dreyfus…

      Seuls les socialistes répliquent vraiment à la vague venimeuse. Leur organe Le Populaire, dénonce une « odieuse calomnie » qui consiste à utiliser la maladie N°9 comme arme dirigée contre une population de prolétaires cloués au pilori parce qu’étrangers. Pour ce qui est de la gauche extrême, toujours empêtrée dans son anticapitaliste institutionnel, elle se désintéresse dans son ensemble des victimes juives présumées ploutocrates des attaques sénatoriales. Ce seront surtout des individualités ou des associations comme la Ligue des Droits de l’Homme ou celle de l’Enseignements qui monteront au créneau.

 

Du bonheur comme contrefeu

Si la rumeur maligne engendrée par de la « maladie N°9 » ne modifie pas profondément le regard que les Français » de souche » portent sur leurs co-nationaux juifs, c’est sans doute que le terrain social n’y est pas spécialement favorable. Le « tous unis » liant les citoyens de toutes confession avant et pendant la guerre anime encore bien des esprits et le pays est surtout occupée à panser ses plaies. La guerre a couté si cher en vie humaines, en destructions et privations, qu’à l’euphorie de la victoire se mêle l’amertume du deuil   Dès lors, cette maladie N°9 si peu mortelle est vécue comme   insignifiant, comparée aux ravages combinés de la guerre et de la grippe « espagnole » outre que le domaine de la haine collective est encore pour quelque temps occupé   par celle du « boche ». Intervient aussi comme barrage à la rumeur criminelle   une sourde résistance des esprits. Il ne s’agit pas d’un refus organisé, plutôt    d’un rejet instinctif de cette petite guerre qui s’ajoute à la grande. Cette période est aussi celle dite des « années folles » où une jeunesse élevée dans la mort et le deuil exprime le désir violent d’échapper à la gloriole de la victoire et au nationalisme étouffant.  Elle exprime un ardent désir de respirer, de vivre, de connaitre d’autres mondes, de connaitre quelque chose d’autre à travers les plaisirs et les arts, loin de toutes ces haines intérieures cuites et recuites suscitées par cette impérieuse patrie à laquelle elle devrait encore se sacrifier. Des femmes que la guerre à transformer en héroïnes ( dont  es glorieuses munitionnettes) voient la paix  les renvoyer à leurs fourneaux et  le Bloc national criminaliser  leur liberté d’avorter. Beaucoup s’émancipent alors en libérant leurs corps corsetés, en se coupant les cheveux et en vivant leur vie à l’image de la « garçonne » célèbre et scandaleuse héroïne du roman de Victor Margueritte.[1]

       En mai 1924, les élections législatives voient la défaite du Bloc national et la venue au pouvoir du Cartel des gauches. Ce n’est pourtant qu’un répit de courte durée dans la fièvre   antijuive montante. Les années trente vont connaitre la prise de pouvoir par les dictatures en Europe et l’épanouissement des haines raciales indicibles conduisant à la Shoah.

 

     Questions actuelles

     On peut imaginer que de nos jours, une nouvelle épidémie du type « maladie N°9 » entrainerait un déferlement de peur et de haine à ce point amplifiée par les « réseaux sociaux » qu’elle atteindrait ces pics de folles flambées qu’ont connues les épidémies causées par le sida puis le covid. Léon Poliakov, lors d’un entretien en septembre 2005 avec Roger Droit, portait un regard lucide sur la situation : » La seule chose qui aujourd’hui me paraisse certaine en ce qui concerne l’antisémitisme et le racisme, en Russie comme ailleurs, c’est que tout cela va continuer. Nous ne savons pas exactement sous quelle forme, nous ne sommes pas en mesure de dire précisément avec quelle intensité. Mais nous pouvons être convaincus que cela ne va pas cesser »[2]

 

     Ne cessera pas non plus, peut-on l’espérer, le combat obstiné des hommes et des femmes de bonne volonté contre l’empoisonnement des consciences.

 

 

 

 

 

L’auteur

Michel Levine est historien des Droits de l'Homme. Il est notamment l'auteur d'un ouvrage consacré aux grandes affaires de la Ligue des Droits de l'Homme (Affaires non classées. Archives inédites de la Ligue des Droits de l'Homme, Paris, Fayard, 1973). Il a aussi publié une enquête historique sur la répression des manifestations algériennes à Paris en octobre 1961 (Les ratonnades d'octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Paris, Ramsay, 1985; réédition Jean-Claude Gawsewitch Éditeur. 2001. 

 

Bibliographie

Ancery(P) En 1920, la dernière épidémie de peste parisienne Site Retronews. 2023

Audouin-Rouzeau(Frédérique) Les Chemins de la peste : Le rat, la puce et l'homme, Paris, Taillandier 2003,   Audoin-Rouzeau(F)Vigne(JD) Le rat noir en Europe antique et médiévale : les voies du commerce et l'expansion de la peste  Anthropozoologica n° 25-26, 1998.

Beauchez(Jérôme) 1920, La  peste à Paris. Classes dangereuses, antisémitisme et rhétorique de l’infamie. Déviance et société 2023/4 (vol 47) pages 517-548. Ed. Médecine et hygiène. Les sauvages de la civilisation. Regard sur la zone, d’hier à aujourd’hui. Ed/Amsterdam 2022. La « maladie N°9 » un symptôme de l’antisémitisme français. Site : The Conversation 2023

Biraben(Jean-Noel) Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerrranéens. T.1. La peste dans l’Histoire. Paris : La Haye/Paris. Mouton 1975.

Darmon(Pierre) Une tragédie dans la tragédie :la grippe espagnole en France (avril 1918-Avril 1919) Annales de démographie historique 2000 N°2 p 153à 175

Dryef (Z) Dans les murs. Les rats, de la Grande Peste à Ratatouille, Don Quichotte, 2005. Mai 1920, quand la peste a frappé aux portes de Paris,.Le Monde magazine 2020 

Falgayrac (P) Des rats et des hommes. L'histoire d'une cohabitation forcée, les moyens d'une lutte raisonnée, Hyform, 2013.

Guarrigues(J) Le moment parlementaire de l’action française 1919-1924 in Leymarie(M)Sous la direction de) L’Action française, culture, société, politique. Ed du Septentrion 2008

Gueniot-le-Minor(G) La peste des chiffonniers à Paris en 1920. Thèse d’Etat en médecine 1980. Université de Paris VI, Faculté de Médecine Broussais-Hôtel Dieu, 1980

Héritier(J) « La Peste des chiffonniers », L'Histoire n° 51, 1982.

Joltrain(E) La peste : étiologie, formes cliniques, prophylaxie et traitement. Bulletin de l’académie de médecine. Paris Maloine et fils 1921. 

Joly(L) Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIème République. Revue d’histoire moderne et contemporaine N°54-3, 2007 Ed.Belin D’une guerre à l’autre. L’Action française et les juifs, de l’Union sacrée à la Révolution nationale’1914-1944) Revue d’histoire moderne et contemporaine N°59-4.2012 Ed.Belin

Prazan(M) et Mendès France(T) La Maladie n°9 : récit historique, Berg International, 2001

Roblin(M) Les juifs de Paris, démographie, économie, culture. 1952. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 27, fascicule 2, 1953. pp. 183-185.

Thomas(O) Les rats sont entrés dans Paris. Vendémiaire 2022

  

 

[1] Pour avoir écrit ce roman, paru en 1922 chez Ernest Flammarion, l’auteur se verra déchu de sa légion d’honneur l’année suivante.

[2]  Un entretien avec Léon Poliakov Par Droit Roger Le Monde 26 septembre 2005  

LA LUMIÈRE DE L'HISTOIRE PASSÉE PEUT ELLE ÉCLAIRER NOTRE AVENIR ?
HISTOIRE : ANTISÉMITISME - ANTI- MAÇONNISME - Michel Levine

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Publié le par Jean-François Guerry
GRAVIR LA MARCHE SUPRÊME

GRAVIR LA MARCHE SUPRÊME

Victor Hugo l’avait compris : la marche suprême du perron républicain, ce n’est pas l’égalité, ce n’est pas la liberté, c’est la fraternité. Cette grande oubliée, tombée en désuétude, sans doute par crainte de niaiserie ou de retomber dans la terreur ?

Et pourtant, la fraternité porte en elle cette sacralité qui fait que les hommes sont des humains. La franc-maçonnerie, depuis les temps anciens, depuis sa création, en a fait son fondement, parce qu’elle est seule capable de nous faire tenir debout, de nous faire lire le présent et l’avenir avec les « yeux du cœur ». La fraternité est une religion sans dogme ; elle est le lien entre les hommes de bonne volonté, parce qu’elle est la force du Nous contre le Je : je ne suis rien sans mes Frères.

Elle est bien au-delà des fumées éphémères des grands discours : une mission, une tâche, un labeur exigeant et quotidien. Produire du nous, c’est bien plus qu’adorer l’idole économique. C’est bien plus que la solidarité des corporatismes, des clans, des partis. C’est l’ouverture inconditionnelle du compas de l’amour vers l’autre.

La fraternité, c’est simplement ce qui nous rassemble dans les moments les plus durs, les plus extrêmes ; c’est un chant d’espérance.

Rassemblement

Contre les gardiens, les punaises, les poux,
Les vexations, la faim, les coups,
Les déceptions, les arrêts
Et cette odeur de mort
Qui sort du lazaret.

Rassemblement dans l’égalité du costume
Et du tutoiement,
Dans la profonde fraternité de la prison,
Frères !
Frères de misère et de passion,
Frères de souffrance et d’espérance.

Abbé Armand Vallée, aumônier militaire, mort à Camp de concentration de Mauthausen en avril 1945.

Que la paix règne sur la terre, que nos mains et nos cœurs se rassemblent dans la chaîne indestructible de l’amour fraternel.

                                            Jean-François Guerry.

                                               lafrancmaconnerieaucoeur.com

 

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Publié le par Jean-François Guerry
Détail Tableau de l'École d'Athènes Platon et Aristote

Détail Tableau de l'École d'Athènes Platon et Aristote

SE RASSEMBLER

Le temps est venu de nous unir avec nos mains et nos cœurs, en fraternité. Moment sacré s’il en est, moment de communion dans l’espace sacralisé. Notre main droite, comme celle d’Aristote tournée vers la terre, se saisit de la main de notre frère tournée vers le ciel ; notre main gauche, celle du cœur tournée vers le ciel, comme Platon, reçoit la main d’un autre frère tournée vers la terre. C’est le rassemblement de ce qui est en bas vers ce qui est en haut, pour ne faire qu’une seule chose : une chaîne d’union fraternelle.

Nous allons bientôt nous quitter momentanément, sans pour autant rompre nos liens indéfectibles. Nous ne saurions rester figés entre nous : le monde nous attend, nos frères nous attendent, eux qui sortent des ténèbres et cherchent la Lumière de la Vérité. Nous resterons pourtant humbles et vigilants, car l’ego veille toujours dans l’ombre.

« Le vrai livre de sagesse nous force à en rabattre. Le saint part sur les routes, avec le lever du soleil, pour convertir le monde et s’aperçoit, le jour tombé, qu’il n’y parviendra jamais s’il ne commence par se convertir lui-même au monde. »[1]

Le Maître Maçon accomplit son devoir d’abord en se gouvernant lui-même et en regardant les degrés des colonnades fichées dans le sol, qui puisent leurs forces dans la terre et dont les chapiteaux sont tournés vers le ciel ; elles marquent l’espace sacré du passé : l’itinéraire qui jalonne notre présent et inspire notre avenir.Pas de fraternité sans chaîne d’union : « Là où il y a un nous, il y a une sacralité ; et là où le nous se disloque, le sacré s’estompe. »[2]

                                            Jean-François Guerry.

 

 

 

[1] Régis Debray. Le moment fraternité. Page 54. Éditions Folio Essais.

[2] Ibid Page 57

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Publié le par Jean-Laurent Turbet

Cet article est reposté depuis Le Blog des Spiritualités.

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Publié le par Jean-François Guerry
DE L'HARMONIE VIII

DE L’HARMONIE VIII

 

La fin de la préface d’« Essais de théodicée » de Leibniz, ou il nous parle d’une cosmologie astrologique et théologique est porteuse de réflexion, sur le principe d’un Grand Architecte de l’Univers. Il relève que les princes et les rois à l’image du grand Darius, tout comme Moïse se sont ralliés à la croyance d’un principe unique : « Qui est sans pair, a créé tout et a séparé la lumière des ténèbres ; que la lumière à été conforme à son dessein original, mais que les ténèbres sont venues par conséquence comme l’ombre suit le corps, et que ce n’est autre chose que la privation ». Est-ce de cette privation de lumière que nous cherchons à guérir ? Comment y parvenir ? La proposition de Leibniz à cette originalité pour arriver à ce but mettre l’accent sur : « La conformité de la Foi avec la Raison ». Il va s’efforcer de faire la reliance entre la philosophie et la théologie, c’est aussi ce qui fit Philon d’Alexandrie et les premiers chrétiens en s’inspirant du « Miracle de la philosophie grecque ». Cette expression de Miracle grec fut employée la première fois par Ernest Renan, qui néanmoins n’épargna pas les derniers philosophes grecs comme Marc Aurèle l’empereur stoïcien qui sacrifia les chrétiens dans les jeux du cirque. On regrettera donc pas la chute d’Athènes et de Rome, et la captation des pensées de l’antiquité par le christianisme.

Leibniz avait vu, que la foi et la raison n’étaient pas en contradiction. Il écrit : « (…) l’objet de la foi est la vérité que Dieu a révélée d’une manière extraordinaire, et que la raison est l’enchainement des vérités, mais particulièrement de celles où l’esprit humain peut atteindre naturellement, sans être aidé des lumières de la foi ». [1]Nous pouvons voir ici, une position déiste dans le sens ou la croyance dans un Grand Architecte ne s’appui pas sur une révélation, mais plutôt sur un dévoilement grâce à la raison, la découverte des vérités permet l’élévation spirituelle, par phases successives et progressives. On peut gravir, les barreaux d’une échelle spirituelle par l’expérience des vertus et l’action personnelle sans recours externe, reste à savoir ce qui anime au fond de nous-mêmes cette pensée et cette volonté du bien, est-ce la seule raison ? Croire en un principe suprême unique activateur, un travail à sa gloire peut être porteur, et potentialisé par une communion collective, un esprit, un égrégore. Qui envahi l’âme, s’en empare et l’élève vers le bien. Cette nécessité d’élévation, s’apparente au besoin fondamental de spiritualité et de sacré de l’homme.

L’interprétation de Leibniz est la suivante : «  Cela fait voir que Dieu peut dispenser les créatures des lois qu’il leur a prescrites et y produire ce que leur nature ne porte pas, en faisant un « miracle » ; et lorsqu’elles sont élevées à des perfections et à des facultés plus nobles que celles où elles peuvent arriver par leur nature, les « scolastiques » appellent cette faculté une « puissance obédientielle », c’est-à-dire que la chose acquiert  en obéissant au commandement de celui qui donner ce qu’elle n’a pas, (…) »[2] Leibniz s’empressera de préciser que les hommes, ne peuvent pas devenir des dieux ou des demi dieux, ni même des démiurges. Pourtant, je pense que l’homme de raison à des possibilités créatrices, malgré ses imperfections et surtout des possibilités d’entretien et de rénovation de ce qu’il a reçu en héritage. Cela est possible parce qu’il travaille à son perfectionnement avec humilité. La Foi et la Raison peuvent s’associer, et être en conformité l’une avec l’autre, la preuve les premiers chrétiens s’accommodaient bien de cette association des idées de Platon et de Plotin. Aujourd’hui le Pape Léon XIV, premier augustinien en charge des Chrétiens est-il convaincu de cette association de la Foi et de la Raison ? Susceptible de modifier l’attitude de l’église catholique à propos de la Franc-maçonnerie ?

 

                                    À suivre

 

                                                     Jean-François Guerry.

 

[1] Leibniz – Essais de théodicée. Discours de la conformité de la foi avec la raison .I.

[2] Ibid – 3.

DE L'HARMONIE VIII

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Publié le par Jean Dumonteil, Christophe André, Jean-François Guerry
Belle-Île en Mer photo Nicolas Rottiers

Belle-Île en Mer photo Nicolas Rottiers

La vie éternelle, dès maintenant

La vraie question n’est peut-être pas celle de l’après. Maurice Zundel l’avait formulée avec une justesse désarmante : « le vrai problème n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort. »

La vie éternelle, c’est maintenant – non comme une durée sans fin, mais comme une ouverture sans mesure qui commence aujourd’hui.

La vie éternelle, c’est maintenant. C’est la vie qui surpasse les horloges,
qui abolit les chronomètres et relègue les minuteurs tout juste bons pour cuire les œufs à la coque, pas pour guider nos vies.

La vie éternelle, c’est maintenant. C’est faire l’apprentissage de l’infini, entrer dans la contemplation, dans l’amour qui seul permet la connaissance, dans la paix qui efface la peur, et dans la joie qui préfère les battements du cœur au tic-tac de nos montres.

La vie éternelle, c’est maintenant. C’est apprivoiser le temps, aimer la patience, la constance, le rythme des saisons, des naissances et des renaissances. C’est entrer dans le grand rythme universel, celui du relèvement et du renouvellement, au-delà de nos fugaces existences individuelles.

La vie éternelle, c’est maintenant. C’est entrer dans la musique qui fait danser les étoiles, qui fait respirer l’océan au tempo des marées, et chanter les aurores rutilantes qui succèdent aux crépuscules mordorés. Et les jours aux jours, les mois aux mois, et les ans aux ans.

Au rythme des marées et des lunaisons, nous sommes de passage et pourtant toujours à la Maison, si nous voulons bien habiter ce temps, prendre ce temps, le seul temps qui compte et pourtant ne calcule rien, le seul temps de la Vie. Infiniment.

Le temps présent est un champ fleuri

Le temps présent est un champ fleuri

MÉDITATIONS SUR LA VIE

 

« On ne devrait jamais se lasser du soleil couchant, des feux de bois, du ciel étoilé.

On ne devrait jamais se lasser de contempler les vagues de l’océan, les enfants qui jouent et rient avec la joie et le bon cœur de ceux qui ne s’occupent pas encore de leurs lendemains. On ne devrait jamais se lasser d’être touché au plus profond par de vieux couples qui marchent la main dans la main, d’un pas fragile et redevenu maladroit ; eux non plus ne s’occupent plus des lendemains, pour d’autres raisons. On ne devrait jamais se lasser d’entendre la rumeur de la ville visiter doucement les cimetières urbains. Ni celle de la nature, dans les cimetières de campagne…

On ne devrait jamais se lasser de tout cela, car tout cela, c’est l’essence de la vie même. » [1]

                                            Christophe André.

 

ÊTRE DANS LE TEMPS PRÉSENT...

 

Nous sommes, pour notre malheur trop souvent dans nos regrets, ou nos projets, n’ayant pas le temps pour être dans le présent. La banalité même du présent mérite pourtant notre attention la plus grande. Ce que nous avons a offrir est parfois si simple, que nous n’osons pas : trois fleurs cueillies, sentent bon l’amour autant qu’une brassée, c’est l’intention et l’attention qui compte. Les grands et beaux projets commencent aujourd’hui, l’avenir est dans le présent : c’est tout de suite maintenant ou jamais. Tous ceux qui viennent vite, repartent aussi vite, déçus et décevant. « Ce que l’on n’a pas su saisir dans l’instant, nulle éternité ne nous le rendra. »[2] Prendre conscience que le présent reste la seule chose sans fin. Prendre son temps, prendre le temps de lire c’est la source du savoir. Prendre le temps d’aimer c’est grâce et bonheur. Prendre le temps de rire, ou au moins de sourire c’est écouter la musique douce de l’âme. Prendre le temps de penser, c’est la certitude de réussir son action. Prendre le temps de donner plus et encore c’est la certitude de ne pas avoir de regrets. Prendre le temps de célébrer la gloire au travail, c’est le commencement du succès.

Respirer, pour mieux expirer, ne rien faire, immobile être une branche pour les oiseaux et mieux un nid, c’est construire l’avenir.

Poser délicatement une plume, un souffle dans la balance, c’est transformer la justice en équité et en amour.

Être là, présent au présent, même sans parfois rien dire, c’est faire vivre ou revivre l’âme de l’autre.

 

                                            Jean-François Guerry.

 

[1] Christophe André- 4ème de couverture de Méditations sur la vie Éditions Gründ. Christophe André est psychiatre et psychothérapeute. Il pratique la méditation depuis des années et l’utilise aussi pour soigner.

[2] Friedrich Schiller.

QUOI DE PLUS BEAU QUE LA LUMIÈRE DU JOUR, DE CHAQUE JOUR ?
MÉDITATIONS SUR LE PRÉSENT

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Publié le par Jean-François Guerry
DE L'HARMONIE VII

DE L’HARMONIE VII

 

Leibniz souligne déjà une pensée encore répandue de nos jours, selon laquelle Dieu userait de sa puissance contre les êtres vivants, sous le prétexte qu’ils ne sont rien par rapport à lui ! C’est cependant juger par rapport à notre attitude propre, et prompte à écraser les insectes ou les vers de terre, attitude dénoncée par exemple par les jaïnistes en Inde, mais aussi les bouddhistes, respectueux de tous les êtres vivants de la création. Cette attitude est tyrannique ; elle fut dénoncée par Thrasymaque chez Platon[1], qui disait : « Que juste n’est autre chose que ce qui plaît au puissant ? ». Ce principe dénoncé par Leibniz, fait le lit des manichéens, qui tranchent par paresse en ne distinguant que le bien et le mal, ce fameux dualisme réducteur. Le franc-maçon reconnaît la dualité et cherche la lumière qui lui permettra de faire pénétrer l’esprit dans la matière, de l’éclairer avec la force de son esprit en cherchant l’harmonie et non la destruction du monde. C’est pourquoi il combat tous les tyrans et les despotes qui veulent, par l’effet de leur dérisoire puissance, soumettre leurs peuples.

 

Le franc-maçon, n’est pas élu par nature ; il ne sera un élu qu’après avoir travaillé et persévéré dans la recherche du bien, du bon, du juste, grâce à la lumière de sa raison et l’aide de sa conscience du plus grand que lui, qui est en lui et ne demande qu’a grandir, du fait de sa libre volonté. Cette grâce interne se révèle face aux événements externes qui interrogent et guident vers la recherche de l’harmonie. C’est dans cette pratique constante que l’on reconnaît la dignité de la personne humaine. Car en effet, si l’on considère que la grâce interne habite en chacun de nous, qu’elle est universelle, Dieu étant reconnu comme principe créateur : Grand Architecte de l’Univers.

 

Considérer que Dieu connaît le mal, n’est pas considérer que Dieu veut le mal, déclare Leibniz. De même, l’homme connaît le mal et c’est en vertu de son libre arbitre qu’il choisit la voie étroite et difficile du bien, le passage par la porte basse, et non les sentiers fleuris et paresseux du mal ; il n’y a donc pas lieu de chercher une cause externe à lui-même, de cette banalité du mal. Je vois dans la pensée de Leibniz cette recherche d’harmonie, « de commerce » entre l’âme et le corps, entre la foi et la raison. La semence mise dans l’âme permet le développement harmonieux du corps avec la référence constante à cette semence originelle.

Leibniz voit dans la pensée de Spinoza, la suite de celle de Straton le péripatéticien, second successeur d’Aristote au Lycée, qui affirme : « que tout provient de la première cause ou de la nature primitive, par une nécessité aveugle et toute géométrique, sans que le premier principe des choses soit capable de choix, de bonté et d’entendement ». [2]Il oppose à cette pensée le principe du meilleur, résultat harmonieux de l’association de l’âme et du corps.

 

Il déclare : « je m’étais formé aussi, par conséquent, un certain système sur la liberté de l’homme et sur le concours de Dieu. Ce système me paraissait éloigné de tout ce qui peut choquer la raison et la foi (…) Et par cette raison on peut dire aussi, dans un sens métaphysique, que l’âme agit sur le corps et le corps sur l’âme. Aussi est-il vrai que l’entéléchie ou le principe actif, au lieu que le corporel tout seul ou le simple matériel ne contient que le passif, et que par conséquent le principe de l’action est dans les âmes, (…) » [3]

 

Peut-on envisager de voir ici, dans la pensée et l’action, un système d’exercices spirituels créateur d’harmonie, par le triptyque corps, âme, esprit ?

 

                                            Jean-François Guerry.

À SUIVRE…

 

[1] Platon – République I , 338c

[2] Leibniz Essais de théodicée. Préface Page 44. G F Flammarion.

[3] Ibid Page 45.

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BONNE FÊTE À TOUS !
HUMOUR
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Publié le par Elie Vidrequin
Étiquette 450 FM

Étiquette 450 FM

La parole d'Elie Vidrequin à propos du Rite. Compte-tenu de la densité de sa réflexion est communiquée en plusieurs fois. Il est néanmoins possible d'obtenir l'intégralité du texte immédiatement sur simple demande à l'adresse mail suivante:
courrierlafmaucoeur@gmail.com
Bonne lecture et surtout bonne méditation.
Jean-François Guerry. 
Le Rite Elie Vidrequin - Part III
Le Rite Elie Vidrequin - Part III

 

Peut-on envisager de faire table rase de nos rituels ?

 

« Ce que tu as hérité de tes pères acquiers-le afin de le posséder ».

Goethe

 

Cette phrase mystérieuse de Goethe à la fin du premier Faust    a nourri bien des propos sur les méandres de l'héritage. Elle éclaire notre devoir envers le Rite. Et la Franc-Maçonnerie.  

 Mourir pour revivre ? C'est une attitude que certains comprendraient qui n'espère plus rien de la Franc-Maçonnerie. Comment nier que la Maçonnerie symbolise l'existence d'une filiation immémoriale, transcendante ou immanente, il n'importe ce que l'on croit, mais incontestable.

        En fait, les civilisations sont mortelles et les traditions, dans leurs formes peuvent l'être. Mais comment concevoir qu'il n'y ait pas de continuité ? On est toujours contraint d'opter entre l'évolution et la génération spontanée sans d'ailleurs pouvoir résoudre les contradictions que les deux conceptions portent en elles. Adaptation ou mutation ? Lutte pour la vie ou impact des forces cosmiques ? Ce qui est certain, c'est que notre volonté n'est pas seule en ce domaine et que les circonstances y règnent dans des proportions qui nous échappent. Pourtant la question demeure : le Rite joue-t-il aujourd'hui le rôle qui est le sien ? Certains répondent non parce qu'il n'est pas compris. La solution vient alors logiquement : travaillons selon nos rituels et cherchons à bien les comprendre ; c'est sans doute plus facile que de les changer. Mais une nouvelle question vient alors : l'homme d'aujourd'hui est-il vraiment nouveau ? Certains le prétendent, du moins prétendent que demain il aura changé. Je veux bien mais, à tout prendre, c'est de nous qu'il faut partir. Si nous allons vers l'avenir les yeux bandés et à reculons, il n'est d'exception pour personne, même pas pour ceux qui pensent que nos rituels s'improvisent. La prospective est une science conjecturale. On justifie trop souvent, en son nom, des désirs, des ambitions et une volonté de puissance, pour qu'elle ne soit pas un peu suspecte aux fils de la Terre que nous sommes. Les anciens n'avaient peut-être pas nos connaissances techniques, il n'est pas évident qu'ils aient été bien inférieurs à nous sous le regard de la connaissance de l'homme dans sa subjectivité.

        En fait, toutes ces questions sont plus simples qu'on pourrait penser. Ou l'homme est déterminé, et il importe peut-être de savoir comment et par qui ? Mais c'est alors d'un intérêt illusoire. Ou l'homme est libre. Mais, s'il est libre, il doit ordonner le chaos de ce monde aux fins de sa liberté. Ou bien, enfin, l'homme est l'expression de la liberté d'un univers où la nécessité et la liberté composent l'Être. Seule la réponse que l'on concevra comme vraisemblable pourra fonder notre rapport avec la voie que nous adopterons ou, plutôt, que nos Travaux symboliseront. Car, en définitive, que nous le voulions ou non, nos rituels, déjà modifiés, se modifieront encore. Certains seront abandonnés, d'autres réanimés. Personnellement, je souhaiterais que tous fassent l'objet d'un travail de réflexion, à défaut d'être pratiqués. Peut-être s'apercevrait-on, ce faisant, que tout a été dit mais que tout reste à comprendre. De toute façon, ce qui me paraît nécessaire, c'est la prise en considération de deux observations, élémentaires sans doute, mais capitales en la matière. La première c 'est que le Rite était originellement transmis oralement et qu'il n'a pas pu ne pas se produire des mutations ou des glissements de sens. La deuxième, c'est que lorsque les rituels furent rédigés, ils se figèrent, sans doute, mais les mots ne cessèrent pas d'évoluer dans la langue utilisée. Les mots étaient les mêmes mais le sens en était perdu ou transformé. Or les rituels sont les supports du Rite et le Rite c'est l'Ordre, le geste qui rend l'Ordre apparent. Ce qui importe dans le Rite, ce ne sont pas les mots employés pour l'éclairer, c'est l'Ordre qui en résulte. Je crois, qu'à ce titre, les loges ont le devoir d'attirer l'attention sur la tendance curieuse que l'on constate, de multiplier les paroles rituelles plutôt que les symboles, de commenter plutôt que de vivre le Rite. Cela dit, beaucoup de difficultés tiennent à une certaine faiblesse des metteurs en scène que nous sommes tous à un moment ou à un autre de notre vie maçonnique et, surtout, à notre verbalisme impénitent. L'institution qui est la nôtre est un Ordre. Ce n'est pas une société quelconque, c'est une société initiatique. Sa vocation est de nous élever si peu que ce soit au-dessus de nous-même. Alors même que les psychologues retrouvent les voies initiatiques et leurs vertus, ils n'est pas acceptable que nous changions nos méthodes même si certains qui sont parmi nous pensent que cela se devrait. L'on a parfaitement le droit de trouver nos rituels désuets, nos tenues formelles et nos aspirations dérisoires mais nul n'est tenu de se faire admettre Maçon. Que l'initiation se fasse donc sans équivoque, les jeunes ne seront pas déçus. D'ailleurs, s'ils le sont parfois, c'est moins par excès que par défaut de symbolisme.

        L'initiation maçonnique, c'est d'abord une conversion, un refus précisément du monde dans ses apparences, pour tenter d'atteindre à sa vérité. Il apparaît, en définitive, que pour les Maçons que nous sommes, les grands thèmes de nos rituels sont assez conformes aux aspirations de chacun ; mais la difficulté inévitable vient d'un obscurcissement de leurs sens et de leur portée. Il semble, d'ailleurs, que s'opère peu à peu parmi nos rituels une sorte de clivage. Nous sommes des constructeurs, parce que nous ne concevons pas le destin de l'homme hors de sa volonté et de son pouvoir créateur. Nous sommes des chevaliers, parce que nous savons la fragilité de l'ordre humain et les exigences de sa défense. Son pouvoir, l'humanité le tient de la parole mais sa loi, est mort et résurrection. Il importe donc de protéger les moyens de la connaissance et de sa continuité. Enfin, nous devrions être, au moins symboliquement, des gnostiques, parce que nous savons le prix de l'évidence et que, par la lumière qui est en nous, la révélation s'opère.

      Dans l'ensemble de cette thématique, des avatars plus ou moins pervers peuvent être envisagés. Peut-on conjoindre le constructeur au technicien ? Si tant est que le technicien est capable de concevoir les moyens et les fins de l'œuvre, pourquoi pas ? Quant à la lumière, qu'on l'assimile à l'illumination de l'initié ou au point de concours de la connaissance, elle n'en restera pas moins le sommet des manifestations de la vie et de l'Être, celui des plus hautes réalisations comme des plus terrifiantes catastrophes. En vérité, le chantier est loin d'être fermé et nos Travaux ont encore besoin de l'ardeur des Apprentis, de la compétence des Compagnons et de la vision sage des Maîtres. L'Ordre doit travailler. Tout vaudra mieux que le mépris, l'ignorance ou la sottise en un domaine où la science de l'homme a trouvé son expression profondément élaborée et symboliquement exposée. II importe peu de savoir si nos rituels sont anciens ou sans portée scientifique, il importe peu de savoir s'ils ont été inspirés par des doctrines précises et systématiques. Ce qui compte c'est, d'une part, qu'ils sont lourds d'une expérience vécue et inspirée et, d'autre part, qu'ils sont tenus non pas comme des livres clos, comme des formules dogmatiques, mais, bien au contraire, qu'ils ouvrent la réflexion et libèrent la pensée sans la fourvoyer dans des chemins étroits, dans des impasses désolées, non plus que dans le vide de l'imaginaire, en raison de leur caractère symbolique. À ce propos, je voudrais mettre l'accent sur le concours étonnant des symboles : couleurs, éclairages, nombres surtout, dont l'étude offre à l'imagination et la mise en œuvre fournit à l'esprit les ressources infinies de la nature entière.

        Maintenant, si je devais conclure ce plaidoyer sur la nécessité du Rite et sa conservation, j'avancerais, quant à moi, les propositions suivantes : la Franc-Maçonnerie n'est pas une société où l'action vaut pour l'action. Ce n'est pas non plus une société où la pensée vaut pour elle-même. Peut-être peut-on dire qu'elle est une société ouverte sur la connaissance dans la mesure où l'action s'y confond avec l'expérience, la pensée avec la méditation. Mais, en vérité, parce que c'est une société initiatique, nous pouvons prétendre que notre Ordre est, sur le plan symbolique comme sur le plan affectif, une société ordonnée à la condition humaine. II entend amener chacun de ses membres à la découverte progressive de lui-même et des réalités qui le dépassent. Pour cela, le Rite est un facteur essentiel. Élément d'intégration au groupe et à l'Univers, il est en même temps l'instrument de l'intelligibilité des rythmes universels et du comportement des groupes. Par l'exercice et la pratique de nos rituels, nous découvrons peu à peu comment les hommes se sont compris et comment ils ont compris leurs relations avec ce qui les dépasse. Par nos rituels, l'homme peut se reconnaître, se découvrir à lui-même et prendre en même temps sa mesure et sa place au milieu de ses semblables et dans l'Univers. Par eux, nous pénétrons à la fois le monde extérieur et le monde intérieur dans leurs exigences et dans leur complémentarité. Jadis, les hommes ont eu le loisir de se livrer à la méditation et ils se sont perdus dans le rêve. De nos jours, ils tombent dans l'excès contraire. Quand ils parviennent à échapper aux nécessités quotidiennes et aux féodalités économiques et politiques qui les dominent, les dirigent et les conduisent pour se donner la peine de penser, ils ont encore à se débattre entre deux enseignements excluant l'un et l'autre la pensée. Celui des religions qui cherchent encore le sens de leur mission ou se réfugient dans un intégrisme médiéval, celui des écoles, productrices de cerveaux préfabriqués, qui décrètent les dogmes de nouvelles croyances scientifiques. Mais, pour la majorité d'entre eux, les hommes ne se débattent même plus, ils subissent l'esclavage de leur siècle. Le confort les enchaîne, les horaires les tyrannisent, les médias les assassinent de leurs clameurs, les transpercent de nouvelles qu'ils veulent à sensation, confondant l'assassin et la victime, le héros et l'imposteur, le centenaire du jour et l'enfant martyr. Le monde moderne a un urgent besoin de sages mais ne produit que des savants qui, selon Albert Schweitzer, "les yeux tournés vers le ciel pour atteindre la lune oublient de regarder les fleurs qu'ils ont à leurs pieds"…

II existe pourtant des hommes qui n'ont pas sombré. À ceux-là la Franc-Maçonnerie ouvre les portes de son Temple. Nous apprenons dans nos Ateliers à distinguer science et morale, pouvoir et justice, vérité et liberté et nous pressentons qu'au-delà de leurs distinctions, l'homme accorde toutes les contradictions dans son amour de la vie. Nous apprenons cela dans la mise en œuvre, sans doute un peu elliptique, assurément surprenante mais certainement unique dans leur diversité, dans leur richesse et dans leurs sources, de nos rituels. Couper l'homme de ses racines, ce ne serait pas faire un homme nouveau, ce serait lui ôter toutes chances de l'être. "L'homme est quelque chose qui doit être dépassé" dit Nietzche. Certes, et si "Dieu est mort", comme il l'a dit aussi, l'homme ne peut plus compter que sur lui-même. Ne nous privons donc pas de la sagesse plus que millénaire dont nos rituels sont les dépositaires. Nous avons besoin, pour affronter l'avenir, de toutes nos ressources. Ce n'est pas devant l'inconnu qu'on abandonne ses défenses et qu'on détruit la muraille qui nous protège. Au demeurant, quand je vois nos modernes organisateurs de séminaires, de rencontres et de stages s'interroger sur les problèmes de la dynamique de groupe, je me demande si nos rituels ne sont pas tout simplement le témoignage d'une pratique bien en avance sur le siècle. Le Rite maçonnique c'est, en définitive, cette muraille qui enserre, préserve mais contraint toutes les cités. Elle ne s'élève pas jusqu'au ciel car c'est par le ciel que les hommes se retrouvent. II y a là une richesse symbolique à explorer.

Le Rite maçonnique est éminemment symbolique, c'est à dire qu'il évoque à la fois le rite religieux, le rite magique et le rite profane. Mais il ne doit pas être limité à sa fonction effective. II amorce une recherche qui se poursuit dans un dépassement des significations primaires. Il est langage mais langage édifiant. Il contribue à l'édification de la personnalité, de la société et de l'ordre cosmique, symboliquement. Sa pratique est éclairante bien plus qu'efficiente. Elle est exemplaire plutôt que didactique, libératrice plutôt que sacramentelle. En fait, la pratique maçonnique du Rite est la voie qui découvre à chacun les seuls liens véritables, ceux de la communauté de l'esprit et des cœurs. N 'aurions-nous reçu que cette indication que nous aurions tort de mépriser notre salaire.

Mais il nous est donné une autre certitude. C'est qu'au-delà de toutes les murailles, au-dessus de toutes les formes rituelles règne la Lumière. Qu'oserions-nous demander de plus sinon la force et le courage de nous élever jusqu'à elle ?

 

Elie Vidrequin

 

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LUMIÈRE !
Le Rite Elie Vidrequin - Part III

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