Le Rite, principe fondamental de la Franc-Maçonnerie
Nous pouvons penser que les traditions des constructeurs, des chevaliers, des gnostiques ne correspondent plus aux exigences d'une initiation moderne. Nous pouvons exprimer le désir de changer la figure et l'expression de ce que nous reconnaissons comme les sources de notre démarche spirituelle et le fondement de notre action temporelle. Nous pouvons imaginer qu'à une époque où les métiers ne sont plus que des techniques, les combats pour la justice et la dignité, aux dires de certains, d'un autre âge, la recherche de la Lumière une exigence illusoire, nos rituels ne sont plus accordés aux impératifs de la vie et du monde moderne. Nous le pouvons, pourquoi pas ? Mais il faut savoir ce que l'on veut. Je crois qu'il est possible de caractériser la nouvelle situation de l'homme dans le monde comme la plus précaire et la plus glorieuse qu'il lui ait jamais été donné de connaître. La plus glorieuse car le triomphe des techniques fait de l'homme un prodigieux conquérant ; la plus précaire parce que nous sommes tous aussi incertains que jamais de notre devenir.
En fait, les informations nous assaillent, les contraintes nous paralysent, les techniques nous aveuglent. Dans ces conditions peut-on garder encore quelque illusion sur la maîtrise que nous pouvons exercer sur nos pensées et sur nos actes ? Nul ne contestera combien sont difficiles les voies de la sagesse et combien d'êtres désemparés se vouent à toutes les exigences plus ou moins authentiques de mages, de yoghi, voire de charlatans purs et simples, faute de percevoir ce que notre Ordre maçonnique leur offre de prudente approche spirituelle, de progression mesurée, de modestes découvertes, certes, mais de fraternelle sécurité. Ce qu'il manque à ce monde, ce n'est pas une âme, c'est véritablement un corps pour la porter. Sinon un corps, du moins des principes pour soutenir cette espérance. Et, puisque les hommes ne savent plus où trouver la foi, faut-il beaucoup de vanité pour croire que c'est encore possible dans nos Loges ?
Il revient d'affirmer que toute société (et notre société initiatique plus spécialement) est animée d'un double courant qui inspire sa vie organique. Un courant ascendant qui porte en lui la richesse des peuples, les aspirations du grand nombre, les exigences immédiates, manifestées sous les formes diverses et multiples des rapports d'intérêt, de puissance et de droit. Et un courant descendant, moins abondant mais plus pur, qui déverse les clartés de la connaissance, qui expose les préceptes de la sagesse et se manifeste sous la forme permanente d'une exigence de désintéressement, de libération d'harmonie. Or ce double courant, que nous constatons dans toutes les sociétés réellement constituées organiquement, paraît indispensable à la vie mais à l'Ordre même. Nous le retrouvons sur tous les plans, évidemment sous des aspects différents, mais analogiques et parfaitement comparables. L'un de ces mouvements, vers le bas et l'harmonisation, est manifestation de liberté ; l'autre, vers le haut et l'uniformisation, est effet de la nécessité. Une société, une cellule mais certainement aussi un monde ou un univers cosmique où ces deux mouvements ne s'accorderaient pas serait rapidement voué à la ruine. On comprend mieux, dès lors, le rôle majeur du Rite dans nos Ateliers placés au point de rencontre de ces deux courants.
Que serions-nous sans lui ? J'ai, quant à moi, le sentiment qu'il ne serait pas difficile de trouver des itinéraires pervers que certains ne manqueraient de qualifier d'ouvertures originales. L'accord avec les exigences du monde moderne ? C'est le leitmotiv d'une génération de Maçons qui reprochent au Rite son formalisme, son ésotérisme, sa figuration d'un état culturel prétendument dépassé. À la limite le Rite toucherait à l'âge fétichiste voire à l'infantilisme. Parler de Dieu comme les hommes nos ancêtres, en ont parlé, serait-ce se diminuer, serait-ce y croire ? Et pourtant, qui n'a jamais prétendu que la culture était autre chose que le sentiment bien compris des tentatives passées, des efforts continus, des espérances ferventes de l'humanité en marche vers l'avenir ? Nous n'avancerons pas sans avoir reconnu par quels chemins sont passés les hommes qui nous ont fait ce que nous sommes. Il y a quand même un peu trop d'orgueil et de stupidité à croire que le monde est né avec nous, même si chacun, de nous représente une nouvelle chance pour l'humanité.
Quoi qu'il en soit, il paraît nécessaire d'affirmer quelques exigences rigoureuses quant au Rite. La première est celle de la signification et de la cohérence du Rite. Un Rite doit intégrer les données de la connaissance sur tous les plans : de l'homme, de la vie, de l'ordre universel et de l'expérience vécue. En ces matières, il est très difficile de savoir sur quoi débouche une initiation. On juge l'arbre à ses fruits. L'ancienneté des rituels permet de s'assurer sur ce point quant aux effets de leur mise en œuvre. Mais, aspect beaucoup plus important de la question, un Rite n'est pas une création rationnelle. S'il est œuvre où l'esprit et l'expérience conjuguent leurs efforts pour l'élaboration d'une méthode, il est exclu d'espérer qu'elle surgira toute achevée de l'esprit d'un homme. Il faut de longues confrontations pour découvrir le sens d'un Rite. Les grands thèmes de la tradition viennent du fond des temps et leur mise en œuvre est une lente, très lente épreuve de l'esprit humain face à ses problèmes. Bouddha, Jésus ont exalté la flamme et marqué des moments de l'humanité mais ils n'ont été que des signes dont les générations qui les ont précédés, comme celles qui les ont suivis, ont porté l'expression jusqu'aux aspects que nous connaissons. C'est en ce sens, d'ailleurs, que leur existence historique n'a pas grand intérêt. Il semble que les Rites naissent d'une rencontre entre des traditions qui cherchent une formule et des images et des sages qui savent traduire les aspirations de l'homme, comme les nécessités de sa condition, en fonction de la sensibilité des temps. Il y a des âges de l'homme et, sans doute, à chacun ses caractères propres et ses formes d'initiation.
Elie Vidrequin.
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