La visite apostolique du Pape Léon XIV en France en septembre 2026 est attendue avec enthousiasme. Voici quelques raisons qui expliquent son succès.
Carnis Resurrectionem : une intuition millénaire
Le 18 décembre 1994, lorsque Jean-Marie Chauvet et ses deux compagnons pénètrent dans la grotte de Vallon-Pont-D'arc, ce nouveau Lascaux datant de près de 30.000 ans avant notre ère, ils découvrent un crâne d’ours trônant sur une sorte d’autel entouré d’un cercle de trente autres crânes d’ours.
Pourquoi est-ce important ? Des chercheurs venant d’horizons aussi divers qu’un historien des religions comme Mircea Eliade, un zoologiste comme Pierre-Paul Grassé, un ethnologue comme Jean Servier sont tous d’accord pour affirmer qu’Homo sapiens est avant tout un Homo religiosus. Or, si la plus ancienne religion dont on puisse avoir la trace est bien un culte de l’ours, cela indique qu’à l’image de l’ours qui paraît mourir chaque hiver et qui ressuscite de façon énigmatique à chaque printemps, les hommes préhistoriques croyaient à la survie des morts, ce que confirment les traces de nourritures que l’on a relevées dans de très anciennes sépultures.
Après tout, cela est parfaitement logique : pourquoi ne pas penser que, de même que nous sommes apparus un jour dans ce monde, quand nous quittons ce monde quelque chose de nous-mêmes rejoint un autre niveau de réalité que celui que nous percevons et où nous vivons. Sous des formes plus développées, toutes les grandes traditions ont repris ce concept. L’existence d’un lien particulier entre l’homme et cet autre niveau apparaît comme l'une des intuitions majeures de l’humanité, celles qui furent présentes en tous temps et en tous lieux.
Toute société se vit religieusement
Aucune Société ne s'est édifiée et n'a réussi à survivre sans donner à la philosophie qui la sous-tendait la fermeté, l 'intensité, l 'imprescriptibilité, la violence, les exigences, d'un absolu religieusement vécu.
Le XIXè siècle ne fait pas exception. Il se disait, et sans doute se voulait-il et se croyait-il, scientifique, laïque, rationaliste et matérialiste, dégagé de tous les obscurantismes et de toutes les superstitions, à commencer par la religion ; il a vécu, affirmé et défendu ce en quoi il croyait, religieusement. Avec ses rites laïques, républicains, socialistes, sa foi absolue dans les Lumières, la Science, l 'Instruction publique, le Progrès, sa confiance niaise en l'infaillibilité de !'Histoire, son anticléricalisme bigot, ce siècle est tout sauf a-religieux. En fait, il a vécu ses croyances et ses espoirs, comme le fidèle vit sa foi. Il a cru, au sens le plus fort du terme. D'où sa démarche conquérante, son prosélytisme inlassable, son intolérance radicale, ses croisades manichéennes contre "l'infâme", ses procédés en tous points identiques à ceux qu'il prétendait combattre et dénoncer, et dont il avait toujours affirmé qu'ils étaient spécifiques de l'Église et de ses ouailles, cette lutte enfin des semblables, l'instituteur et le vicaire.
L'exemple le plus parfait de cette "religionisation" est évidemment celui du communisme soviétique. Mais le fascisme, le racisme, le nationalisme sont, eux aussi, de bons exemples de "religions séculières" ou "terrestres" : les preuves sont dans tous les esprits (l'existence de véritables "liturgies", propres à chacune de ces "religions", en est une).
Concluons : contrairement à ce qu'affirme Mircea Eliade, toute société, quelle qu'en soit la philosophie politique, est "religieuse" et c'est même la condition essentielle de sa survie. La "foi" laïque s'inscrit très logiquement dans le cadre des données religieuses qui ont formé, modelé, informé l'Occident depuis deux mille ans, à savoir le christianisme. Les idées-force du XIXè siècle - Progrès, Raison, Révolution, Liberté, Égalité, Fraternité, etc. que celui-ci a généreusement pourvues de majuscules, fait significatif - ne sont que la traduction, dans la langue d'aujourd'hui, de notions, d'idées, de croyances que le message chrétien nous a rendues familières depuis des millénaires.
Les processus de sécularisation, les techniques, l'esprit scientifique, la rationalisation des conduites, prennent de même leur source dans le christianisme, ce qui explique que ces phénomènes aient fait leur apparition et pris toute leur ampleur en Occident, terre chrétienne, et en Occident seulement.
L'inéluctable présence du religieux
On peut se demander à quoi tient cette présence inlassable du religieux.
1. La première raison est le fait, déjà souligné, que l'homme est un être essentiellement religieux. Animal social, le plus fortement socialisé de tous les animaux sociaux, il éprouve instinctivement le besoins de communier avec ses semblables. Ne pouvant utiliser à cette fin les mêmes moyens que les animaux, il a recours à des symboles, à des signes, à des rites et à des liturgies qui lui permettent d'être reconnu sans être connu, de connaître sans savoir, et de percevoir à plein la présence et la puissance du collectif, du social, qu'ils ressent comme porteur d'un certain sacré. En d'autres termes, il socialise le sacré et sacralise le social.
C'est pourquoi, a m'en tenir à cette seule approche (mais il est évident que la religion est tout autre chose et bien plus que ce à quoi je la réduis ici), l'Homme apparaît comme un animal essentiellement religieux, en fait, comme le seul animal religieux existant.
Si sécularisé qu'il soit, se veuille et se dise, il ne cesse donc jamais de "jouer à cache-cache avec le sacré" (R. Bastide). Des bouffées de religiosité scandent sa marche dans un monde qu'il refuse de voir privé de toute signification. D'où la transformation automatique de toute idéologie, si anti-religieuse soit-elle, en une vision totalisante et globalisante de l'Homme et de la Cité, c'est-à-dire en une vision "religieuse".
2. Toute religion est, en effet, un phénomène social secrétant une vision globale et totale de l'Homme, de la Cité et de leur devenir. Elle répond ainsi à l'intégralité des besoins physiques et psychiques de l'Homme ; elle est ce que Julien Freund appelle "un asile d'aspirations, de besoins, de désirs et d'espoirs permanents" qui, par nature, dépasse et enveloppe tout à la fois les Idéologies, le Politique, l'Économique, !'Art, la Morale, et s'inscrit dans nos actes les plus quotidiens, dans nos réactions vitales les plus profondes comme dans notre vision du monde.
3. Depuis des millénaires, les religions, c'est-à-dire, pour l'Occident, le christianisme, ont formé, informé, conditionné, orienté, à chaque instant, tous les actes de la vie des hommes.
Sans préjuger de son contenu spécifique, le christianisme doit, par exemple, sa situation privilégiée à, notamment, sa présence totale, générale et continue en tant qu'institution cohérente de doctrine et de conduite; à l'action qu'il a exercée dans les prises de conscience nationales, régionales, politiques, économiques ou sociales, dans les processus d'intégration, de désintégration ou de non-intégration qui ont marqué la vie des États et des communautés; au rôle fondamental qu'il a joué aussi bien dans les crises des civilisations que dans leurs renaissances ou dans la continuité des valeurs de base qui les nourrissaient.
4. Dans l'histoire des peuples, les continuités profondes l'emportent sur les discontinuités. L'idée même de rupture, de révolution, de renaissance, de temps nouveaux plonge ses racines dans un passé très lointain. Ce sont, le plus souvent, des retours aux sources, car les moments les plus tumultueux de l'Histoire ne font en fait que privilégier, exalter, revitaliser des valeurs préexistantes, latentes, diffuses, qu'ils mettent en lumière et situent (provisoirement) au sommet de la nouvelle hiérarchie des valeurs, elle-même dictée par une vision du monde antérieure, elle aussi pur produit du passé.
Il n'est pas étonnant, dès lors, que le religieux soit partout et toujours présent, quels que soient le type de société et sa philosophie, puisqu'il constitue le lien le plus fort de toutes les continuités, la continuité par excellence.
Yann
Jean-François Guerry.
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