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Je suis encore en tenue.
Combien de fois ai-je répété ces mots : « Je suis en tenue » ? 800, 2 400, comme autant de participations à des tenues, comme autant de repères de vie ?
À chaque fois, le même rite, des rituels parfois différents, avec les mêmes hommes et différents à la fois dans le temps. Combien de voyages, combien de passages ?
L’anthropologue Julien Clément constate que, dans notre monde moderne laïc, les rites, et en particulier ceux de passage, ont disparu ou sont réduits à leur plus simple expression, comme les cadeaux à la naissance d’un enfant ou à Noël. Seuls les rites funéraires demeurent et sont réduits, le plus souvent, à leur plus simple expression. Nous avons épuré notre vie des pratiques rituelles. Julien Clément constate cependant que, progressivement, lentement, même avec une pratique réduite, nous devenons aptes à donner une réminiscence des rites de passage qui nous rendent aptes au don, à la transmission.
Des rites de passage subsistent aujourd’hui dans les religions et les sociétés primitives ; ils apparaissent comme une curiosité désuète.
La particularité et la force de la franc-maçonnerie, c’est la persistance de ses rites et leur transmission. En effet, chaque degré initiatique qui jalonne la vie d’un franc-maçon est sacralisé par une cérémonie initiatique et des enseignements spécifiques. On est ainsi créé, constitué et reçu. Créé par la cérémonie initiatique, qui permet la constitution d’un être nouveau ; cérémonie qui permet un changement d’état d’être. On est constitué par le passage d’épreuves et enfin reçu, c’est-à-dire agrégé à un groupe, une communauté spirituelle. Ces passages d’un état à un autre sont, à chaque fois, vécus comme des chocs initiatiques, le dévoilement d’éclats de lumière nouveaux. L’esprit s’élève et s’enrichit, le rite éduque.
La pratique du rite, d’un rite, est exigeante et difficile ; ce n’est pas un chemin fleuri. Être un homme est un état ; devenir un humain, c’est apprendre à aimer autrui, comme le disait Confucius dans ses Essais. Une pensée qui sera reprise par le christianisme.
Mais qu’est-ce que pratiquer le rite ? C’est présenter de soi une posture acceptable par la pratique d’un ensemble d’actes, de gestes ; c’est se respecter et respecter autrui. Les postures médiocres pendant le déroulement d’un rite, les écarts de comportement, les prises de parole sans règles, dénotent une attitude médiocre. La pratique rituelle, dans sa pureté, sert d’exemple ; elle respecte le groupe, la communauté. L’irrespect du rite engendre la confusion et ne permet pas l’harmonie dans la loge ; entre les frères, l’égrégore, l’alchimie nécessaire ne peuvent se réaliser. Le rite est donc la voie, le chemin vers l’harmonie en soi, avec le groupe, avec les humains.
Mais : « Quelle est l’origine des rites ? Dès leur naissance, les hommes ont des désirs. Lorsque ces désirs ne sont pas satisfaits, ils ne peuvent s’empêcher de chercher à les combler. Mais, pour ce faire, ils ne connaissent ni mesure ni limite et ne peuvent s’empêcher de se battre pour arriver à leurs fins. De ces luttes naissent des troubles et, de ces troubles, naît le dénuement. Or les anciens rois détestaient les troubles ; c’est la raison pour laquelle ils ont institué les rites et les devoirs en vue de marquer les différenciations sociales et de procurer des aliments aux désirs des hommes et combler ainsi leur quête. Ils ont fait en sorte que leurs désirs ne soient jamais dénués des objets convoités et que les objets ne soient jamais consumés par leur désir. Dès lors, ces deux exigences se sont développées dans la mesure où elles se correspondaient ; telle est l’origine des rites. » [1]
La pratique du rite et sa fonction éducatrice permettent de faire partie d’un groupe qui doit être hiérarchisé, ordonné ; le rite est créateur et facteur d’ordre, il met fin aux troubles qui ne permettent pas l’harmonie. Suivant ce principe d’ordre, chacun, dans la loge maçonnique, a sa place, son office.
Les rites favorisent une éducation morale, et leur application, un comportement éthique qui sied à tout homme voulant pratiquer la vie bonne. Cette éducation par la pratique du rite permet d’avoir des comportements adaptés en fonction des éléments qui surgissent dans notre vie. On peut y voir l’expression : « qu’ils soient des guides sur notre chemin ». Mais les rites font encore plus que cela : ils suscitent nos émotions.
Ils posent néanmoins deux problèmes. Le premier : dans une société démocratique, les rites peuvent être contraignants et restreindre la liberté. Je dois faire ceci, je ne dois pas faire cela. Le deuxième problème : il nous faut trancher entre deux positions, deux opinions philosophiques : l’homme est-il, par nature, bon ou mauvais ?
On peut néanmoins admettre que le rite aide au perfectionnement de l’homme et, par ce perfectionnement, au perfectionnement de l’humanité. Comme, quel qu’il soit, l’homme est perfectible, le rite associe les pessimistes et les optimistes et permet le perfectionnement de tous.
Décidément, je prends mon rituel et je vais aller, une fois de plus, avec mes frères en tenue pour pratiquer le rite. Car j’ai à me perfectionner.
Jean-François Guerry.
[1] Un disciple de Confucius -Essais.
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