A la recherche du "Bonheur National Brut"
Depuis sa constitution en discipline, qui a eu lieu à la fin du 18ème siècle avec la publication par Adam Smith des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, l'analyse économique s'est essentiellement intéressée au fonctionnement des marchés et aux arbitrages des individus supposés rationnels. Fondée sur l'observation des faits, elle a longtemps répugné à étendre son champ à des notions aussi subjectives que le bien-être et le bonheur. Elle a ainsi négligé la proposition du philosophe utilitariste Jeremy Bentham, qui avait conçu une méthode de calcul destinée à mesurer le plaisir produit par une action précise. Le felicific calculus comprenait sept variables : l'intensité du plaisir, sa durée, sa certitude ou son incertitude, sa proximité ou son éloignement dans le temps, sa fécondité – un plaisir qui en entraine d'autres est plus utile qu'un plaisir simple –, sa pureté – un plaisir qui n'entraine pas de souffrance ultérieure est plus utile qu'un plaisir qui risque d'en amener –, enfin son étendue, ou le nombre d'individus concernés. Dans son Histoire de l'analyse économique, Joseph Schumpeter a décrit de la façon suivante le calcul cher à Bentham : "Les plaisirs et les peines de chaque individu sont supposés être des quantités mesurables susceptibles de s'additionner (algébriquement) pour former une quantité appelée le bonheur individuel [ … ] Ces "bonheurs" individuels sont de nouveau totalisés pour former un total social, tous étant comptés pour un poids égal [ … ] Cette analyse produit le principe normatif de l'utilitarisme, à savoir le plus grand bonheur du plus grand nombre."
En application de cette théorie, le roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuck, préconisa en 1972 le recours au bonheur national brut (BNB) comme alternative au PIB. Une "commission du bonheur national brut" a eu pour mission d'évaluer l'impact des politiques mises en oeuvre sur le niveau de bien-être des habitants du pays.
Bien que le Bhoutan n'ait pas abandonné le BNB, qui est devenu sa marque de fabrique et irrigue de nombreuses réflexions internationales, il est néanmoins confronté aujourd'hui à une profonde crise économique et sociale caractérisée par la montée du chômage et de l'endettement public, la corruption, l'augmentation du nombre de personnes souffrant d'alcoolisme, de dépression ou de troubles mentaux, et la hausse du taux de suicides.
Si une situation économique favorable est porteuse de bien-être, c'est non seulement parce ce qu'elle permet aux individus de développer leurs capacités, mais aussi parce qu'elle les autorise à croire en un avenir meilleur : se projeter dans le futur de façon positive rend plus heureux. Encore faut-il en être capable. Or les Français ne semblent pas avoir le don du bonheur. Réalisée tous les deux ans depuis 2002, l'Enquête Sociale Européenne (ESS) révèle que nos concitoyens se disent moins heureux que la plupart des autres Européens. Leur niveau de bonheur déclaré se situe par ailleurs nettement au-dessous de ce que leur PIB par tête laisserait prévoir. Les immigrés échappent à ce "malheur français" : ceux qui sont installés en France ne se déclarent ni plus ni moins heureux que ceux qui vivent dans d'autres pays européens. Quant aux Français résidant à l'étranger, ils s'affirment moins heureux que les autres Européens vivant hors de leur pays d'origine. Cette faible aptitude au bonheur pourrait être expliquée pour partie par le pessimisme dont témoignent les réponses des Français aux questions de l'enquête ESS portant sur leur vision de l'avenir. Le sentiment de déclin qui les habite pourrait, selon Claudia Senik (L'Économie du bonheur ; Seuil ,2014, p.14), contribuer à ce mal-être : ils souffrent de voir leur pays ramené au rang d'une puissance moyenne sur la scène internationale. Pour que les Français retrouvent confiance en l'avenir, peut-être faut-il qu'ils cessent de vivre dans la nostalgie d'un passé qu'ils idéalisent et qui les paralyse.
J'ai soumis ces réflexions à ma boulangère, à un chauffeur de taxi , à deux gérants de bistrot, à trois mères de famille catholiques, à un père de famille agnostico-bouddhiste, à un traiteur asiatique, à un pizzaïolo autoentrepreneur, à une caissière de Super U, à mon plombier, à mon électricien, à deux peintres, à mon jardinier, à un professeur des écoles, à un carreleur au sommet de son art, à un cuisiniste techniquement fort et commercialement faible, à un général de division à la retraite, à un stagiaire de la presse régionale, à un policier municipal, et à un agent général d'assurances qui avait du temps à perdre. J'ai fait exprès d'éviter les professeurs et les écrivains rêveurs ainsi que les dangereux intellectuels que je fréquente. S'agissant du guide d'entretiens, j'avoue ne pas mis de mon côté toutes les garanties méthodologiques.
En colère et réveillé : voilà la synthèse de l'état d'esprit de mon échantillon. C'est une bonne nouvelle, si ça ne tourne pas au bain de sang.
Yann
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