FRAGMENTS DE RÉFLEXIONS
Chaque année, en août, sans date précise, quand le besoin devient intense, je fais avec mon épouse ce que certains qualifieraient de pèlerinage. Je dirais plutôt un voyage de recueillement et de prise de recul, avec des moments de retrait du monde. Cette pause commence par un arrêt dans le cimetière de Paimpol, où repose mon fils aîné, là où une partie de notre vie a changé. Nous mesurons alors, à chaque fois, depuis 5 ans déjà, que certaines douleurs ne meurent pas.
Puis nos pas nous guident souvent vers Tréguier, après avoir pensé à l’ami Georges, celui qui repose à Sète, autre bord de mer, et dont les murs de sa maison de Lézardrieux résonnent encore de sa voix et des rires des « Copains d’abord ».
Cette année, à Tréguier, sur la place du Martray, je me suis arrêté devant la statue d’Ernest Renan, l’inclassable, qui pose, assis avec la déesse Athéna, symbole de la Libre Pensée, qu’il avait adoptée. J’ai lu, il y a quelques années, son Marc Aurèle et avais été surpris par sa connaissance de l’Antiquité et du stoïcisme, et surtout par son approche originale et objective, loin des louanges sans nuances de celui qui fut qualifié d’« Empereur Philosophe ». Renan nous rappelle qu’il fut aussi l’un des plus grands persécuteurs de chrétiens !
J’ai voulu aller plus loin dans la connaissance de cette figure qui fut administrateur au Collège de France. C’était l’occasion de visiter sa maison natale, transformée en musée, à quelques pas de la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier.
Cette maison familiale de capitaine de Marine fut la demeure du jeune Ernest, né en 1823. À 5 ans, il est orphelin : son père périt en mer. Il fut élevé par sa sœur aînée, Henriette, avec qui il restera très proche toute sa vie durant.
Élève doué, remarqué pour ses qualités intellectuelles et sa soif de savoirs. Remarqué par ses maîtres au séminaire catholique, ils financèrent ses études au prestigieux Séminaire Saint-Sulpice à Paris. Son destin devait alors le mener dans une carrière d’ecclésiastique.
Naturellement, il étudie la théologie, mais aussi l’hébreu, l’araméen et la philosophie allemande. Ses études furent couronnées par une thèse de doctorat consacrée à Averroès, le penseur musulman et aristotélicien. Ce fut la première fissure dans la foi du jeune Renan.
Rapidement, il déclara avoir perdu la foi et se tourna vers la science et celle qu’il qualifiait de « science des sciences », la philologie. Cette science devint pour lui une arme laïque pour la destruction du mythe du Jardin d’Eden et du mythe religieux lui-même, qu’il considéra comme une construction de l’imagination humaine. Le langage devenant pour lui uniquement une création humaine.
Il n’oublie pas la religion, mais il la regarda dès lors avec le prisme de la raison humaine.
Sa première œuvre, commise à 24 ans, porte le nom d’Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. Elle fut couronnée par un prix de l’Académie française.
À propos de cette œuvre, il déclara :
« Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. Elle n’a ni cette hauteur de spiritualisme que de l’Inde et la Germanie seules ont connue, ni ce sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux nations néo-latines, ni cette sensibilité délicate et profonde qui est le trait dominant des peuples celtiques. » [1]
Renan semble opposer la largeur de vue de l’Indo-Européen et sa tolérance, là où le Sémite est égoïste et renfermé sur lui-même. Il n’est cependant pas, malgré les apparences, raciste au sens où on l’entend aujourd’hui, ni essentialiste. Au cours de sa vie, il démontrera son admiration pour une partie des cultures de l’Orient et fut même qualifié d’orientaliste. Il se révèle là encore « inclassable ».
Cet orientalisme et sa passion pour l’archéologie le menèrent d’ailleurs à prendre la direction d’une expédition archéologique en Orient, dans la Phénicie, le Liban actuel, la Syrie et la Palestine.
L’infatigable chercheur s’intéresse alors à la naissance du monothéisme chrétien. Cela le conduira à l’écriture de son livre : La Vie de Jésus.
C’est avant la parution de son ouvrage qu’il fut nommé professeur d’hébreu à la chaire du Collège de France, en 1863. Son discours inaugural sur La Vie de Jésus lui vaudra les foudres de l’Église catholique. En effet, il présente Jésus comme un être humain ordinaire, avec toutes ses qualités, ses particularités et ses défauts. Il réduit, pour ne pas dire supprime, le mythe, les mystères et les miracles.
Il sera finalement, sous la pression de l’Église, obligé de renoncer à sa chaire au Collège de France, et c’est bien plus tard qu’il redeviendra administrateur, en 1870, après la chute de l’Empire.
Il est considéré comme un précurseur de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Le libéral-conservateur s’est incliné devant la logique démocratique, ce qui fit de lui une icône de la IIIe République.
On notera que sa Vie de Jésus fut ce que l’on qualifie aujourd’hui de best-seller, rééditée pas moins de 10 fois.
À cette œuvre, il convient d’en ajouter une autre : Qu’est-ce que la Nation ?, dont le point d’orgue est la Conférence faite à la Sorbonne le 11 mars 1882.
Des passages de ce livre sont régulièrement cités encore aujourd’hui. En introduction de cette conférence, il écrit :
« Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue. »
Nous sommes loin des visions simplistes, réductrices, que certains voudraient nous vendre comme une marchandise prête à consommer.
Jean-François Guerry.
À SUIVRE….
[1] Ernest Renan — Histoire générale et système comparé des langues sémitiques.
La statue d’Ernest Renan, en position assise, est dominée par la statue d’Athéna (déesse grecque), symbolisant la libre Pensée.
Inscriptions
Sur le piédestal, sur une plaque en granit : Ernest Renan / Né à Tréguier le 27 février 1823 / On ne fait de grandes choses qu’avec la science/ et la vertu. La foi qu’on a eue ne doit / jamais être une chaine. L’homme fait la beauté de ce qu’il aime et la sainteté / de ce qu’il croit... / E-R. Sur le piédestal, sur une plaque en bronze : A Ernest Renan / centenaire de sa mort / en / 1992 / Hommage des Trégorrois / J.Y. Prudhomme maître artisan bronzier d’art à Tréguier. Sur le banc, à droite : Jean Boucher sceau du fondeur : Etablts Molz J. Malesset fondeur Paris 1903.
Historique
1894 : premier projet émanant d’un groupe républicain parisien, Les Bretons de Paris. 1902 : lors de l’inauguration de la statue de Hoche à Quiberon, les Bleus de Bretagne et Armand Dayot émettent le vœu d’ériger un monument à Renan. Le gouvernement et la ville de Tréguier s’associent pleinement à cette entreprise. Le projet est ressenti comme une provocation par les conservateurs catholiques et la municipalité reçoit de multiples lettres de protestations. La lutte entre les ‘Bleus’ et les ‘Blancs’ connaît un retentissement national abondamment commenté par la presse. 1903 : la statue arrive à Tréguier le 8 septembre et est inaugurée le 13 sous la présidence d’Emile Combes, président du Conseil, et en présence de Joseph Chaum
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