Violence et tolérance
Les organes de presse écrite et orale nous apportent quotidiennement leur lot de violence : tel sniper d'élite ajoute quelques trophées à son tableau, telles autres machettes incontrôlées font voler membres et têtes dans un camp de réfugiés, tel nouveau virus, s'ajoutant aux anciens, achève de décimer ce que les haines tribales ont épargné, tel émule nazi croit œuvrer à la purification d'une race qu'il s'ingénie lui-même à avilir.
Le constat est sévère, la violence est de tous les continents, de toutes les classes, elle sévit partout, elle est un fait de société. Sont-ce les signes avant-coureurs d'une civilisation qui se meure ? A moins que l'origine de la violence ne soit bien plus profonde, qu'elle soit en fait inhérente à l'humanité, à ses traditions, à sa pensée, que cette violence honnie ne s'inscrive comme une page de l'épopée humaine, comme une réponse plus qu'une question, indissociablement liée qu'elle est à l'angoisse qui taraude l'homme, au rite qui ponctue le rythme de son existence et que le tout ne se conçoive qu'à la lumière des structures de l'imaginaire qui nourrit la pensée humaine. En d'autres termes, la violence serait le moteur de l'humanité.
La réponse à la violence pose le problème de la tolérance qu'illustrent les débats publics et parlementaires à chaque révision du Code pénal. Apparemment violence et tolérance sont des antonymes. Qui est tolérant est non violent, tandis que la violence raciste, la violence intégriste, la violence du totalitarisme sont autant de manifestation de l'intolérance. Pourtant, il n'y a pas de parfaite opposition, si l'on veut bien reconnaître que la tolérance constitue une forme d'acceptation. La tolérance s'oppose, d'un certain point de vue, à la violence, mais dans son contenu même, elle s'interdit l'idée d'opposition. On tombe là sur un paradoxe, voire une aporie : comment un concept qui, d'une certaine manière, traduit l'idée d'une non opposition, peut-il s'opposer à un autre concept, quel qu'il soit ? Tolérer est, certes, contraire à toutes les attitudes qui relèvent de l'intolérance, mais, par définition, si l'on tolère, on accepte, notamment certaines attitudes qui peuvent être intolérantes et, par voie de conséquence, les attitudes en question n'apparaissent plus en opposition…
Il y a là quelque que chose qui ressemble au paradoxe du Crétois. Affirmant mentir, le Crétois ne peut être cru dans cette affirmation même. On doutera en effet de ce qu'il prétend vrai, à savoir son mensonge et, par annulation de ses deux propositions de contenu négatif ("il est un Crétois menteur", d'une part, "ce qu'il dit est un mensonge", d'autre part), on va croire qu'il dit la vérité; pour alors contester cela même, puisqu'il prétend mentir; et cela, à l'infini, sans solution définitive. Le tolérant, lui, accepte. Autrement dit, il s'oppose à l'opposition. La tolérance s'oppose, certes, à la violence, mais s'opposant à l'opposition, elle peut conduire à accepter la violence, et donc à ne plus s'y opposer. Mais ne s'y opposant pas, elle en devient le contraire logique, et donc s'y oppose … Comme dans le paradoxe du Crétois, nous parvenons à une difficulté logique parce que la valeur décrite (la tolérance) ou la loi affirmée (les Crétois sont des menteurs) sont toutes deux en antagonisme avec un principe logique supérieur (en l'occurrence le principe de contradiction).
Mais là s'arrête la comparaison. Alors que le paradoxe du Crétois trouve son achèvement en lui-même (pas de possible réponse à jamais), le paradoxe de la tolérance et de la violence est, selon moi, un point de départ intéressant à la réflexion. Il semble possible, en effet, d'aller plus loin ; de ne pas se résigner à l'indécidabilité dans la conclusion.
En premier lieu, si le paradoxe peut s'observer, c'est que la notion de violence dispose d'un contenu éthique négatif. La tolérance jugée comme vertu, s'oppose à la violence, jugée comme défaut, voir comme vice, mais la tolérance étant acceptation, elle ne s'oppose plus de fait à la violence, elle s'en arrange…
Mais, dira-t-on, confronté à la violence, la tolérance ne restera pas invariable. Elle est susceptible d'évoluer, peut même s'interrompre et conduire alors à une attitude de refus. Stop ! Le racisme ne passera pas ! Halte à la violence ! Non à l'intolérance ! Dans ce cas-là, la morale, mais aussi la logique, paraissent recouvrer leurs droits. La tolérance ne tolère plus l'intolérance. Cette situation inconfortable où se côtoyaient acceptation et opposition, rendant difficile sa qualification, est éludée.
Cette deuxième considération en amène directement une troisième. Sur quoi vont déboucher ces limites de la tolérance ? Comment va se manifester le refus de préserver l'attitude de tolérance, La réponse est évidente : clairement, par une forme de violence. Ce qui conduit alors à l'importante question de la violence légitime. Quelle proportionnalité de la peine face à la violence délictueuse ? Toute "bonne" fin justifie-t-elle tous les "mauvais" moyens ? On peut admettre, qu'en démocratie, une limite acceptable se doit de tenir compte de la commune reconnaissance de la dignité humaine minimale.
L'humanité est par nature violente ou, pour dire les choses autrement, la violence est un des moteurs, sinon le moteur de l'Histoire. Dans le même temps, le combat contre la violence est la marque même de l'humanité. L'utopie d'une société non-violente est la plus belle des utopies. Mais elle est condamnée à rester une utopie. La lutte contre la violence est nécessairement inachevée. S'il devait, demain, en être autrement, peut-être entreverrait-on alors enfin la fin de l'Histoire, symboliquement inaugurée par Adam et Eve quand ils furent chassés du Paradis originel.
Rappelons-nous Monsieur de La Fontaine :
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés.
YANN.
Les animaux malades de la Peste
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.