Réformer est-il français ?
Des démocraties développées, la France est celle qui présente le profil institutionnel, économique et social le plus heurté depuis le 19ème siècle, avec une alternance brutale de périodes de décadence et de phases de redressement. Cette instabilité chronique trouve ses causes profondes dans la radicalité du projet révolutionnaire de 1789 qui, contrairement aux processus britannique ou américain, a entendu fonder la liberté sur une rupture totale avec la tradition ou la religion, conférer une primauté absolue au politique, instituer une confrontation directe entre l'État et les citoyens qui récuse toute médiation. Elle s'accompagne d'un profond conservatisme, qui se manifeste par une extrême difficulté à s'adapter aux transformations du système géopolitique et économique.
Ainsi, à la fin du 19ème siècle, la France est-elle passée à côté de la deuxième révolution industrielle et s'est-elle enlisée dans la grande crise des années 1880, en raison de la résistance farouche opposée par le monde rural à l'urbanisation et à l'industrialisation, symbolisée par les lois Méline.
Pour faire court, nous pourrions citer les années 1930 où la France s'est enfermée dans la déflation du fait d'un attachement fétichiste à l'étalon-or et de l'opposition des secteurs traditionnels de l'agriculture, de l'artisanat et du commerce à l'émergence de l'industrie et de la consommation de masse…
Faisons un saut quantique dans l'histoire des faits économiques pour arriver à la période contemporaine. La France reste, au début des années 2000 le seul des grands pays développés à n'avoir pas surmonté la crise des années 1970 à cause de la rémanence du capitalisme d'État et de l'économie administrée, ne renouant avec la croissance intensive (de l'ordre de 3 % ) que durant les éphémères embellies de la fin des années 1990, tandis que le taux de chômage n'est jamais durablement revenu en deçà de 9 % de la population active.
Certes, des changements sont intervenus, mais inachevés et contraints. En 1981 comme en 2003, la décentralisation est restée tronquée, faute de choix clairs sur la simplification des niveaux d'administration, sur les blocs de compétence et sur les financements (les collectivités restant en réalité sous la tutelle financière de l'État), faute surtout d'être accompagnée d'une rationalisation parallèle des services de l'État. Les tournants de la rigueur de 1983 et 2003 ont été effectués sous la menace de sanctions extérieures : sortie du SME et intervention du FMI dans le premier cas, amendes prévues par le pacte de stabilité dans le second. Mais la position schizophrène qui a consisté à moderniser les entreprises tout en figeant les structures politiques et sociales a entraîné des coûts très élevés : coûts politiques avec une crise démocratique endémique, qui a touché aussi bien la représentation que les institutions, minées par la multiplication des cohabitations; coûts économiques, avec l'enfermement dans la croissance molle et le chômage de masse; coûts sociaux avec la déstructuration de pans entiers de la population et du territoire français, basculant soit dans l'anomie et la délinquance, soit dans la misère pour ce qui est des zones en voie de désertification, avec surtout l'exclusion d'une jeunesse dont le taux de chômage atteint 18 % et le taux de pauvreté 15 %.
La 5è République conjugue désormais les travers de l'Empire et du parlementarisme des 3ème et 4ème Républiques : elle est monarchique et impotente, autoritaire et aboulique, illibérale et indécise ; elle fonde sa stabilité toute relative sur le refus systématique de l'exercice du pouvoir et de la responsabilité de l'action. Le régime est non seulement mixte-présidentiel et parlementaire, dyarchique - car partageant l'exécutif entre le Président et le Premier ministre- mais désormais bi-constitutionnel - car alternant de manière aléatoire les phases de présidentialisation et les périodes de cohabitation. Enfin, comme tout pouvoir faible, il se dirige inéluctablement vers la banqueroute, avec une dette publique réelle à la charge du contribuable atteignant les 3 345,4 milliards d'euros, soit environ 113,9 % du PIB.
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La France va trop bien pour que cela aille mieux
Le plus grand outrage que l'on puisse faire à la vérité, c'est de la connaître, et en même temps de l'abandonner ou de l'oublier.
Bossuet
"Un emprunt forcé auprès des 20 000 contribuables les plus aisés du pays ? La dernière idée émanant des discussions budgétaires est à la hauteur de l'ensemble du débat : anecdotique. Les grands enjeux de modernisation de notre économie n'auront jamais été abordés durant ces longues heures d'invectives parlementaires. L'intelligence commune étant mobilisée sur une unique question : qui taxer ?" écrit l'économiste Anne de Guigné.
Le décrochage n'est sans doute pas assez visible pour que la puissance publique ose s'attaquer aux réformes difficiles. L'histoire nous l'a appris : en démocratie, les électeurs ne se résolvent aux réformes drastiques que lorsqu'ils s'y sentent acculés. Les gouvernements capables d'anticiper les crises à venir et d'en amortir le choc sont une vue de l'esprit. Nous l'avons aujourd'hui oublié, mais Reagan comme Thatcher sont arrivés au pouvoir soutenus par un vent d'exaspération populaire face à ce qui était perçu comme un profond délitement des deux pays. Le mandat de Jimmy Carter (1977-1981) fut marqué au fer rouge par l'inflation et les tensions avec l'Iran. Du côté de la Grande-Bretagne, c'est l'humiliation de la demande au FMI du plus grand emprunt jamais accordé par l'Institution qui mobilisa les électeurs en faveur de la candidate conservatrice.
De la même manière, les pays européens qui affichent aujourd'hui les fondements économiques les plus solides sont ceux dont les populations ont accepté, d'abord sous la contraintes des créanciers puis en votant élections après élections pour des exécutifs réformateurs, des ajournements drastiques en matière de protection sociale ou de dépenses publiques. L'Espagne, dont le gouvernement socialiste baissa de 50 milliards d'euros les dépenses publiques sur trois ans, diminua de 5% le salaire des fonctionnaires, gela les pensions, augmenta la TVA, a vu son économie se redresser à la fin des années 2010. Le Portugal a suivi une voie parallèle. En 2010, son déficit dépassait les 11% du PIB ; l'exécutif de Socrates multiplia les réformes : augmentation de la TVA, suppression des 13ème et 14ème mois des fonctionnaires, non remplacement d'un agent public sur deux partis à la retraite, concertation pour réformer le régime des retraites …
Réformer est-il français ?
"Sire, quand on voit où les bonnes têtes ont mené le pays, il ne serait peut-être pas inutile d'essayer les mauvaises", suggéra un jour Mirabeau à Louis XVI. En vain. L'instabilité politique chronique de la France depuis 1789 soulève la triple question des causes de la réticence aux réformes, d'un mode de modernisation par secousses brutales et par en haut, piloté par l'État et symbolisé par les changements de régime à répétition, de la responsabilité respective des citoyens et de la classe politique enfin.
Ce qui distingue la France des autres démocraties développées, c'est le rôle central du politique et de l'État dans la conduite du changement, notamment du fait de la centralisation extrême de la nation. Et c'est de la qualité du système de décision public que continuent à dépendre fondamentalement non seulement les performances économiques mais la stabilité sociale du pays,. Certes, la politique et l'État ne peuvent pas tout en France mais sans un système politique et un État en ordre de marche, on ne peut rien. Or il est certain que la 5ème République traverse une crise aiguë qui, contrairement aux apparences, continue à s'aggraver.
Que conclure ? Sans doute qu'aujourd'hui la France va encore trop bien pour décider d'aller mieux. La réduction du déficit est envisagée uniquement, ou presque, par l'angle des augmentations d'impôts. Le déni risque de durer pour la France qui, en raison du poids astronomique de sa sphère publique (55% de la richesse créée chaque année) peut encore durant quelques belles années s'enfoncer doucement, sans souffrance excessive, dans la dépression. Avant de toucher le fond, c’est-à-dire avant d'être rattrapée à la réalité par ses créanciers, et d'envisager enfin le rebond.
"Pour les États comme pour les hommes, ce sont les plus grands périls qui procurent le plus de gloire", constatait Thucydide.
YANN
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